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La saga des Apartments, trésor caché du rock australien

Peter Milton Walsh (Jude Kuepper).

Peter Milton Walsh (Jude Kuepper).

Alors que son premier album vient d'être réédité, le groupe de Peter Milton Walsh est de retour avec un nouveau disque, «crowdfundé» grâce au label français Microcultures. Récit d'une aventure de quatre décennies à travers les témoignages de ses principaux acteurs.

Qui a un jour écouté le premier album des Apartments, The Evening Visits... And Stays For Years, réédité ce printemps par le label américain Captured Tracks trente ans après sa sortie, n'a jamais pu en oublier les premières secondes: une guitare qui s'élance, un piano qui résonne à l'arrière-plan, une mélodie qui se déploie entre musique de chambre et rock désertique. Et une voix déjà un peu au-delà de tout ça, comme si elle chantait la sérénade à travers une tempête de poussière rouge, mais pour nous parler d'un hôtel aux murs couverts de végétation, tombant en ruine, où des musiciens viennent prendre de l'héroïne.

Qu'on le découvre en 1985, en 1995 ou en 2005, le groupe emmené par l'Australien Peter Milton Walsh était alors un trésor partagé par quelques milliers de personnes à peine –«Prononcer son nom, c'était entrer dans une franc-maçonnerie discrète et vivace», a un jour écrit du premier album le critique des Inrockuptibles Gilles Tordjman. Trente ans plus tard, il l'est resté: son retour cet été avec un cinquième album, No Song, No Spell, No Madrigal, s'est accompli grâce à une opération de crowdfunding menée par le label français Microcultures. Une histoire d'amis, donc, comme ceux qui, au premier ou au second plan, ont forgé l'histoire d'un groupe qui, avec les voisins des Go-Betweens, a contribué à mettre Brisbane sur la carte du rock indépendant. De la fin des années 70 à cet automne 2015 où les Apartments se produiront en concert en France, ils la racontent au fil de leurs souvenirs.

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Peter Milton Walsh (chanteur et guitariste des Apartments): A l'époque, Brisbane était un bon endroit où grandir. C'était un encore meilleur endroit d'où partir.

Greg Atkinson (chanteur et guitariste, a collaboré à l'album Drift en 1993): J'ai grandi à Oxley, une banlieue de Brisbane. Ed Kuepper, des Saints, vivait dans la rue à côté de la mienne, et Robert Vickers, des Go-Betweens, à quelques rues. Les années 80 ont été une période inspirante et excitante pour nous tous: mélangez les idées, les énergies et les possibilités qui arrivaient du Royaume-Uni et de l'Amérique underground avec notre relation, consciente et inconsciente, à la psyché de notre propre pays, et vous vous retrouvez avec quelque chose d'unique.

Amanda Brown (violoniste des Go-Betweens, collabore aux Apartments depuis 2013): A l'époque, la région du Queensland était un trou paumé et Brisbane une petite ville étroite d'esprit. Elles avaient un gouvernement très à droite avec une approche extrêmement sévère des questions de drogue, d'homosexualité, de syndicats, de manifestations... Les artistes et les musiciens se rebellaient, alimentant cette énergie punk qui était dans l'air du temps, ou quittaient la ville. Parfois les deux.

Robert Forster (chanteur et guitariste des Go-Betweens): La ville en elle-même était bien si vous aviez moins de vingt-cinq ans, mais un piège quand vous deveniez plus vieux.

Amanda Brown: Les Apartments et les Go-Betweens ont tous deux émergé d'un environnement isolé. Ils étaient destinés à se rencontrer.

Lindy Morrison (batteuse des Go-Betweens): Peter était très sûr de lui, petit et mince, bien habillé, avec une coiffure très étudiée et des lunettes de soleil. La première fois que je l'ai rencontré, il m'a appelé «chérie» et je lui ai dit d'arrêter. Il a ri et ne s'est pas démonté le moins du monde.

Amanda Brown: Peter est quelqu'un avec qui il est facile de collaborer et un bon ami. Quelqu'un d'érudit, qui sait raconter des histoires et les interpréter. Mais aussi un homme vulnérable, par nature timide et prompt à la solitude. Je ne pense pas que cette dichotomie soit inhabituelle chez les gens créatifs.

Robert Forster, Tim Mustapha, Grant McLennan et Peter Milton Walsh pendant l'enregistrement de «The Sound of Rain» des Go-Betweens aux Sunshine Studios (Brisbane, novembre 1978)

Lindy Morrison: La première fois que je l'ai vu en concert, en 1979, j'ai été tellement impressionnée par les chansons, l'atmosphère, le son, que j'y ai trouvé le courage d'avouer à Robert Forster mes sentiments pour lui. Peter a commencé à nous rendre visite quand nous nous nous sommes installés ensemble avec Robert, à nous passer de la musique sur un lecteur de cassettes, des chansons des Walker Brothers, de Burt Bacharach, de Dusty Springfield.

Robert Forster: Les Apartments avaient l'énergie du punk, mais ils se sentaient aussi suffisamment confiants pour affirmer leur goût du passé, des sixties, ce que les groupes de Brisbane faisaient peu à cette époque.

Peter Milton Walsh: Parmi les goûts que nous avions en commun, il y avait le Velvet Underground, les Monkees, Dylan, la compilation Nuggets, Big Star (eux, les premiers albums, moi plutôt Third), Creedence, Spector, Françoise Hardy –les merveilles mélodiques des sixties. 

Robert Forster: Les Go-Betweens se sont vus offrir un contrat discographique par le label Beserkley Records: nous avions besoin d'un guitariste pour jouer à l'étranger et nous pensions que Peter renforcerait notre son. Puis l'offre est tombée à l'eau et Peter est revenu à ce qu'il faisait. C'est aussi simple que cela.

Peter Milton Walsh: J'ai enregistré «The Sound of Rain» et «I Wanna Be Today» avec eux. Je crois que seule la première a survécu.


Comme des écritures dans le ciel

Alors que les Apartments publient en 1979 un premier 3-titres, The Return of the Hypnotist, la fin de l'éphémère collaboration entre Peter Milton Walsh et les Go-Betweens inspire la même année une chanson à Grant McLennan, le coleader de ces derniers, disparu en 2006. Il la titre avec une ironie affectueuse «Don't Let Him Come Back»: «ne le laisse pas revenir».

Robert Forster: Peter était inspirant et Grant voulait répondre à cela par ses paroles. Les deux jouaient de la guitare ensemble en privé, cela créait des liens. Et je pense que le style et les goûts de Peter fascinaient Grant.

Peter Milton Walsh: Nous avions des visions du monde très différentes. Ils écrivaient souvent à propos de vers où ils voulaient aller, tandis que j'écrivais sur où j'avais été.

Lindy Morrison: Peter était un homme à part à l'époque. Sa vie et son groupe étaient plus sauvages que les Go-Betweens. Robert et Grant étaient des gamins, ils vivaient dans les livres et les films.

Peter Milton Walsh: En mars 1979, nous avons enregistré trois chansons pour un EP. Robert et Grant possédaient une maison de disques, Able Label: je respectais leur manière d'enregistrer et de publier leur propre travail et il m'a semblé naturel que les Apartments soient sur leur label.

Je n'ai jamais vraiment compris le business aussi bien que Robert et Grant, et en fait aussi bien que beaucoup d'autres de mes contemporains, Nick Cave, Ed Kuepper... Ils savaient tous que la persévérance finit par payer, que c'était un marathon, alors que j'avais tendance à considérer cela comme un sprint. Mes mains étaient ouvertes et je sentais que j'avais laissé ma chance filer entre mes doigts. Il n'y a quasiment rien de la période Brisbane des Apartments qui ait survécu en termes d'enregistrements. S'il y avait des concerts géniaux –et il y en a eu–, et bien, ils sont comme ces écritures dans le ciel: ils disparaissent.

New York-Londres-Brisbane

Invité par Robert Vickers à rejoindre à New York son groupe, The Colors, financé par Blondie, Walsh s'y installe en 1980, tandis que les Go-Betweens passent eux quelques mois à Londres. Puis, en 1982, c'est son tour de gagner la capitale britannique, où il est invité par Ed Kuepper, alors à la tête des Laughing Clowns. Il revient en Australie en 1984 à l'occasion d'une tournée, et s'y fixe à nouveau.

Peter Milton Walsh sur le toit de son appartement, East 11th/Avenue C, ​New York, ​1983.

Peter Milton Walsh: Londres était la ville de la réussite, New York en était l'opposé chaotique. Je pense que le fait que les Go-Betweens aillent à Londres pendant que je partais à New York était, d'une certaine manière, représentatif de nos degrés d'ambition respectifs.

Saul Leiter, le génial photographe de New York, a dit un jour: «Pour construire une carrière et avoir du succès, il faut être déterminé. Il faut être ambitieux. Moi, je préfère boire du café, écouter de la musique et peindre quand j'en ressens l'envie.» Mais New York a été une source d'inspiration pour moi: devoir survivre là-bas, me débrouiller, tout cela m'a donné accès à toutes sortes d'expériences qui ne m'auraient pas été offertes si j'étais resté avec le groupe.

Après les Apartments, j'ai formé un groupe appelé Out of Nowhere, d'après une chanson de Charlie Parker. C'était moi essayant de faire du Walker Brothers, avec un peu d'improvisation par-dessus.

La chanson «Cannot Tell the Days Apart», sur The Evening Visits..., vient entièrement de cette période. Je ne pense pas qu'elle a vraiment fonctionné de la même manière en dehors de la salle de répétition, une gigantesque et ancienne usine de vêtements dans la Fortitude Valley à Brisbane, devenue depuis un club. L'usine avait été abandonnée, il y avait des bobines de coton, des pièces de tissu partout par terre. La batterie sonnait comme des canons à l'intérieur et on pouvait avoir une réverb' naturelle incroyable sur la voix, un son énorme à la Phil Spector ou Walker Brothers.


Un disque un 1er novembre

Le deuxième single des Apartments, «All You Wanted», va alors susciter l'intérêt de Geoff Travis, le patron du label Rough Trade (The Smiths, Everything But The Girl...), qui propose au groupe d'enregistrer un album en Angleterre: The Evening Visits... And Stays For Years. Il vaudra aux Apartments ses premières dates françaises, en 1986 à Paris et Tours.

Jean-Daniel Beauvallet (critique rock aux Inrockuptibles): J'ai découvert le groupe grâce à mon ami Nigel, qui est vendeur à Rough Trade depuis la fin des années 70 et me mettait des trucs de côté. Un jour, il me dit: «J'ai un truc qui va te plaire, le mec a joué avec les Go-Betweens.» C'était le single «All You Wanted», et j'en suis tombé amoureux. L'album aussi a été un peu un coup de foudre, avec ce côté feutré, mélancolique, cet aspect austral qui fait qu'on a l'impression qu'ils découvrent en direct, avec le filtre de la distance, Joy Division, Scott Walker, les Byrds ou le Velvet.

Peter Milton Walsh: Avant que j'arrive en Angleterre pour enregistrer l'album, Geoff Travis avait joué les démos à Everything But The Girl, qui préparaient une tournée en octobre. Ils ont aimé les chansons et ont suggéré que nous ouvrions pour eux. Geoff pensait que c'était une bonne idée, puisqu'une tournée était le meilleur moyen de promouvoir un disque. Dès que je suis arrivé en juillet, cela a été la course contre la montre pour répéter, enregistrer, réaliser la pochette, presser le disque... à temps pour qu'il soit dans les bacs pour la tournée.

Il est arrivé dans les magasins le 1er novembre, quand la tournée était finie.

Ben Watt (guitariste-chanteur de Everything But The Girl): Peter m'a invité sur The Evening Visits...: je suis descendu en studio un jour et j'ai joué des textures de guitares, des atmosphères en fond, ce genre de choses. A l'époque, il avait besoin d'un endroit où loger et nous avions une chambre de libre dans notre appartement: il est venu pour le weekend et il a fini par rester quelques mois. Il était l'invité parfait, courtois, poli, toujours plein d'histoires à raconter. Moi et Tracey [Thorn, ndlr] partions en tournée et Peter occupait l'appartement pour nous. Il nourrissait les chats, il écrivait.

Peter Milton Walsh: J'ai toujours été très bon avec les chatons.

Lindy Morrison: Peter écrivait tout le temps, donnait parfois des concerts. Il restait seul. Il était peut-être malheureux.

Peter Milton Walsh: Je ressentais que je n'avais pas enregistré ces chansons de la manière dont je les entendais dans ma tête. Je voulais quelque chose de semblable à «It Was Easier to Hurt Him» de Dusty Springfield ou à Scott 4, et j'ai échoué. Le producteur, Victor Van Vugt, était formidable, un bosseur qui fait des miracles. Mais le studio était très années 80 –un endroit en piteux état à Brixton, appelé «Cold Storage» parce qu'il avait été autrefois un congélateur industriel– et le son que j'avais dans ma tête appelait plutôt un studio des années 60, plus spacieux.

Emmanuel Tellier (grand reporter à Télérama et chanteur du groupe 49 Swimming Pools, qui ouvre pour les Apartments en tournée): Je pense que Peter avait vraiment espéré que ça marcherait en Angleterre, et l’album est sorti au moment où Rough Trade misait tout sur les Smiths. C’est une espèce de blessure parce que le premier disque avait tout pour cartonner vraiment, il y a un ou deux singles…

Jean-Daniel Beauvallet: On était quelques étudiants qui s'ennuyaient à Tours. On avait une émission de radio libre et il n'y avait personne pour organiser des concerts, donc on le faisait nous-mêmes. On est allés voir le patron d'une boîte gay, le Forum 18, qui nous avait à la bonne et nous a dit d'accord. On faisait venir des groupes débutants: Momus, les Jazz Butchers, les Shop Assistants, les Blow Monkeys, Microdisney… On devait monter une scène nous-même et il y avait une statue grecque gigantesque au milieu du dancefloor qui bouchait une partie de la vue.

Peter, c’était la grosse classe. Des lunettes noires, une énorme Gretsch White Falcon…

Emmanuel Tellier

Emmanuel Tellier: Le concert était fantastique, très rock, totalement merveilleux. C’était un petit club de 200 personnes, on était à trente centimètres d’eux. Peter, c’était la grosse classe. Des lunettes noires, une énorme Gretsch White Falcon… Il y avait une fille sur scène qui chantait, une aborigène, magnifique.

Amanda Brown: J'ai rencontré pour la première fois Peter en Angleterre en 1986. Mon petit ami Michael, que j'avais laissé derrière moi en Australie, avait été un membre des Apartments à Brisbane à leurs débuts et lui et les autres Go-Betweens m'avaient beaucoup parlé de ce mystérieux Peter Milton Walsh. A peu près à cette époque, Peter avait été contacté pour que sa chanson «The Shyest Time» figure dans un film produit par John Hughes: il semblait en pleine ascension.

Jurgen Hobbs (bassiste des Apartments à la fin des annés 80): «The Shyest Time» a existé bien avant le film. Elle a connu plusieurs versions que nous avons testées en concert avant de finalement l'enregistrer. John Hughes l'a entendue et l'a aimée.

Nick Allum (batteur des Apartments à la fin des années 80, puis depuis 2012): Peter avait l'habitude de venir chez mon père, où je vivais à l'époque: on répétait dans la salle de séjour, souvent juste lui et moi au piano car notre bassiste, Jürgen Hobbs, avait un boulot. Le jour où on a décidé d'enregistrer une démo de «The Shyest Time» sur mon magnétophone à cassettes, Peter avait une grosse crève et sa voix était vraiment éteinte. J'ai suggéré qu'il la chante une octave en-dessous: il en a donné cette interprétation chuchotante et nous avons trouvé que cela sonnait bien. 

«The Shyest Time» (1988), sur la BO de L'Amour à l'envers de Howard Deutch, avec Eric Stoltz, Lea Thompson et Mary Stuart Masterson.

Peter Milton Walsh: Nous étions en train de réfléchir à la sortir en single avec Rough Trade quand Tarquin Gotch, le superviseur musical de John Hughes, l'a entendue et a demandé de l'intégrer au film que ce dernier écrivait, L'Amour à l'envers. Il était persuadé qu'elle parlait d'un adolescent –quelque chose d'innocent à la Morrissey– alors que j'avais pris le titre dans un article de Time sur le divorce, où une femme disait que la période qui avait suivi le sien avait été l'époque de la timidité. Les personnages de mes chansons ont vécu et perdu, et vont payer, payer, payer pour ce qu'ils ont fait.

Nick Allum: Nous sommes rentrés en studio avec le producteur Stephen Hague et l'avons réenregistrée. Elle sonnait beaucoup mieux que notre version originale –mais il ne fait aucun doute qu'elle avait aussi coûté beaucoup plus cher.

Peter Milton Walsh: Ce qu'il s'est alors passé, c'est qu'ils ont affirmé qu'ils avaient les droits de la chanson –ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais ils avaient les droits sur le remix. Il a fallu plus de deux ans et 5.000 livres de frais d'avocat pour régler cela. Deux années pendant lesquelles tout ce qui concernait les Apartments était gelé: nous ne pouvions pas sortir la chanson et les labels qui s'intéressaient au groupe disaient qu'ils ne feraient rien tant qu'il y aurait des menaces juridiques. C'était la fin de la période anglaise des Apartments.

«Ce moment me manque»

En 1988, Peter Walsh retourne en Australie et passe plusieurs années sans enregistrer, jusqu'à ce qu'une amie le convainque de retourner en studio. S'ensuit la période la plus productive des Apartments, avec trois albums en quatre ans, Drift (1993), A Life Full of Farewells (1995) et Apart (1997), et un disque de versions acoustiques, Fête Foraine (1996). «Drift est un chef-d'œuvre, comme si Peter Walsh ne savait pas faire autre chose», écrivent Les Inrockuptibles. Alors critique pour l'hebdomadaire, Emmanuel Tellier l'interviewe à distance et conclut: «S'il le faut, nous irons le chercher.» En 1994, le groupe se produit au festival organisé par l'hebdomadaire.

Andrew Stafford (journaliste, auteur de Pig City: From the Saints to Savage Garden): Mon premier contact avec le groupe a été la reprise que This Mortal Coil a fait de la chanson «Mr Somewhere». Je n'avais aucune idée à l'époque que son auteur était australien, encore moins de Brisbane, où je vivais. Puis, dans la décennie qui a suivi, il y a eu une succession d'albums: je me rappelle avoir été intéressé par la lecture d'une chronique de Drift, puis séduit par la première chanson de A Life Full of Farewells, «Things You'll Keep».

Greg Atkinson: Quand il m'a contacté, Peter avait déjà écrit une bonne partie de Drift, mais voulait un groupe pour vraiment finaliser les morceaux. Il m'a dit qu'il aimait mon groupe, les Ups and Downs, et qu'il avait entendu qu'il n'existait plus. Il a tellement aimé «Mad Cow», une chanson que j'ai écrite à propos de la perte de mon père, due en très grande partie à l'alcoolisme quand j'avais 17 ans, et que je lui ai jouée la première fois que l'on s'est rencontrés, que nous nous sommes mis d'accord pour l'intégrer à Drift.

Eliot Fish (bassiste des Apartments en 1994 et depuis 2009): Je suis venu en France avec les Apartments en 1994 pour la tournée du Festival des Inrocks, pour jouer en grande partie des morceaux de Drift. J'ai des souvenirs très particuliers du concert à la Cigale, à Paris. C'était bondé, il y avait pas mal de bruit de fond, sans parler de la fumée de cigarette, et nous avons donné un concert très énergique. J'ai ressenti les dernières mesures de la chanson «What's Left of Your Nerve» sur cette scène comme un moment qui me hanterait à jamais, et c'est le cas. Ce moment me manque.


Je pense que l'accueil fait à Drift a donné beaucoup d'énergie à Peter et qu'il s'est retrouvé entouré de musiciens capables de faire que cela marche. Il semblait donc logique d'aller de l'avant avec de nouveaux morceaux. La plupart des chansons de A Life Full of Farewells ont été arrangées dans une toute petite salle de répétition mal éclairée, avec le groupe au complet, et ont pris de multiples formes au fur et à mesure qu'on les façonnait.

Il y avait certainement un peu de magie dans l'air quand nous avons enregistré

Eliot Fish

Par exemple, sur «Paint The Days White», je crois que j'ai joué des variations différentes à chaque fois: ce qui est sur l'album est juste ce que je me suis mis à jouer sur le moment, sur cette «exploration» de la chanson. Je me souviens aussi de Peter marchant dans le studio pendant l'enregistrement de «She Sings to Forget You», avec Chris Abrahams au piano. Paul McKercher, le producteur, a démarré la bande et leur a dit de se lancer dans le morceau ensemble –et c'est cette version qui est sur l'album. Tout est venu ensemble en une seule prise, sans répétition. Il y avait certainement un peu de magie dans l'air quand nous avons enregistré.


Andrew Stafford: C'est Apart qui a vraiment emporté mon adhésion. On aurait dit une version antipodes du Berlin de Lou Reed. Cet album m'a touché à un moment compliqué de ma vie et m'y ramène encore quand je l'écoute –je n'avais pas réalisé, bien sûr, qu'il constituait le début d'une période si difficile pour Peter.

La cigale et la fourmi

En 1999, le fils de Peter Milton Walsh, Riley, meurt quelques mois avant de fêter ses quatre ans. Le chanteur va disparaître de la scène musicale pendant une décennie entière.

La carrière musicale de Peter se caractérise par de longues absences et des silences prolongés

Amanda Brown

Amanda Brown: La carrière musicale de Peter se caractérise par de longues absences et des silences prolongés, qui contribuent peut-être à lui donner une stature mythologique. Il a une anecdote comme quoi Nick Cave a comparé leur duo à la fable de la cigale et de la fourmi. Cave se voit comme la fourmi industrieuse, travaillant dur pour assurer son existence, alors que la cigale désinvolte est heureuse de chanter au soleil, prenant les choses comme elles viennent sans trop se préoccuper du futur. 

Emmanuel Tellier: Cette rareté des enregistrements, je le comprends comme le fait que cette musique-là est rare, elle doit passer au filtre de plein de choses. Ce n'est pas un mec qui peut écrire à la commande. D’une certaine façon, c’est un mec qui «subit» presque sa musique, presque «victime» de sa propre musique. Elle le traverse, elle l’habite, elle l’occupe la nuit, elle lui échappe, parfois il l’oublie, puis elle revient. Il est dans son monde à lui, loin de tout, en Australie, un peu tout seul dans son coin. Derrière, il n'y a jamais eu de gros label pour investir sur lui, accepter de perdre de l’argent une année pour en gagner l’année suivante…

Amanda Brown: Comme les Go-Betweens, Peter est retourné en Australie à la fin des années 80 et a commencé à y construire sa vie. Il s'est marié, a eu des enfants, a enduré la peine indescriptible de perdre son premier enfant. Je pense que cela a rendu tout le reste insignifiant, y compris la musique. Pendant de longues années, cette perte l'a consumé. Puis il a commencé à écrire à nouveau.

Wayne Connolly (producteur et musicien): Peter m'a tout d'abord rendu visite dans un petit studio que j'avais à King's Cross, sur Bayswater Road, en 2004. Très bien habillé, spirituel et charmant à souhait, il m'a dit que le sujet principal de ses nouvelles chansons était la perte tragique de son fils Riley et qu'il n'était pas sûr de vouloir effectivement les enregistrer. Il m'a écrit peu de temps après pour me dire qu'il y avait peu de chances qu'il les enregistre.

Emmanuel Tellier: Le premier signe de lui que j’ai eu, ça fait rire aujourd’hui, mais c’est un message sur MySpace. Il me dit: «C’est pas possible, tu refais un groupe, t’as vraiment la foi.». Je lui dit: «Tu sais, c’est pas plus compliqué que ça.» Il me dit: «Pour moi, c’est plus compliqué.» On a eu une très longue correspondance par mails, en trois ou quatre mois on s’est peut-être écrit 500 fois, lui en mode «Je suis heureux d’avoir vécu ce que j'ai vécu, fait les disques que j’ai faits, mais pour moi, c’est fini.» Je lui ai juste dit: «Le jour où tu arrives à dépasser ça, sache qu’en France, il y a des gens qui t’aiment, pour qui ta musique compte. Je vais chez des gens et je vois des disques des Apartments près de la chaîne hi-fi.» De fil en aiguille, je lui ai dit: viens, je remplirai une salle. Il est venu en 2009 et on a rempli L’Européen à Paris et des salles à Chinon et Clermont-Ferrand, puis on a fait cinq dates en 2012.

Eliot Fish: La tournée de 2009 était très relax, parce qu'on ne tournait pas avec un groupe entier je suppose. C'est plus facile de se déplacer à deux. Se balader, prendre un café, parler de nos vies, de musique –puis monter sur scène et partager des chansons.

Un cadeau emballé de rubans noirs

Pendant cette tournée française de 2009, Peter Milton Walsh fait la connaissance du duo tourangeau Grisbi, formé d'Antoine Chaperon et Natasha Penot. Une rencontre qui aboutira à la sortie en 2011 de «Black Ribbons», premier morceau signé The Apartments depuis 1997.

Antoine Chaperon (Grisbi): J'avais écouté Drift à sa sortie, je devais avoir 17 ou 18 ans à l'époque. Du coup, quand j'ai appris qu'ils venaient jouer à Chinon, je suis arrivé avec mon exemplaire de Fête Foraine pour me le faire signer, comme un gamin. On a pu pas mal discuter, j'étais vraiment conquis par le bonhomme. Le surlendemain, on a eu envie de faire un bout de reprise: on a pris «Sunset Hotel», on l'a enregistrée un peu comme ça à l'arrache et on la lui a envoyée, en le remerciant pour la rencontre.

Peter Milton Walsh: Je crois que j'ai été chanceux à cette époque. On avait joué notre dernier concert à la Coopé à Clermont-Ferrand, rue Serge Gainsbourg, et je faisais le tour des murs, avec les pochettes de tous les albums de Gainsbourg, en remarquant le nombre de duos qu'il avait faits. Nous sommes rentrés à l'hôtel aux environs de 2 heures du matin et Emmanuel venait de recevoir un MP3 de Natasha interprétant «Sunset Hotel». J'ai pensé: «Intéressant qu'elle ait choisi une chanson écrite avant sa naissance.» J'ai aimé sa voix et je crois que c'est là que j'ai commencé à songer faire un duo avec elle.

Antoine Chaperon: Peter m'a appelé immédiatement pour me dire qu'il avait été vachement touché, qu'il trouvait ça très bon. Quand il est rentré en Australie, il est parti avec notre album, qu'on lui avait remis. Il s'est passé un mois sans qu'on ait vraiment de nouvelles. Et puis un jour, il nous a rappelés en disant: «Voilà, j'aimerais bien faire des trucs avec vous.»

Peter Milton Walsh: J'avais des bribes de paroles inutilisées: «When your beauty is a memory, I'll still be around.» Je voulais dire quelque chose comme ça –que tout pourrait changer, mais pas ça. Et puis la chanson a semblé s'écrire toute seule autour de cette image de rubans, des rubans noirs, comme une conversation entre deux personnes à deux stades différents de leur vie, à propos d'un lien qu'elles ont autrefois eu. Quelque chose s'est terminé entre eux, aucun d'entre eux ne parlera de regrets.

Il y a beaucoup de chansons qui parlent de l'anéantissement qui suit une rupture, des livres aussi, comme La Fin d'une liaison de Graham Greene. Mais je voulais quelque chose de différent. Je voulais que ces gens fasse leurs adieux au passé puis, tel un colis ou un cadeau, l'emballent et le laissent derrière eux. L'emballent pour nous avec un noeud de rubans noirs. 

Puis, un jour, je suis allé rendre visite à mon père à Brisbane, à plus de mille kilomètres de l'endroit où je vivais. 

Je voulais que ces gens fasse leurs adieux au passé puis, tel un colis ou un cadeau, l'emballent et le laissent derrière eux. L'emballent pour nous avec un noeud de rubans noirs.

Peter Milton Walsh

Il avait une grande partie de mes affaires dans une boîte sous la maison et songeait à l'emmener à la déchetterie. J'ai trouvé beaucoup de choses à l'intérieur: des vieilles photos de New York, des lettres, des carnets. Dans l'un d'eux, j'avais écrit: «Rencontré Lola dans le métro, elle déménage en ville. Une valise. Transportait un chaton dans un sac en papier.» Cela m'a rappelé qu'il me semble m'être tout le temps senti ainsi, dans tellement de situations. «There are so many things I’ve finished with you haven’t even begun.»

J'ai demandé à Natasha si elle voulait faire un duo, je lui ai dit que j'avais une chanson déjà écrite (ce n'était pas le cas) et elle a dit oui. Puis un jour, ils m'ont envoyé un email pour me dire qu'ils seraient en studio la semaine suivante: où est la chanson? Cela me donnait une deadline.

Antoine Chaperon: Quand on est très fan d'un artiste, les premiers moments sont toujours compliqués, donc on ne savait pas si on allait être à la hauteur. Il nous a juste envoyé une maquette avec le titre, qu'il interprétait lui-même, et deux accords de piano en piste séparée. Et nous, sans vraiment en parler avec lui, on a récupéré le fichier, on a tout recomposé par dessus et on lui a renvoyé le morceau tel qu'il est sorti en 45-tours. On ne savait pas si on avait plutôt intérêt à brosser les fans historiques dans le sens du poil ou s'il fallait vraiment faire quelque chose de très différent: on a fait quelque chose entre les deux, finalement.

Jean Seberg, AC/DC et Sinatra

Après «Black Ribbons», Peter Milton Walsh revient en tournée en France avec un groupe complet et Grisbi en 2012 et en tire Seven Songs, EP enregistré à la Maison de la Radio dans le cadre de l’émission Label Pop. Pendant cette tournée, il dévoile également de nouvelles chansons.


 

Nick Allum: La tournée de 2012 était beaucoup plus organisée, longtemps à l'avance. Nous avions un groupe complet. J'étais stupéfait, ravi et ému de la chaleur et de l'enthousiasme du public. C'était ma première tournée depuis 1994, vu que j'étais devenu depuis prof de sociologie à l'université, et probablement ma plus mémorable. Plus on avançait, plus cela devenait rock'n'roll: je me demande ce qui se serait passé si elle avait duré deux semaines de plus.

Pascal Blua (graphiste): Quand Emmanuel a commencé à monter la tournée, il m'a sollicité pour une affiche. Pour moi, la musique des Apartments est assez cinématographique et j'ai un ami photographe, Raymond Cauchetier, qui a magnifiquement photographié la Nouvelle Vague. J'ai appelé Raymond, en lui disant qu'on n'avait pas beaucoup d'argent, pour savoir s'il serait d'accord pour qu'on utilise un cliché qui n'avait jamais servi de Jean Seberg. J'ai monté l'affiche, je l'ai envoyée à Peter et ça a créé un truc énorme, parce que je ne savais pas que Peter, en grand amateur de cinéma français, connaissait Raymond Cauchetier, et lui ne savait pas que je le connaissais. A la suite de ça, il m'a proposé de faire la pochette de l'album Seven Songs.

Wayne Connolly: Le soir où on jouait à Allonnes, j'ai été totalement pris par surprise par Peter quand il s'est mis d'un coup à jouer une nouvelle chanson appelée «Twenty-One». C'est la première fois que j'ai pleuré sur scène. Il s'est avéré qu'elle allait devenir une chanson clé de No Song, No Spell, No Madrigal.

On a une version qui n'est pas celle du disque qu'il nous a demandés d'effacer parce qu'il avait du mal à encaisser tout ça

Antoine Chaperon

 

Antoine Chaperon: Je sais que «Twenty-One», c'était vraiment très difficile, on a commencé à la travailler en studio... On a une version qui n'est pas celle du disque qu'il nous a demandés d'effacer parce qu'il avait du mal à encaisser tout ça, c'était vraiment très dur. On ne savait vraiment pas comment ça allait évoluer. Puis on a commencé à enregistrer de nouvelles choses.

Emmanuel Tellier: En 2009, et même en 2012, il y a très peu de nouvelles chansons. Il y a «Twenty-One», qui est fantastique, qui parle de son fils –«J'aurais voulu que tu aies 21 ans, je t'aurais emmené à New York...»– et «Black Ribbons», les rubans noirs sur le cercueil... Le reste, sur les tournées, c'est un best of des albums précédents. Sortir un nouveau disque, c'est autre chose. En 2010, on le fait entrer en studio, quatre ou cinq jours, et ça ne sort pas. Et puis, il y a six mois, il me dit: «C’est bon, le disque est fini.» Il l'a enregistré chez Wayne Connolly, à Sydney, qui est payé par AC/DC pour tenir un studio où il vient de temps en temps. C'est assez hallucinant de penser que les Apartments ont enregistré chez AD/DC!

Peter Milton Walsh: L'album n'aurait pas existé sans Wayne Connolly, voilà tout ce que je lui dois. Il est tellement calme, tellement patient, il a une telle oreille pour les sons chauds, naturels, et pourtant c'est un vrai magicien avec les nouvelles technologies. Et en plus, il a un micro que Sinatra a utilisé durant sa période «Wee Small Hours of the Morning».

Wayne Connolly: À un moment donné, Peter a senti qu'il ne voulait plus tourner sans avoir de nouvelles chansons. On avait fait quelques répétitions à Sydney pour la tournée française. C'était un environnement confortable pour Peter et je pense que ça l'a aidé à songer à enregistrer à nouveau. Le soutien du public français a été crucial. On a tous ressenti la puissance émotionnelle très brute et l'honnêteté de ces chansons, et il semblait évident qu'elles devaient être enregistrées.

Peter Milton Walsh: Quand Billy Strayhorn, qui a écrit, joué et arrangé pour Duke Ellington, était sur le point de mourir, il continuait à écrire une pièce appelée «The North by Northwest Suite». Il a envoyé le premier mouvement, «Blue Cloud», à Ellington, puis l'a ensuite renommé «Blood Count», avec une partie de basse qui suivait le tempo de sa perfusion. C'était la fin pour lui. Marian Logan [la femme d'Ellington, ndlr] a dit: «Il n'a plus rien écrit après "Blood Count". C'était la dernière chose qu'il avait à dire. Et ce n'était pas "Au revoir" ou "Merci" ou quoi que ce soit d'aussi banal. C'était "Voilà ce que je ressens... À prendre ou à laisser".»

C'est exactement ce que je ressentais. Et j'ai aussi senti qu'il fallait que je le raconte, parce que si je ne le faisais pas, c'était comme si mon fils Riley n'avait jamais existé et qu'on l'aurait perdu une fois encore –parce que sa mère et moi sommes les seuls à se souvenir de lui désormais. C'était une manière d'honorer sa mémoire. Rien –rien– ne peut le ramener. Je sais ça. Mais il peut vivre, d'une certaine manière, dans le monde de cet album. Je crois au souvenir comme manière d'honorer la mémoire de ceux qu'on a perdus.

Antoine Chaperon: Lui n'était pas forcément parti sur un album au départ: je crois que tout ce qui a suivi Apart a fait qu'il n'avait absolument pas l'intention de sortir un disque. Se retrouver dans un studio, à nouveau dans le circuit traditionnel, le label et tout... Il avait vraiment été échaudé par ça. Il nous a dit: «Je ne sais pas si j'ai envie de faire un disque, j'ai juste envie de faire de la musique comme ça et voir si ça aboutit à quelque chose.» Il avait du mal avec l'industrie, vraiment. Même jusqu'au dernier moment, là, on ne savait pas s'il avait vraiment envie de sortir son disque.

Peter Milton Walsh: La tournée et la réaction des gens ont joué un rôle, j'en suis sûr. Mais tellement de choses ont joué sur ma décision –les années de silence, durant lesquelles j'ai tourné le dos au public pour me replier dans ma vie de famille, toutes les erreurs que j'ai faites... Chacune de ces choses est un pas qui a mené, petit à petit, à No Song... J'en suis certain.

Wayne Connolly: La première session avec Gene [le batteur Gene Maynard, ndlr], Eliot [Fish] et Amanda [Brown] a duré sept jours en octobre 2013. On s'est concentrés sur l'ambiance et la façon dont venait la musique plutôt que de travailler à fond. Une fois que l'élan est donné, il y a quelque chose dans la musique qui fait que tout le monde a envie que ce moment ne s'arrête pas.

Quand quelqu'un vous demande «Comment c'était?», votre seule obligation est de le raconter comme vous
le pouvez.
Ne maquillez pas
la réalité

Peter Milton Walsh

Peter Milton Walsh: Ces chansons sont venues sur plusieurs années, ont été engendrées par différentes expériences. J'ai parfois senti que j'allais juste ajouter à la misère du monde avec cet album, c'est pour cette raison que j'ai suis resté silencieux aussi longtemps. Mais peu à peu, avec le temps, j'ai commencé à sentir qu'on doit faire avec ce que la vie a prévu pour nous. Vous n'avez pas le choix. Et quand quelqu'un vous demande «Comment c'était?», votre seule obligation est de le raconter comme vous le pouvez. Ne maquillez pas la réalité. Vous avez surmonté ça –ou, en tout cas, vous avez survécu– et vous transmettez l'histoire.

Antoine Chaperon: On avait travaillé d'autres morceaux avec lui, ce n'était que des ébauches, il finissait d'écrire les textes en studio. Celles qui étaient définitives, même s'il les a remaniées pour l'album, au niveau des textes notamment, c'était «The House That We Once Lived In» et «Looking For Another Town», et «Twenty-One» évidemment. Après c'était des bribes de choses, qui peut-être allaient aboutir par la suite...

Wayne Connolly: Le génial pianiste de jazz Alister Spence est venu pour une session d'overdub, pour une performance vraiment impeccable et fascinante. Amanda a collaboré avec Peter pour amener ces beaux arrangements de cordes.

Peter Milton Walsh: J'aime vraiment les cordes et les cuivres, comme la trompette. Quand vous entendez une trompette bouchée, qui ne pense pas à Jeanne Moreau courant sous la pluie, dans les rues trempées de Paris, la nuit?

Wayne Connolly: La chanson «No Song, No Spell, No Madrigal» illustre d'une certaine manière notre approche. La ligne de basse simple d'Eliot et la batterie sèche de Gene formaient un superbe canevas pour nous. Peter et moi prenions la guitare chacun à notre tour, développant les idées de l'autre. A ce moment-là, j'ai réalisé que son jeu de guitare est très difficile à copier: c'est un jeu post-punk, qui a beaucoup à voir avec Roland Howard.

Peter Milton Walsh: Quand je repense à la chanson-titre aujourd'hui, je vois qu'elle reflète toutes les contradictions qui s'accumulaient dans ma tête à l'époque, les combats que j'ai menés contre moi-même. Comme un film noir, comme une voix off, toute l'histoire est racontée dans un flashback. Et seulement une fois que je l'ai terminée, j'ai réalisé que la chanson démarrait sous la pluie, une pluie de désir et de regret, et se termine sous la pluie. Mais tout au long de la chanson, cet homme roulant sous la pluie, se demandant où sa chance s'en est allée, change: il décide finalement qu'il ne veut plus être cet homme. J'ai volé cette idée des voix en fond qui lui disent «Not gonna be that guy, not gonna be that guy» à «Have You Seen Her» des Chi-Lites!

Quand j'ai commencé à l'écrire, la chanson s'appelait «Dollhouse», puis «The Man Who Has Everything and Nothing». C'était à propos de quelqu'un qui ressent, chaque jour, l'appel du vide, qui entend chaque jour l'appel de la corde, des pilules, du pistolet, du couteau, qui mène chaque jour les mêmes combats entre devoir, désir, désespoir. Et le fait que j'ai été déchiré entre la pensée que je devais faire cet album, et la pensée que je n'étais pas capable de faire cet album.

The Apartments, No Song, No Spell, No Madrigal.

(Microcultures) Les Apartments seront en tournée française en septembre, en partenariat avec Slate.fr: le 19 septembre à Saint-Lô, le 21 septembre à Rouen, le 22 septembre à Tourcoing, le 23 septembre à Paris, le 24 septembre à Rennes, le 25 septembre à Tours et le 26 septembre à Brest.

 

ACHETER L'ALBUM

New York sous la neige

Illustré par une vue de New York sous la neige signée de la photographe Vivienne Gucwa, No Song, No Spell, No Madrigal sort grâce au label français Microcultures, qui l'a financé grâce à une opération de crowdfunding à laquelle ont participé 454 donateurs –dont les deux auteurs de cet article.

Peter Milton Walsh: Je ne sais plus trop comment et où j'ai découvert Vivienne Gucwa: elle a un blog, est sur Twitter, Facebook, Instagram, Flickr, Google+, Tumblr, Pinterest... La photo de la pochette a peut-être débarqué dans un de ces flux, mais j'ai su dès que je l'ai vue, début 2013, alors que je commençais à songer à faire un nouvel album, que je voulais tenter d'en faire la pochette. J'ai des souvenirs impérissables de New York sous la neige. Les averses de neige là-bas ont une manière de suspendre la ville de sa vie habituelle, ses soucis habituels, et de la placer dans un autre temps: un sort a été jeté. Et si j'ai fait une promesse à propos de New York, c'est que nous ne la visiterions que sous la neige, quand cette ville magique a été rendue encore plus magique.


 

Pascal Blua: Cette photo lui parlait par son vécu et puis, esthétiquement parlant, elle est vraiment dans les canons de ce qu'il aime. Il me l'a envoyée en me disant «Qu'est-ce que tu en penses? Je pense que ça pourrait faire une super pochette» et je lui ai dit «Oui, évidemment, ce n'est pas la peine de chercher plus loin». Je lui avais dit que ce serait intéressant d'avoir une approche assez classique, parce que lui me l'avait présenté comme ça: il voulait vraiment que ce soit un album classique.

Guillaume Sautereau (directeur technique de Microcultures et ancien rédacteur en chef du webzine Popnews): Drift est l'album de mes 18 ans, il fait partie du quinté de disques associés à la fin du lycée, au début de la vie d'adulte. C'est le cas de pas mal de gens que j'ai pu rencontrer et qui aiment le groupe, la génération Inrocks, un peu.

Fin 1999, au bout de six mois de Popnews, un des premiers webzines musicaux, on a eu l'idée de faire une compil' d'artistes pas connus du tout ou qui avaient eu leur micro-heure de gloire mais dont on ne parlait plus. Dans la liste, il y avait une quasi-unanimité pour les Apartments.

Leurs disques des années 90 étaient sortis chez le label Hot Records, qui avait un site assez basique et un forum qui buggait la moitié du temps. On a posté un message disant qu'on cherchait un moyen de contacter Peter Milton Walsh et quelqu'un nous a dit: «J'ai croisé Peter à la laverie et ça l'intéresse, est-ce que vous pouvez donner plus d'infos par mail? Bon après, il faudra que je le recroise.» Puis un jour, on a reçu un mail nous disant qu'on pouvait utiliser un morceau de Fête Foraine, une version acoustique d'un titre de Drift. Six mois après peut-être, on a reçu un mail de Peter himself, où il nous remerciait, nous disait qu'il savait que la France et les Apartments avaient une relation spéciale et que si un jour il lui reprenait l'envie d'enregistrer un album, pourquoi pas en France.

Quand Peter est venu en 2009 à Paris, je l'ai rencontré pour une interview. Peu de temps après, on est devenus amis sur Facebook. Et à un moment donné, il a parlé de cet album à ses amis et fans, et il avait l'air de ne pas savoir comment le sortir. Du coup, je me suis dit «Allez», je lui ai envoyé un message privé, et là, fin janvier 2014, l'histoire a commencé.

Jean-Charles Dufeu (cofondateur de Microcultures): Peter est quelqu’un qui travaille avec une logique un peu familiale, il a envie de travailler avec des gens dont il se sent proche, avec qui il est en confiance, avec qui il y a une discussion, que ce ne soit pas juste du business. Les discussions ont bien duré trois ou quatre mois. Je pense que Peter lui-même n'était pas sûr de ce qu'il voulait faire de cet album, s'il voulait le distribuer sous le manteau, s'il voulait en faire un disque, ou le laisser en numérique... Jusqu’au jour où on a lancé le crowdfunding, voire même dans l’heure avant le lancement, c’était assez stressant... On a été très vite rassurés, même si on se doutait qu’avec The Apartments, ça allait marcher.

Être un homme face à des mecs et des nanas, en prise directe

Emmanuel Tellier

Peter Milton Walsh: De la façon dont ils me l'ont expliqué, le crowdfunding ressemblait à des précommandes. Donc, si quelqu'un était intéressé –et je ne pouvais pas être sûr à l'époque que qui que ce soit le serait– il pouvait avoir l'album, l'album viendrait à lui. C'était important pour moi que les chansons parviennent aux gens auprès de qui elles trouveraient un sens. Si quelqu'un ne les comprenait pas, très bien...

Emmanuel Tellier: Peter avait bien aimé le principe du crowdfuding pour un concert de 2012. Et pour le coup, c'est vraiment cohérent avec son idée d'être un homme face à des mecs et des nanas, en prise directe. Tu as les noms des gens qui te soutiennent, tu peux envoyer un petit mot de remerciement.

Peter Milton Walsh: Je sais très bien que ces chansons ne sont pas l'histoire d'une seule et unique personne: une fois qu'elles sont offertes au monde, écoutées par quelqu'un d'autre, elles sont à chacun. C'est ça, le grand secret des chansons, les gens y voient et y relient leur propre vie. Une chanson peut être une forme de communion, une voix qui dit: «Je suis dans la même nuit que vous. Et je suis en vie.»

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