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Whisky: on se fait un rye?

Élaboré à base de seigle, le poison préféré des hipsters, des Mad Men et des bartenders, entame une irrésistible percée en France. Apprenons donc à séparer le bon grain de l’ivresse.

C’est la catégorie de whisky qui décolle le plus vite, l’objet liquide à fort coeff de branchitude. Le rye, élaboré à base de seigle, a encore vu ses ventes progresser de 40% en 2014 aux États-Unis, selon Discus, et confirme son envolée en France. Depuis quelques mois, enfin, les marques arrivent de plus en plus nombreuses, quoiqu’en quantité réduite, chez nos cavistes: il était donc temps de faire le tri et de se pencher sur les raisons de ce succès.

1.Une gnôle historique

Le whiskey préféré de Don Draper dans Mad Men trouve ses racines en Amérique du Nord, quand les colons allemands et hollandais importent le seigle en Nouvelle-Angleterre puis au Canada. Dès la fin du XVIIIe siècle, ces pionniers commencent à le distiller, ou à l’ajouter au blé dont ils font leur whiskey.

Un peu compliqué à travailler en fermentation et plus faiblard en rendement que l’orge, le seigle compense largement ces désagréments grâce à son goût prononcé, épicé et légèrement amer qui fait merveille pour redonner des angles à la gnôle, laissant en bouche cette inimitable sécheresse poussiéreuse qui séduit les amateurs de scotch déboussolés par la rondeur du bourbon.

2.Le chouchou des as du shaker

Le revival des cocktails vintages et des vieux alcools catapulte la résurrection du whiskey de seigle aux États-Unis il y a une dizaine d’années. Les bartenders reviennent soudain aux racines des grands classiques du bar, tels l’Old-Fashioned, le Sazerac, le Manhattan… créés à base de rye (bon, OK, le Sazerac se faisait à l’origine au cognac: je vous trouve bien tatillons). La vague mettra des années à traverser l’Atlantique, puis à passer des bars aux cavistes.

3.Attention: il y a rye... et rye

Au Canada, le mot «rye» est ni plus ni moins synonyme de whisky: la loi l’oblige à vieillir au moins trois ans en fûts sans pour autant fixer un minimum de seigle dans la recette. Sauf exceptions (dont Lot 40, mon chouchou, l’un des meilleurs rapports qualité/prix du marché à moins de 35 euros la bouteille, mais il faut pagayer pour le trouver), les ryes canadiens sont des blends qui contiennent 5 à 10% de seigle –ou pas! Le rye américain, en revanche, doit incorporer au moins 51% de seigle… sans obligation de vieillissement minimum. Seule la mention straight rye signifie que le whiskey a passé au bas mot deux ans en fûts de chêne neufs. S’il a moins de 4 ans, son âge doit obligatoirement figurer sur la bouteille. La mention devient optionnelle au-delà (allez comprendre!).

Contrairement à une idée répandue, un pourcentage très élevé de seigle dans le mash bill (les proportions de différents grains utilisés, en général seigle, blé, maïs, orge) du whiskey ne suffit pas à garantir l’excellence d’un rye: la plupart des grandes marques américaines (Rittenhouse, Sazerac, Jim Beam) frôlent d’ailleurs le plancher des 51%. La méthode et l’outil de distillation, le maltage ou non de la céréale ainsi que l’âge jouent un rôle déterminant sur la qualité aromatique.  

4.À chacun son rye

Il serait dommage de réduire le rye au rôle monolithique de dopamine à cocktails. Il emprunte au contraire maints profils, témoignant de l’extraordinaire richesse du whiskey nord-américain. J’avoue un gros faible pour les ryes épicés et poussiéreux, à la sécheresse assumée et généreux en degrés, tels le canadien Lot 40 ou les américains Sazerac (le 6 ans fait l’objet d’un culte très mérité), Rittenhouse (le versatile 100 Proof percute bien), James E. Pepper 1776 (trompeur et charmeur sous ses 50°), Few (qui sent le vieux cabanon où les journaux commencent à moisir dans un coin).

Mais on peut se laisser séduire par les affinages de Dad’s Hat, qui ressuscite le rye de Pennsylvanie, par les contrastes en bouche d’Old Overholt, par la céréale cadrée de poire-caramel du Montana (un 100% seigle distillé en pot still dans l’État du même nom), par le déroutant fruité sur une branche fumée du californien Sonoma County, par les notes de fruits rouges de Bulleit (Diageo) ou la vanille cloutée de girofle et piquée de muscade de Jim Beam, le meilleur ratio qualité/prix/disponibilité du marché (26 euros).

5.Existe en VF non sous-titrée

Les Bretons de Warenghem (Armorik), en collaboration avec le Marseillais Guillaume Ferroni (Carry Nation), nous ont fait le plaisir du premier rye whisky français, le Roof Rye, élaboré sur 80% de seigle et 20% de blé, dont les 537 bouteilles de 50 cl (soit un unique fût, rempli en janvier 2007) viennent tout juste de sortir. Les premières années de maturation à Lannion, en fûts de sherry, lui donnent un toucher fruité légèrement tannique, et deux étés sous des toits de tôle en Provence, tabassés par le cagnard, en ont concentré les arômes, qui vous nappent le palais. On attend la suite avec impatience. Dans la foulée, d’autres Bretons, de Glann Ar Mor, dégainaient leur Only Rye single malt 100% seigle (sous le slogan «whisky de nulle part», pour ceux qui s’intéressent davantage à la tambouille bretonne qu’au whisky). Pas eu l’occasion de goûter.

Enfin, le Domaine des Hautes-Glaces, dans les Alpes, qui travaille le seigle depuis un moment sur des vieillissements inférieurs à trois ans lui interdisant l’emploi du label whisky, sort son Vulson White Rhino, un distillat 100% seigle bio. Fruité, poivré, sec et épicé, il vous râpe les sens dans tous les sens.

6.Gare à l'arnaque du «craft»

L’engouement pour les whiskeys «artisanaux» a poussé beaucoup de monde à se lancer à poil dans la bataille du rye, autrement dit sans alambic, en se fournissant auprès de gros producteurs. L’immense usine à whiskey de MGP, dans l’Indiana, distille ainsi les ryes de Bulleit, Dickel’s, James E. Pepper, Templeton et bien d’autres. Buffalo Trace (Sazerac) produit les Papy Von Winkle et le très branché Whistle Pig, le «rye fermier du Vermont», est fabriqué au Canada par Alberta Distillers, pour ne citer que ces exemples. Rien à redire à cela, d’autant que ces produits sont pour la plupart de grande qualité, et plutôt plus âgés que bien des vrais «craft ryes» trop jeunes et trop chers. Mais à condition de le mentionner sur l’étiquette –question d’éthique.

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