La réforme du collège défend l'interdisciplinarité et c'est une aberration

Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem le 17 avril 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem le 17 avril 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

Cette interdisciplinarité, les experts sont contre. Mais le débat sur l'éducation ne se nourrit pas de faits objectifs ni d'études: il se nourrit d'opinions et d'idéologie

Qu'il s'agisse des partisans ou des détracteurs de la réforme du collège, il m'apparaît un problème depuis le début des débats: au lieu de se baser sur des faits, les participants se contentent le plus souvent de simplement leur avis.

Pour vous faire une idée je vous conseille d’écouter l’interview de Régis Debray dans la matinale de France Inter le 28 avril. Non que j’étais pas en désaccord avec tout ce qu’il disait mais… quelle est sa légitimité sur l’école au juste? S’est-il rendu récemment dans un collège? A-t-il parlé à des enseignants, pour ou contre la réforme? A-t-il vraiment lu les programmes? Sur quoi se fonde son opinion? Pourquoi lui plutôt que quelqu’un d’autre?

Le président du Conseil supérieur des programmes a d’ailleurs réagi:

Pour le dire vite, le problème c’est que quand on parle d’école en France on confond opinion et information.

On peut le résumer avec ironie comme cette enseignante de l’UNSA (un syndicat non majoritaire) qui soutient très activement la réforme:

Le problème c'est que ce problème de légitimité ne se contente pas de pervertir le débat. Il vicie également la réforme elle-même. 

La mesure phare de cette réforme– je vous promets, ce n’est pas la suppression du latin (pas supprimé mais si mais non mais un peu quand même mais pas tout à fait)– c’est la mise en place des EPI: enseignements pratiques interdisciplinaires. C’est-à-dire l'obligation de 20% d’heures de travail interdisciplinaire, pour toutes les classes de tous les collèges. Voici comment le ministère le présente:

«À compter de la rentrée 2016, pour mieux s'approprier des savoirs abstraits, les élèves bénéficieront d’enseignements pratiques interdisciplinaires. Ils permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets. Ces projets s’inscriront dans l’un des huit nouveaux thèmes de travail correspondant aux enjeux du monde actuel: développement durable; sciences et société; corps, santé et sécurité; information, communication, citoyenneté; culture et création artistiques; monde économique et professionnel; langues et cultures de l’Antiquité; langues et cultures régionales et étrangères.

Il s’agit de développer la pédagogie de projet qui donne un sens concret, et donc peut-être du sens tout court au savoir.»

Faut-il se réjouir de cette nouvelle approche? Beaucoup de pédagogues le font, et soutiennent ce qu’ils voient comme une liberté supplémentaires pour les enseignants, une manière de travailler nouvelles, plus stimulante et réflexive. C’est le cas du mouvement CRAP

Des enseignants s’en félicitent:

D’autres se méfient:

Mais pourquoi la réforme se présente comme celle qui aboutira a plus d’efficacité via l'interdisciplinarité? Pourquoi même y avoir recours? Sur quelles bases scientifiques peut-elle être défendue? Pourquoi serait-elle plus égalitaire?

En fait, des chercheurs qui ont étudié le sujet pensent carrément le contraire. Aucun ne prône en revanche l'interdisciplinarité comme méthode efficace de lutte contre les inégalités, problème majeur contre lequel la réforme doit lutter.

Voici ce que nous explique Elisabeth Bauthier, chercheuse au laboratoire Escol de Paris VIII et qui a observé les travaux personnels encadrés, soit l’interdisciplinarité telle qu’elle a été pratiquée au lycée:

«L’interdisciplinarité ne s’attache pas à des disciplines mais davantage à la manière dont on traite les savoirs, permettent de comprendre le monde dans sa complexité. Mais c’est plus long et ça prend plus de temps.»

Creuser les inégalités

Mais, plus grave: ce type de pédagogie renforcerait les inégalités:

Avec la généralisation de telles méthodes les écarts vont se creuser.

Elisabeth Bauthier

«Ce que nous avons observé, depuis quelques années, c’est que les meilleurs élèves tirent un avantage supplémentaire de ce genre de dispositif. Les entrées par thème favorisent les élèves qui savent construire un texte ou une réflexion en cherchant dans différents domaines. Ils naviguent entre les savoirs. C’est une tâche sophistiquée qui laisse les plus faibles sur le bord de la route. Avec la généralisation de telles méthodes les écarts vont se creuser.»

En éducation on parle de «prérequis». Ce qu’il faut savoir pour être un bon élève sans forcément l’avoir appris à l’école: le vocabulaire et la culture qui font les bonnes copies mais aussi une manière de réfléchir attendue par le professeur mais parfois expliquée nulle part.

L’universitaire s’inquiète aussi, expérience à l’appui, de la qualité des contenus:

«On risque de rendre l’enseignement plus superficiel, c’est un danger…» 

Stéphane Bonnéry, chercheur en sciences de l'éducation qui travaille également sur les implicites scolaires note que les projets interdisciplinaires qu’il a pu observer sont souvent trop savants ou trop simplistes, peu accessibles ou sans intérêt...

Il ressort des travaux de ces chercheurs qu’en interdisciplinarité, les élèves doivent faire des liens, des connexions qui paraissent évidentes aux adultes cultivés qui enseignent mais qui sont neuves pour certains d'entre eux parce qu'ils ont peu de bagage culturel. Les enseignants doivent passer un temps fou à expliquer ce lien même qui doit s’appuyer sur les disciplines mères qui sont peut-être elles même fragilisées par le temps qu’on leur prend. Il en ressort un savoir isolé et assez précaire.

Apprendre à apprendre l'interdisciplinarité

De plus, et surtout, nous ne disposons pas de données scientifiques qui permettent de conclure que l’interdisciplinarité est bénéfique aux élèves français. Les travaux que j’ai lus sur la question incitent franchement à la réflexion et à la prudence.

Pourquoi dès lors rendre l’interdisciplinarité (personne n’a empêché des enseignants de la pratiquer jusqu’alors, elle est déjà possible) formelle et obligatoire? 

De plus, et qu’on soit pour ou contre, tous les observateurs, chercheurs, enseignants s’accordent sur une chose: les professeurs doivent être formés à l'interdisciplinarité pour la pratiquer (formation initiale ou continue). Et rien n’est prévu à ce jour! Et là, franchement, c'est très inquiétant. 

En fait, si le débat éducatif vole souvent trop bas, peut-être est-il simplement à la hauteur de ce qu’on nous propose. Des projets fondés sur des avis, des intuitions, des dogmes, des idées; fussent-elles généreuses et ambitieuses plutôt que sur des faits.

Le besoin de données

Alors que l'on peut tout à fait prendre des décisions sur des faits. Preuve en est quand le ministère indique que l’on va diminuer drastiquement le taux de redoublement: il peut s’appuyer sur des chiffres qui montrent que cela coûte cher, pour un bénéfice rare, voire nul. Concernant les méthodes de lecture une conférence de consensus a tranché en 2003: la méthode globale est enterrée depuis longtemps et il faut commencer la lecture par un apprentissage du code (les lettres et les sons qu’elles produisent).

Mais pourquoi lancer des réformes sans étayage scientifique, sans expérimentation? Arrêtons de faire de l’école le royaume de la pensée magique cela aidera grandement à ce qu’elle ne soit plus une immense machine à fantasmes et à débats indignes des enjeux qui lui sont propres.

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