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L’économie britannique va bien, mais Cameron n’en profite pas. Où est l’erreur?

David Cameron en campagne, le 16 avril 2015. REUTERS/Peter Macdiarmid/Pool.

David Cameron en campagne, le 16 avril 2015. REUTERS/Peter Macdiarmid/Pool.

Si la croissance y est supérieure à la moyenne européenne, et le chômage en baisse, les Britanniques, confrontés à un pouvoir d'achat qui stagne et à une précarité croissante, n'en voient pas toujours les effets.

A priori, tout va bien outre-Manche. L’économie du Royaume-Uni affiche des performances que la zone euro, et particulièrement la France, éternel sujet de moquerie des dirigeants anglais, pourraient lui envier. En 2014, c’est elle qui a enregistré la plus forte croissance (2,6%) des pays du G7, loin devant l’Allemagne (1,6%) ou la France (0,4%), et même devant les Etats-Unis (2,4%).

L’impact de la crise financière de 2008 a été effacé ici plus rapidement que sur le continent. Et pourtant, la chute avait été violente: entre le premier trimestre 2008 et le deuxième trimestre 2009, le PIIB avait chuté de 6%. L’activité a dépassé son niveau d’avant la crise dès 2013, si l’on en croit les statistiques révisées publiées en septembre 2014 à Londres conformément aux nouvelles normes européennes: on a ironisé en France sur le fait que ce progrès était dû à la comptabilisation de la drogue et de la prostitution, mais on aimerait bien pouvoir afficher les mêmes résultats.

La performance est également remarquable en matière d’emploi. La façon dont la courbe du chômage a été inversée ici est spectaculaire: le taux de chômage s’établissait à 7,9% quand David Cameron est entré au 10 Downing Street, il est retombé à 5,6% selon les dernières statistiques pour la période décembre-février. Au cours de cette période, il y avait 31,05 millions de personnes au travail, soit 557.000 de plus qu’un an auparavant et le nombre de chômeurs s’élevait à 1,84 million seulement, soit une baisse de 416.000 en un an. Voilà qui pourrait faire rêver Michel Sapin et François Rebsamen.

Et pourtant, si l’on en croit les derniers sondages, le parti conservateur a peu de chances d’obtenir la majorité absolue le 7 mai: pour se maintenir au pouvoir et «finir le job», comme il l’a expliqué dans sa dernière grande déclaration télévisée avant le scrutin, David Cameron devra trouver des alliés, à moins que ce ne soit le parti travailliste qui arrive à former une nouvelle coalition. En fait, il semble que le bilan économique du gouvernement sortant ne soit pas aussi flatteur que les taux de croissance et de chômage ne le laisseraient penser.

Quelques doutes pour l’avenir

D’abord, il n’est pas certain que le futur proche soit aussi brillant que le passé récent. Au premier trimestre 2015, selon les premières estimations, le PIB n’a cru que de 0,3% alors que la majorité des économistes annonçaient un chiffre de 0,5% et que la hausse avait atteint 0,6% au dernier trimestre 2014.

Le Royaume-Uni perd des parts du marché mondial depuis près de vingt ans; en cela il ne fait pas mieux que la plupart des pays de l’OCDE, qui reculent face aux pays émergents. Mais d’autres pays comme l’Allemagne, la Suède, l’Autriche ou les Pays-Bas ont bien mieux réussi que lui à maintenir leur compétitivité internationale. Après avoir profité de la fermeté de l’euro, ses entreprises exportatrices risquent maintenant de souffrir de son recul: entre octobre 2014 et mars 2015, la devise européenne a baissé de 8,2% face à la livre en moyenne mensuelle. Or, la zone euro représente maintenant 45% des exportations britanniques de marchandises. Et les Etats-Unis, qui comptent pour 12%, donnent des signes de ralentissement qui pourraient devenir inquiétants s’ils se confirmaient.

Plus important encore, la demande intérieure risque de se modérer, et c’est surtout sur elle qu’a reposé la croissance britannique de ces dernières années. Deux éléments majeurs ont joué: la politique monétaire très active de la Banque d’Angleterre (taux directeur à 0,50% et injections de liquidités par achat d’actifs) et les programmes gouvernementaux d’aide à l’emprunt. Cette politique était d’autant plus justifiée que le système bancaire avait été fortement ébranlé par la crise: après l’apport de capitaux publics au temps de Gordon Brown (nationalisation de Northern Rock, recapitalisation du Lloyds Banking Group et de Royal Bank of Scotland), il était absolument nécessaire de continuer à soutenir le crédit.

Cette politique, dont ont surtout profité les particuliers, a parfaitement réussi à stimuler la consommation et le bâtiment. Mais, après une nouvelle envolée des prix du logement, qui se sont retrouvés en moyenne nationale, en août 2014, à 12% au-dessus de leur record d’avant la crise, en janvier 2008, la tendance est actuellement à un ralentissement du crédit immobilier: au gouvernement comme à la banque centrale, tout le monde a conscience qu’il est souhaitable de ne pas recommencer certaines erreurs…

Travailler plus sans gagner plus

Malgré tout, la consommation devrait rester soutenue cette année, grâce à la baisse continue du chômage. C’est d’autant plus vrai que le rythme de hausse des prix est maintenant tombé au-dessous de celui de la hausse des salaires. Mais ce phénomène est récent et l’écart qui a séparé les deux courbes pendant toutes les dernières années explique en grande partie le manque d’enthousiasme des électeurs: les Britanniques ont gagné plus et ont pu consommer plus parce qu’ils ont été plus nombreux à travailler et ont travaillé plus, pas parce que le pouvoir d’achat des salaires a monté. Et s’ils ont été si nombreux à retrouver le chemin du travail, c’est souvent contraints et forcés.

Par exemple, on constate que les personnes de plus de 60 ans sont de plus en plus nombreuses à travailler. En 2011, le pays comptait 934.000 personnes âgées de 65 ans et plus au travail, soit environ 10% de cette tranche d’âge. Une enquête publiée en mars dernier laisse penser que cette proportion a encore augmenté: fin 2014, 12,1% des personnes ayant dépassé l’âge de la retraite continuaient à travailler. La proportion était en hausse pour les hommes, à 13,5%, et en baisse pour les femmes, à 11%. Ce dernier chiffre, un peu surprenant dans ce contexte, s’explique aisément: l’âge de la retraite a été relevé dans plusieurs professions pour les femmes…

Certes, presque une moitié de ceux qui restent ainsi au travail affirment qu’ils n’étaient pas prêts à arrêter de travailler, mais d’autres admettent qu’ils le font pour réaliser des achats jugés essentiels (16,8%) ou pour compléter leur pension (7,4%). Pour ceux qui sont juste avant l’âge de la retraite, les dispositifs de préretraite sont désormais moins attrayants. Et, d’une façon générale, l’accès à beaucoup de prestations (familles monoparentales, handicapés, etc.) est devenu plus difficile. Bref, le retour ou le maintien au travail ne s’est pas toujours fait dans l’enthousiasme.

Contrats zéro-heure…

Dans ce contexte favorable aux employeurs, on a vu se multiplier les contrats dits zéro-heure (zero-hour contract, ZHC), qui ne garantissent pas de nombre minimal d'heures travaillées. Ces contrats ne sont pas nouveaux; ils existaient déjà dans les années 70. La nouveauté, c’est leur multiplication, que même l’Office national des statistiques (ONS) a du mal à calculer. Cette situation peut paraître étonnante en France, où tout est encadré par la loi ou le règlement: quand on signe un contrat de travail, on sait très précisément de quel type de contrat il s’agit (CDI, CDD, etc.).

Au Royaume-Uni, les choses sont moins claires: le contrat zéro-heure ne fait pas l’objet d’une définition légale précise. Entrent dans cette catégorie des contrats explicitement zéro-heure, mais des employés peuvent signer des contrats qui s’y apparentent fortement sans en avoir pleinement conscience. En fait, selon les dernières estimations de l’ONS, il y aurait 1,8 million de contrats qui ne garantissent pas un nombre minimal d’heures travaillées: en moyenne, ceux qui travaillent ainsi font 22,6 heures par semaine, mais les écarts sont considérables et certains cumulent deux ou trois de ces contrats pour arriver à un salaire correct. Les femmes, les jeunes et les travailleurs âgés ont plus de «chances» que les autres d’avoir un ZHC; les fast-foods, les services de santé et les services sociaux sont très friands de ces contrats.

… et travail indépendant

Mais le phénomène le plus frappant de ces dernières années est le nombre croissant de travailleurs indépendants: ils seraient 4,6 millions, selon une étude de l’ONS publiée en août 2014. On les rencontre beaucoup dans l’artisanat du bâtiment, les taxis; de plus en plus de personnes de 65 ans ou plus s’installent comme consultants. Cette forme d’activité permet d’éviter le chômage, mais elle n’est pas toujours très rémunératrice: le revenu médian (50% gagnent plus, 50% gagnent moins) est de 207 livres par semaine (environ 280 euros), en recul de 22% depuis les années 2008-2009.

Que tous les Britanniques ne soient pas pleinement satisfaits de la situation actuelle se comprend donc assez bien. Mais cette facilité des employeurs à trouver de la main-d’œuvre peu coûteuse a une autre conséquence: les entreprises ne sont pas incitées à investir pour réaliser des gains de productivité. La faiblesse de la productivité anglaise est un sujet d’étude très en vogue actuellement dans les milieux économiques; en France aussi, on suit l’expérience de très près, comme le montre un récent document du Trésor. Si les investissements de demain sont les emplois d’après-demain, le Royaume-Uni n’a plus de temps à perdre.

On pourrait aussi rappeler que le déficit des finances publiques a beaucoup reculé, mais qu’il devrait atteindre encore environ 5% du PIB pour l’exercice 2014-2015 (plus qu’en France!), que les Anglais sont mécontents de l’état de leurs infrastructures, avec des routes et des aéroports engorgés (des progrès ont été enregistrés au cours des vingt dernières années dans le transport ferroviaire); seule la qualité de leurs ports maritimes (tradition oblige!) leur donne satisfaction. Mais cela ne suffit peut-être pas, même sur une île, pour gagner des élections législatives.

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