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Qui est vraiment Anders Kompass, «lanceur d’alerte» dans l’affaire des viols en Centrafrique?

Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut Commissariat de l’Onu pour les droits de l’homme, à Genève, le 13 septembre 2010 | REUTERS/Denis Balibouse

Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut Commissariat de l’Onu pour les droits de l’homme, à Genève, le 13 septembre 2010 | REUTERS/Denis Balibouse

Le haut fonctionnaire des Nations unies, à l'origine des fuites du rapport confidentiel de l'Onu qui accuse des soldats français de viols sur des enfants centrafricains, avait déjà fait l'objet d'une précédente enquête au sein de l'organisation onusienne.

Dans l’affaire des révélations autour du rapport confidentiel de l’Onu, qui accuse des soldats français de viols d’enfants en République centrafricaine, un homme est au centre de l’ouragan: Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut Commissariat de l’Onu pour les droits de l’homme.

Selon le quotidien britannique The Guardian, Anders Kompass, de nationalité suédoise, a transmis le rapport à des enquêteurs français après avoir constaté que l'Onu tardait à agir. Une version contredite par un haut responsable de l'Onu, qui assure au Monde que, si Kompass avait voulu accélérer le processus, il aurait pu envoyer le rapport au Guardian dès le mois de juillet. L'Onu a en effet confirmé mercredi 29 avril avoir enquêté dès le printemps 2014 sur des «accusations graves d'exploitation sexuelle et d'abus commis sur des enfants par des militaires français» en République centrafricaine.

Selon les informations du Monde, le ministère de la Défense a reçu ce «document de travail» de l'Onu le 29 juillet 2014 et en a dans la foulée informé le parquet de Paris, qui a ouvert une enquête préliminaire pour «viols sur mineurs de 15 ans» le 31 juillet.

1.L'Onu lui refuse le statut de «lanceur d'alerte»

Cadre de l'Onu depuis trente ans, Anders Kompass connaît les procédures, notamment l'édition nécessaire des rapports pour protéger les victimes, estime le haut responsable de l’Onu cité par le Le Monde.

Une source à l'Onu, citée par l'AFP, explique aussi sous couvert de l'anonymat que le responsable sanctionné avait fait fuiter le rapport une semaine seulement après qu'il avait été fourni par les enquêteurs et que son action ne pouvait donc pas s'expliquer par une frustration devant un manque de réactivité de l'Onu.

Le porte-parole adjoint de l’Onu, Farhan Haq, a lui indiqué que le rapport transmis officieusement à Paris par Anders Kompass n'était pas expurgé des noms des victimes, témoins et enquêteurs, ce qui pouvait «mettre en danger» ceux-ci. «Notre conclusion préliminaire est qu'une telle conduite ne peut pas être considérée comme celle d'un lanceur d'alerte», a souligné Farhan Haq.

Accusé d’avoir fait fuiter ce document confidentiel et d’avoir court-circuité sa hiérarchie, Anders Kompass a été placé «en congé administratif avec plein salaire» dès le 17 avril, a précisé le porte-parole adjoint de l’Onu, en attendant les conclusions de l’enquête interne sur «ce grave manquement aux procédures» en vigueur.

2.Il avait déjà fait l'objet d'une précédente enquête à l'Onu

 

Plus grave est la divulgation, plus féroces sont les représailles

Bea Edwards, directrice de l'association Government Accountability Project

C'est la deuxième fois qu'Anders Kompass est soumis à une enquête de l'Onu. Des câbles WikiLeaks avaient révélé un conflit d'intérêt sur la question du Sahara occidental –territoire situé au sud du Maroc et qui revendique son indépendance. Anders Kompass était soupçonné d'avoir fait fuiter des informations confidentielles au Maroc et d'avoir empêché des enquêtes sur la question des droits de l'homme sur place. Convoqué, Kompass avait nié. Son ordinateur de travail avait été saisi mais n'avait rien révélé.

Au milieu de la masse de révélations sur des dirigeants mondiaux dans l’affaire du Wikileaks, le cas d’Anders Kompass n’avait pas été traité par les médias occidentaux, mais plusieurs blogs pro-Sahara occidental avaient publié des documents qui révélaient son lien supposé avec les autorités marocaines.

3.Il s'intéresse depuis longtemps à la Centrafrique

Anders Kompass s’intéresse de près à la situation en Centrafrique depuis plusieurs années. En 2013, lors de la situation de crise consécutive à l’arrivée des milices musulmanes des rebelles de la Séléka à Bangui et de la fuite du président François Bozizé, qui avait poussé les forces françaises à intervenir, il s’était rendu sur place en tant que directeur des opérations de l'Onu sur le terrain.

Interview d'Anders Kompass par la BBC le 29 novembre 2012 (son intervention débute à partir de la 12e minute de la vidéo)

Le 29 novembre 2013, il était intervenu dans une émission de débats de la BBC sur la situation en Centrafrique. «Je pense que la situation dans le pays est vraiment alarmante pour les populations qui vivent sur place. Les gens sont effrayés par les forces rebelles qui “libèrent” le pays. [...] Les populations sont lassées par les attaques de milices armées. C’est la situation d’un pays où il n’y a plus d’État», avait-il notamment déclaré.

4.Il est défendu par la Suède

 

La suspension d'Anders Kompass par l'Onu aurait déclenché un incident diplomatique avec la Suède: il possède «une adresse à Stockholm depuis trente ans», affirme The Local, un site d’informations suédois en anglais. L'ambassadeur suédois a ainsi menacé les hauts responsables de l'Onu de rendre publique toute l'affaire et «de lancer un débat potentiellement violent et dangereux» s'ils forçaient Kompass à démissionner.

Anders Kompass est aussi défendu par Bea Edwards, directrice de l'association Government Accountability Project, spécialisée dans la défense des lançeur d'alertes, qui estime dans une interview accordée à The Guardian que le cas d'Anders Kompass n'est pas un cas isolé au sein de l'institution onusienne. «Nous avons défendu de nombreux lanceurs d'alerte dans le système des Nations unies ces dernières années et, en général, plus grave est la divulgation, plus féroces sont les représailles», explique-t-elle. «Malgré les discours officiels, il y a très peu d'engagement pour protéger les lanceurs d'alertes au sein de l'Onu», poursuit la militante, ajoutant que l'organisation internationale a «une forte tendance à politiser toutes les questions».

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