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Pour Blur, ce n'est pas (encore) triste de vieillir, mais ça pourrait le devenir

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Blur, This Is The Kit, Sly Stone et tous les artistes-cultes qui ont fait la légende du studio Abbey Road.

Le buzz: Blur

Ce fut une déferlante inédite depuis le dernier essai d’Arcade Fire à l’automne 2013. Même l’annonce surprise d’un nouveau David Bowie a fait moins de vagues. Le dernier album de Blur, The Magic Whip, a, depuis un mois la discrétion d’un naturiste sur une plage familiale. A-t-on déjà vu Les Inrocks, Rock and Folk, Rolling Stone et Magic! promouvoir le même album en même temps en couverture? Libé a résisté, mais pas Canal+, qui a proposé à ses téléspectateurs une double ration, lundi, jour de sortie du disque, avec Grand Journal, live et entretien avec Stéphane Saunier. Il se passe un truc. Soit The Magic Whip est un disque culte, une oeuvre marquante de son temps, un disque de l’année en puissance salué comme tel par la critique. Soit la réformation de Blur en studio –la première fois au complet depuis 1999– est un événement en soi, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Nous avions dit il y a deux semaines combien l’oeuvre du quatuor de Colchester était importante, combien ses sept albums parus entre 1991 et 2003 dessinaient un bloc qui ne s’effacerait pas dans les annales du rock, combien ces précédents engageaient Damon Albarn et ses copains à assumer leur art pour la conquête de nouveaux terrains à chaque essai et combien nous doutions que ce serait le cas.

C’est bien un drôle de spectacle que celui offert par Blur depuis lundi. Ces mecs-là sont bons. Adorables même, semble-t-il. Ils se sont visiblement reformés pour de bonnes raisons, celles d’une étincelle qui s’est un jour rallumée à Hong Kong, où 40 heures de musique live ont été enregistrées sans publicité. Personne n’en aurait entendu parler si Graham Coxon n’avait pas décidé de se faire pardonner sa rupture avec le groupe d’il y a douze ans. C’est lui qui a donné vie à ces embryons de pop song et convaincu les autres qu’ils tenaient là ce huitième album dont ils n’avaient vraisemblablement pas besoin.

Sur Canal+, Albarn a donné sa bénédiction à une formule qui lui a été rapportée, voulant que Blur sonne «comme dans les années 90 mais en 2015». Un verbiage bien nébuleux que nous nous réapproprierons ainsi : il reste cette affection persistante pour les sons tranchés de la guitare de Coxon, le leadership charismatique et détaché d’Albarn, la cool attitude si musicale de James et Rowntree. Mais sur le disque, on cherche les trésors qui traverseront le temps et qui ont naguère accouché de cette alchimie.

Blur ne défriche plus grand chose. Sa musique est devenue intemporelle dans le mauvais sens du terme. Pas de son nouveau ou d’idée en germe susceptible de conduire la mémoire de ce disque beaucoup plus loin que le trimestre en cours. Le nouveau Blur est sympa, et c’est bien la première fois depuis son tout premier disque que ce groupe nous livre un essai studio seulement sympa. Déjà paru avant l’album, le morceau Lonesome Street en constitue bien le sommet. Il a été désigné morceau d’ouverture, dans la plus pure tradition du groupe. Et Lonesome Street est un morceau sympa.


Laquelle de ces chansons aurait sa place dans un 20 Greatest Hits du groupe? Aucune. Peut-être ladite Lonesome Street en étant extrêmement permissif ou doté d’une capacité de synthèse digne du meilleur François Hollande. Le principal intérêt de The Magic Whip consiste à se faire un film sur ce qu’aurait pu être Think Tank avec les idées de Graham Coxon. Le guitariste à lunettes aurait pu se fondre, comme il le fait désormais, dans des morceaux mid-tempo tel le Mirrorball qui conclut le disque. Pourtant on ne regrette rien: Think Tank était à ranger dans la case qui précède les chefs-d’oeuvres.


Nous ferons l’économie du tunnel de morceaux anecdotiques qui relie l’entrée en matière honorable de The Magic Whip à cette fin bien troussée. Réécouter du Blur, c’est comme revoir un vieux copain avec qui on n’a plus grand chose en commun, sinon des souvenirs. Blur vieillit bien. Son dernier album n’aura pas ce privilège.

Le coup de pouce: This Is The Kit

En fouinant beaucoup plus loin dans les bacs ce printemps, vous tomberez sur le troisième album de This Is The Kit, groupe britannique formé à Bristol par la chanteuse et guitariste Kate Stables. Bashed Out peut vous aider à traverser ces quelques jours de printemps anormalement froids et pluvieux. Mais son pouvoir est ailleurs. Il est surtout, entre toutes ces voix féminines anglo-saxonnes qui concourent à créer la grammaire folk du siècle nouveau (Powerdove, Rachael Dadd, en attendant le prochain Emily Jane White), le disque qui suscite avec le plus d’ampleur ce besoin mystérieux d’y revenir, et revenir encore. Bashed Out est enfin le meilleur moyen de se désintoxiquer du magnifique Turbines de Tunng (2013) en évoluant dans un climat émotionnel comparable.


Un vinyle: Sly and the Family Stone Live at the Fillmore East

Le premier disque est rouge. Le deuxième est vert. Voilà pour le côté gadget. Une fois par an, on a le droit d’y être sensible. Le mieux reste encore de parler musique. Parmi les éditions limitées du Disquaire Day du 18 avril, nous retiendrons le double album live de Sly and the Family Stone au Fillmore East. D’abord car il fut l’un des rares à avoir l’air d'autre chose qu’une réédition banale et à concorder avec l’esprit initial du Record Store Day. Ensuite, car l’histoire est jolie.

Nous sommes les 4 et 5 octobre 1968 dans la cultissime salle new-yorkaise. Sly Stone et son groupe n’ont pas encore été starifiés par Woodstock. Ils donnent deux concerts par jour. Deux albums studio sont déjà parus mais pas encore les chefs-d’oeuvres Stand (1969) et There’s A Riot Going on (1971). La mégalomanie n’est pas encore maîtresse des événements, mais il est déjà décidé de capter le show survitaminé afin d’en délivrer les meilleurs moments dans un disque live. Il faudra quarante-sept ans pour cueillir le fruit.

Sly and the Family Stone, alors, ne sont pas encore allé au bout de l’écriture incisive qui les désignera comme les bâtisseurs du pont reliant la fièvre rock et l’énergie funk, dans le bouillonnement d’une époque totalement folle sur le plan social et politique. On n’ira pas jusqu’à dire, de façon démagogique, que cette écoute prend un sens décuplé à l’heure où les événements de Baltimore viennent d’inspirer au Time l’une des plus belles unes jamais conçues. En 1968, Sly Stone chante Music Lover, Love City, Life, Are You Ready, Dance to the Music avec une énergie brute qui fait bouger le popotin et construit la plus-value de Live At The Fillmore East. Mais on saisit la part de charisme qui permettra bientôt à Sylvester Stewart de co-écrire la bande-son de la conquête pour les droits civiques de la communauté afro-américaine.


Un lien: Abbey Road Interactive

Google producteur de contenus! Avec le webdocumentaire Inside Abbey Road, le moteur de recherche préféré de la planète a pénétré l’endroit du monde où le taux de concentration en «histoire de la musique» est la plus forte. On ne parle pas seulement des Beatles, qui y enregistrèrent 95% de leur oeuvre. Mais bien d’eux, et de tout le reste, à travers les âges et les genres, pour le meilleur et pour le pire (Take That a aussi sévi là-bas)… L’expérience est purement interactive: c’est vous qui choisissez votre chemin entre les trois studios d’enregistrement, la cabine de mastering et tous les artistes et producteurs qui ont fait la gloire de ce petit bout de Londres. Ne cliquez sur ce lien à aucun prétexte si vous n’avez pas de temps devant vous.

Un copier-coller: ce que Blur fut

«Aux curieux qui désireront s’informer, dans une cinquantaine d’années, sur la scène rock britannique de la fin du XXe siècle et des quelques semestres suivants, en ne retenant probablement que l’essentiel, on citera, pour la manière dont ils ont bouleversé le songwriting anglais et marqué plus que quiconque dans leur époque, deux groupes: Radiohead et Blur. On ne parlera pas d’Oasis, on aura oublié Coldplay et, si l’on en vient à citer les Libertines, ce sera davantage pour le mythe qui a accompagné le groupe que pour son seul apport à la musique.

 

Car c’est à Radiohead et à Blur que le royaume d’Albion doit ses plus audacieuses échappées musicales des quinze dernières années, et on prendra même le risque de voir en leurs parcours respectifs (de raisonnables petits Anglais devenus d’incontrôlables maîtres de l’expérimentation) deux chemins parallèles, deux lignes distinctes mais quasi symétriques, agençant au final un splendide ballet de natation synchronisée, quand les Gallagher boivent la tasse en moule-bite depuis le troisième album. De ce point de vue, la récente annonce d’une réformation de Blur, jamais officiellement séparé mais stérile depuis six ans, et, par la même occasion, les retrouvailles entre Damon Albarn et Graham Coxon, écarté du groupe au moment de l’échafaudage de Think Tank, ont de quoi réjouir bien plus que la grosse brochette de fans du groupe à travers le monde –la formule magique de Blur pouvant d’ailleurs se résumer ainsi: élargir le spectre d’admirateurs à chaque nouvel album sans jamais perdre le moindre fidèle.»

Johanna Seban, revue Volume, 7 février 2009.

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