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Génération Chirac: la jeune classe politique livre ses souvenirs de 1995

Jacques Chirac en campagne à Metz, le 3 mai 1995. REUTERS/Philippe Wojazer.

Jacques Chirac en campagne à Metz, le 3 mai 1995. REUTERS/Philippe Wojazer.

Ils avaient quinze, vingt ou vingt-cinq ans quand Chirac est enfin entré à l'Élysée. Entre meetings clandestins, droite «louis-philipparde» et séjours à New York, ils ont accepté de raconter leurs souvenirs. Et aussi une partie de «leur» Chirac.

La CX Prestige Turbo 2 noire aux reflets gris bombarde dans les rues de Paris. À l'intérieur, Chirac accepte de baisser la vitre, suivi de près par les motards, et glisse alors un de ces sourires figés semblables aux masques qu'il arbore à longueur de temps. Il en a un pour chacun de ses interlocuteurs. Sa main se faufile à l'extérieur. C'est fait. Il a gagné, enfin. Il a gagné et il salue la foule, d'une paume ouverte qui ne veut rien dire. L'art de la gestuelle, chez lui, mettra du temps à s'imposer.

Ce 7 mai 1995, dans la soirée, les Français viennent d'élire un inconnu qu'ils connaissent pourtant par cœur, pour l'avoir vu s'étrangler sur toutes les tribunes du pays depuis trente ans. Serrer des louches, embrasser, tourner autour de soi-même pour ne pas réfléchir. Pour toujours, il y aura un mystère Chirac. On n'a jamais pris cet homme pour ce qu'il était vraiment. «Est-ce parce qu'il a peur du reflet qu'il pourrait donner de lui-même? Depuis vingt ans qu'il est entré en politique, Jacques Chirac ne s'est avancé que masqué. Il n'a porté que des faux nez. Il ne s'est jamais montré à découvert», déchiffrait déjà le journaliste Franz-Olivier Giesbert dans sa biographie consacrée à celui qui était alors Premier ministre, en 1987.

Rien n'a changé. Et le mystère s'est épaissi. Involontairement, Chirac porte aujourd'hui un nouveau masque: celui du petit père de la nation, dont le repos obligatoire force chacun à se souvenir et à reconstruire l'histoire. C'est ainsi que Chirac est devenu une sorte d'icône pop, une statue du Commandeur rétro à laquelle plus personne n'ose s'attaquer. On en est arrivé à ce point où le magazine Grazia ose titrer un de ses articles «Jacques Chirac au top de la hype grâce à Internet», quand on sait combien Valérie Pécresse, sa jeune conseillère à l'Élysée, fit preuve d'une patience infinie pour expliquer à l'ancien président la différence entre un mulot et une souris d'ordinateur... Aujourd'hui, notre société trouve Chirac «sympa» en gommant ses aspérités, au risque, peut être, de passer à côté du personnage, vingt ans après son accession à l'Élysée, en 1995.

«Ce qui me touchait, c'était son gaullisme, au fond»

«Avec le recul, cette campagne de Chirac est une énorme escroquerie intellectuelle», attaque Alexis Bachelay, député PS des Hauts-de-Seine, qui hésite à deux fois avant d'admettre qu'il a glissé dans l'urne un bulletin... Jacques Chirac lors de cette élection, la première présidentielle à laquelle il pouvait participer, à 22 ans:

«Il était sexy puisqu'il avait fait campagne sur des thèmes de gauche: République et fracture sociale. J'y avais cru, d'autant plus que j'étais fâché avec la gauche à cause des affaires et de Maastricht. Et surtout, il incarnait le changement, ce que la gauche avait su incarner jusque là.»

La déception arrivera bien vite:

«C'est vrai, je me suis rendu compte qu'au pouvoir, il a mené une politique de droite. Au fond, cette élection était un malentendu et quelques mois après, je suis allé manifester contre les réformes sur la Sécurité sociale. Mais dans la vie politique de Chirac, cette campagne a été une parenthèse: entre une droite bourgeoise incarnée par Balladur et une gauche convalescente, il a occupé un espace centriste. Il s'est refait une virginité politique en captant l'ambiance du moment.»

Jacques Chirac et Philippe de Gaulle, le 9 novembre 1994 à Colombey-les-deux-Eglises, cinq jours après la déclaration de candidature du maire de Paris. REUTERS/Jacky Naegelen.

De l'élection de mai au mouvement social de décembre, l'année 1995 est celle d'une désillusion profonde des Français envers la politique électorale, sept avant l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle le 21 avril 2002 sur fond d'abstention massive. «On a beau faire, c'est impossible de détester Chirac. Et pourtant on a des raisons de lui en vouloir. Mais le détester, ça non», tranche le vice-président du Front national Florian Philippot, 14 ans bien tassés à l'époque, qui termine sa troisième dans le Nord de la France.

Il se souvient en particulier de cette dame, folle de joie, bouteille de champagne à la main, interrogée par Antenne 2. Elle s'emporte devant les caméras: «Ah ça, le retour d'un gaulliste à l'Élysée, ça ne peut que faire du bien!» Vingt-cinq ans plus tôt, le Général a quitté le pouvoir suite à son référendum raté. Aujourd'hui, c'est Philippot qui tente de repeindre son parti des oripeaux du gaullisme:

«J'avais une admiration adolescente pour le général de Gaulle, or Chirac délivrait un discours valorisant pour la France, un discours social. Ce qui me touchait, c'était son gaullisme, au fond. Il donnait une impression de renouveau et de dynamisme. Mais c'est certain qu'en 2002, il a payé la trahison de cette campagne.»

Les Guignols, Chirac et l'Abbé Pierre

On a coutume de dire qu'une génération, c'est la conscience d'un grand événement commun. D'un moment fondateur. C'est aussi le partage de représentations et de pratiques sociales. Pour les trentenaires ou quadras aujourd'hui bien intégrés au milieu politique, fils de baby-boomers âgés de quinze à vingt-cinq ans en 1995, l'adolescence s'étire dans les années 80, dont on retiendra le fric (Tapie) et la télévision (Les Guignols). «Pour nous, la télé était ce qu'Internet est aujourd'hui aux jeunes», retient Alexis Bachelay.

7 mai 1995, 20 heures: les Guignols annoncent Chirac président.

Personne n'a oublié l'image mi-sympa, mi-provoc' de la marionnette de Jacques Chirac, caricaturé par Canal+ comme le franchouillard pas franchement méchant. «Le rôle des Guignols, je m'en souviens très bien», remet Édouard Philippe, le très juppéiste député-maire UMP du Havre. «Quand ils ont mis Chirac en Travolta, ils l'ont aussi rendu branché.» Alors que Balladur, dont la campagne patine, fait figure de VRP engoncé de la «droite louis-philipparde» (c'est comme ça qu'on le surnomme dans le camp Chirac), c'est-à-dire une droite bourgeoise, vieillotte et surannée, le maire de Paris emporte tout sur son passage. «C'est vrai qu'il est entré en contact avec les Français à l'époque», expose Franck Riester, député-maire UMP de Coulommiers. «On a vécu l'euphorie de ces jeunes militants du RPR de l'époque, qui aimaient son charisme et sa volonté de faire bouger les choses.»

À l'époque, l'actuel coprésident du groupe EELV à l'Assemblée François de Rugy use ses vieux jeans sur les bancs de Sciences Po, où les élèves sont modérés, «quasiment 50% pour Chirac et autant pour Jospin». Il a 21 ans et milite pour le Génération Écologie de Brice Lalonde, qui échoue à recueillir les 500 parrainages et finit par soutenir Chirac. La rupture avec Lalonde est alors consommée pour de Rugy. Pas étonnant donc qu'il n'ait pas les mêmes souvenirs que ses camarades de droite:

«Les Guignols étaient mordants et pour moi, ils ne donnaient pas une image très positive de Chirac. C'était la quintessence de l'homme politique prêt à dire tout et son contraire et prêt à faire assaut de démagogie dans tous les sens pour essayer de gagne des voix. Dans les Guignols, ils déguisaient même Chirac avec l'habit de l'Abbé Pierre, c'est dire...»

Les Guignols étaient mordants et pour moi, ils ne donnaient pas une image très positive de Chirac

François de Rugy, coprésident du groupe EELV
à l'Assemblée

Oui, mais «Le Chi» se présentait alors sous les traits d'un jeune abbé gentil. Rien de bien méchant, donc, mais pas suffisant non plus pour dire, comme le veut la légende, que les Guignols ont fait élire Chirac, qui devança Balladur de près de 700.000 voix.

Peut être que les souvenirs se mélangent déjà. Franck Riester, Édouard Philippe et Thierry Solère, le tombeur de Claude Guéant à Boulogne-Billancourt lors des législatives 2012, ont en commun de ne pas soutenir Nicolas Sarkozy. En 1995, ils ont séjourné dans la même ville, New York, sans jamais se croiser. Déjà trop sages peut être, ils ne parviennent pas à se voir au hasard, dans un pub ou parmi cette diaspora française qui fréquente les jeunes Américains. «On ne s'est jamais rencontrés là-bas, alors qu'on y était tous, c'est étrange, non?», fait remarquer Riester, qui note cette petite anecdote qui aurait pu influencer leur destin politique. «J'étais à l'université et je faisais partie des JAC, les "Jeunes avec Chirac". Je faisais campagne comme je pouvais, en collant des posters dans ma chambre d'étudiant. On suivait le journal de France 2 grâce à TV5 Monde. Quand on a vu la courbe s'inverser, on était tout émoustillés.»

«Venez, on va vous présenter le président»

Pendant longtemps, Balladur se gausse du score minable que fera Chirac, qui pense un temps abandonner. Il brocarde les petites combines chiraquiennes quand lui est absorbé, presque irrigué par la littérature. Les deux anciens amis se haïssent. Un jour, Chirac dira:

«La grande force d'Édouard, c'est le génie de la paresse et de son petit confort personnel. Il se lève tranquillement, jette un vague coup d’oeil aux journaux, ne lit jamais un dossier, ne reçoit jamais un emmerdeur, mange un filet de sole avec un verre d'Évian –c'est le régime Giscard–, papote avec deux ou trois collaborateurs, et, à 8 heures sonnantes, rentre chez lui pour dîner avec sa femme et se mettre au lit dans son lit douillet avec Connaissance des Arts ou La Gazette de l'Hôtel Drouot.»

Âgé de 21 ans lors de l'élection, Franck Riester est «très loin» de cette «guéguerre» personnelle, mais il prendra la peine de voter pour son champion, par procuration. Ce qui n'est pas le cas d'Édouard Philippe:

«J'ai suivi la campagne avec beaucoup de distance, je découvrais la ville, j'étais comme un fou, mais je n'ai pas fait l'effort de m'inscrire au Consulat pour voter.»

Il faut dire que le jeune homme est occupé. À la fin de l'année 1993, il passe le concours de l'ENA. Puis fait son service militaire en 1994. En 95, pour le traditionnel «stage» de l'ENA, il est catapulté à New-York, au sein de la mission française de l'ONU. «J'étais le moins gradé, donc autant dire que j'étais là pour ouvrir les bières», lâche celui dont le cœur penchait déjà pour Chirac, et qui se souvient avec précision d'un moment «touchant»:

«Chirac avait fait son premier déplacement international en se rendant en Allemagne, comme c'était la tradition. Son deuxième déplacement, c'était Halifax, au Canada. Pour marquer le coup, il passe par New York et parle à l'ONU. Évidemment, il se rend à la mission française et juste avant de remonter dans l'avion, l'ambassadeur me dit: "Venez, on va vous présenter le président". J'avais seulement 24 ans. Il a été très gentil, bienveillant sans être paternaliste. J'ai toujours conservé une tendresse pour lui, liéeà cette petite importance qu'il m'avait accordé, quand j'avais eu le sentiment de jouer quelque chose de vraiment important.»

Sa colère maîtrisée dans les rues
de Jérusalem
est extraordinaire. Ça a de la gueule

Edouard Philippe, maire UMP du Havre

Du bout des lèvres, Edouard Philippe concède aujourd'hui qu'«il serait malvenu de critiquer Chirac»:

«Je n'ai aucune idée de la trace qu'il laissera dans l'histoire mais pour beaucoup de gens de ma génération, il a été un président de la République qui s'est planté sur certains sujets mais a réussi sur beaucoup d'autres. Il a eu des moments de bravoure. Sa colère maîtrisée dans les rues de Jérusalem est extraordinaire. Ça a de la gueule.»

Une gueule, Chirac en avait une, assurément. Et c'est peut être aussi ce qui suscite cette nostalgie. «Certes, le bilan de Chirac est contrasté», poursuit Edouard Philippe. «Il n'est pas parfait, loin de là, et beaucoup de choses n'ont pas été faites. Mais il a eu des postures réjouissantes sur la guerre en Yougoslavie, sur l'extrême-droite et sur l'Irak. Pour cela, j'ai une tendresse particulière pour Chirac. Mais ce qui est vrai, c'est qu'il est plus méchant et plus cultivé que l'image qu'il a voulu donner pendant toute sa vie.»

L'image de la victoire: Jacques Chirac au balcon de l'Hôtel de ville de Paris, le 7 mai 1995. REUTERS/Philippe Wojazer.

Dix ans plus tôt, fin 1985, la campagne «Vivement Demain!» du RPR a donné l'image d'une droite arrogante, sûre de revenir au pouvoir très rapidement. Victorieux aux législatives de 1986, Chirac est pourtant laminé par Mitterrand lors de la présidentielle qui suit. Lors de la deuxième cohabitation, en 1993, il laisse donc à Balladur le soin de former «leur» gouvernement. Balladur doublera Chirac, dans les sondages uniquement. «Chirac, c'était le candidat lâché par tout le monde, convaincu qu'il avait un destin et qu'il devait aller jusqu'au bout parce qu'il avait la foi», rappelle Édouard Philippe, 25 ans tous ronds en 1995, pour qui Chirac était avant tout le Premier ministre de 1986.

«On a l'image d'un homme consensuel qui fait l'unanimité, mais Chirac était très controversé durant toute sa carrière politique», rappelle François de Rugy. Sa force du contact, sa chaleur humaine. Sa propension à ne jamais s'arrêter, sauf pour casser la croûte. En réalité, l'homme est plus intelligent qu'il n'y paraît. Plus méchant aussi. «Au niveau de la langue et du maniement des concepts, on a beau dire, il y a objectivement une baisse de niveau», croit savoir Florian Philippot. «J'ai le souvenir d'un Mitterrand presque impérial et d'un Chirac qui était, pour moi, le dernier doté d'une stature de chef d'État. Il y a un effet générationnel dans cette baisse de niveau, même si le quinquennat a beaucoup joué.»

Une campagne pour les jeunes

«S'il a l'image du vieux lion, Chirac était plutôt le jeune loup qui emportait tout sur son passage à cette époque là. C'était aussi une force capable de réformer, il incarnait l'alternance! Les jeunes se mobilisaient beaucoup pour lui», décrit Franck Riester, qui n'avait connu jusqu'ici que la figure de « tonton » Mitterrand, élu alors qu'il n'avait que sept ans. Est-ce une vue de l'esprit ou une reconstruction a posteriori? En tout cas, la «génération 95» estime que la jeunesse est un élément central de la campagne, au même titre que la fameuse «fracture sociale» soufflée par Philippe Séguin. «Chirac a toujours fait la politique de ses défauts: s'il n'avait pas été opposé à Balladur, il n'aurait pas dit les mêmes choses», convainc Édouard Philippe. «Or Balladur représentait la vieille droite, donc Chirac était jeune à côté...»

En espion, François de Rugy va un jour se faire une idée du climat qui règne chez les jeunes pousses du chiraquisme:

«Avec un copain, on est allé par curiosité à un meeting de fin de campagne, au Palais omnisports de Bercy, spécialement adressé aux jeunes. Il y avait pas loin de 8.000 personnes. C'était une grande démonstration de force. Chirac ne reculait devant rien: il payait le billet aux jeunes de province et distribuait des pommes à l'entrée.»

Il avait retourné l'élection, en passant de loser à vainqueur magnifique

Erwann Binet, député PS de l'Isère

Ça n'est pas exactement la vision d'Erwann Binet, député PS de l'Isère. Le jeune étudiant de 22 ans n'est pas entré incognito dans les meetings de Chirac puisqu'il arpentait alors les bancs de Nanterre, en fac de droit, avec Jack Lang comme professeur. Il raconte:

«Lang venait de perdre Blois en 1993 et chaque lundi, il faisait quatre heures de cours. Avant de commencer, on faisait toujours un récap' de l'actu politique du week-end. Il était furieux au point de renverser les tables quand il a appris que Delors n'y allait pas.»

Pour Binet, Chirac n'était clairement pas le candidat des jeunes, au contraire. «Quand j'étais petit, on chantait des trucs satiriques sur Chirac, des chansons de gamins! Autant dire qu'il était là depuis longtemps...» Pas encore engagé mais déjà à gauche, Binet enchaînait les petits boulots à côté pour payer ses études. «À Nanterre, on n'avait pas vu partir la campagne. C'est allé très vite», remet-il. «Et ça m'a donné le sentiment d'une campagne de vieux. Mais au final, j'étais assez admirateur de Chirac: il avait retourné l'élection, en passant de loser à vainqueur magnifique, alors que tout le monde se foutait de lui. Seul un animal politique comme lui était capable d'un tel exploit.»

«Entre lui et moi, il y a le cadavre de Malik Oussekine»

Le secrétaire national du Parti de gauche Alexis Corbière, alors militant trotskyste de la LCR, préfère se souvenir d'un Chirac plus dur, «celui du bruit et l'odeur»: «J'ai commencé à militer en 1986 contre la loi Devaquet sur la réforme des universités», confie-t-il en enchaînant les anecdotes en rafale. «Je n'ai jamais mordu à cet hameçon de la jeunesse car pour un garçon de ma génération, qui a environ 18 ans, Chirac est l'homme de la matraque. Entre lui et moi, il y a du sang. Il y a le cadavre de Malik Oussekine, tué pendant les manifestations. C'est une tache sombre. J'ai vu les voltigeurs sur les motos qui nous tapaient dessus. Ils nous envoyaient des flics pour nous péter la gueule et nous ont balancé de l'eau aux Invalides, comme au Chili!»

Pour l'extrême-gauche, Chirac est un homme usé avant même d'être élu président. Il a fait de la mairie de Paris un tremplin politique, une machine de guerre électorale qui sert de marche-pied à ses ambitions. «Pour moi, c'est l'homme des affaires. Plus tard, je me suis d'ailleurs opposé au protocole d'accord négocié par Bertrand Delanoë dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris», poursuit Corbière. «Du coup, je n'ai jamais adhéré à la vision du Chirac paternaliste et sympa, petit père du peuple, même si c'est un homme qui a le droit au repos aujourd'hui. Pendant la campagne de 1995, il apparaît comme un homme autoritaire, qui incarne bien l'irresponsabilité des élus de la Ve République. Il faut quand même une certaine morale en politique...»

Chirac, c'est le requin des Dents de la mer qui veut se faire passer pour Flipper le dauphin

Robert Hue, cité par Ian Brossat

Encore plus jeune que Corbière, l'actuel adjoint au logement à la mairie de Paris Ian Brossat a 15 ans le jour du premier tour, le 23 avril 1995. Il est en première littéraire au lycée Henri-IV à Paris. Un an plus tôt, il a adhéré aux Jeunesses communistes et soutient alors Robert Hue, «une des révélations de la campagne, qui fera près de 9% de voix»: «J'habitais dans le XIVe arrondissement et je distribuais des tracts pour lui. C'était la première fois que j'ai assisté à un meeting, au Bourget, et je me souviens avoir pris le bus», raconte Brossat. «Robert Hue avait eu cette bonne formule: "Chirac, c'est le requin des Dents de la mer qui veut se faire passer pour Flipper le dauphin". C'était bien vu.» Comme beaucoup, il dénonce «la gigantesque escroquerie de cette campagne sur la fracture sociale pour finalement faire une politique de droite classique, dans une grande leçon de cynisme».

Mais l'âge détermine aussi sa vision de Chirac:

«J'ai gardé de tout ça un souvenir mitigé. Balladur était tellement détestable à mes yeux, avec son assurance prétentieuse des gens qui ont toujours eu ce qu'ils voulaient, que Chirac avait quelque chose de foncièrement sympathique, comme tous les challengers.»

Le 25 août 1988, Brossat rencontre «son» maire, lors du défilé du 25 août, qui célèbre la Libération de Paris. «Je lui ai serré la main alors qu'il passait avenue du Général Leclerc. Il avait serré la main à tout le monde, mais il m'avait impressionné pour une raison simple: il était très grand!»

Une France un peu plus tranquille

Chacun juge Chirac à l'aune de son propre parcours. Binet, par exemple, regrette que Chirac n'ait «pas fait les réformes que la gauche doit faire aujourd'hui»:

«En définitive, il est très fort pour gagner pour une campagne, mais beaucoup moins pour diriger le pays.» 

Jacques Chirac en meeting, le 14 avril 1995. REUTERS/Philippe Wojazer.

C'est oublier bien vite que Chirac doit aussi sa victoire à... Édouard Balladur, qui a rassemblé 18% des suffrages au premier tour. Patrick Devedjian, alors cheville ouvrière de la campagne du «traître» Balladur, a résumé d'une phrase le paradoxe de la situation: «Chirac ne peut rien sans nous. Nous tenons entre nos mains son élection.» Aussi Balladur ne demandera rien. Il ne négociera pas un poste, trop orgueilleux pour ça, au grand dam de ses lieutenants qui digèrent leur défaite cuisante.

Au lieu de se rendre indispensables, les balladuriens sont bannis. Les places et les honneurs leur échappent. Qui reste-t-il pour mener les fameuses «réformes»? Plus grand monde, sauf un gouvernement réduit comme peau de chagrin et qui sera construit comme un «casting», où l'on essaie tant bien que mal de boucher les trous.

Pour des jeunes entrés en politique alors que Chirac arrive au pouvoir, ces petits arrangements et cette guerre entre amis peuvent paraître bien loin des réalités. Mais la politique a-t-elle vraiment changé depuis? «Je ne le pense pas», tranche Édouard Philippe, qui défend les couleurs d'un chiraquien pur jus, Alain Juppé. «La politique, c'est toujours pareil, c'est constituer des réseaux, créer des fidélités, savoir porter des coups, avoir le sens du temps, faire le tour de France dans un sens et dans l'autre. En politique, rien n'a changé depuis Rome.»

Sauf peut être l'existence des chaînes d'informations en continu, qui auraient décuplé l'effet Guignols. Il n'empêche: tous ces enfants de la «génération 95» sont nostalgiques d'un temps où, justement, le temps passait moins vite. «Le cirque médiatique ne poussait pas à l'immédiateté. Aujourd'hui, on zappe plus vite, on a un rapport au temps politique très différent», regrette Binet. Quand les soutiens de Sarkozy ou de Hollande organisent déjà la campagne de 2017, deux ans avant l'échéance, il faut se souvenir que la campagne de Chirac avait duré six mois à tout casser. Et si c'était aussi ça, la nostalgie Chirac: une France un peu plus tranquille?

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