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L'«humiliation publique» pour faire avancer l’égalité salariale, une bonne idée?

Point / Sarah via Flickr CC License by.

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Le militant EELV Julien Bayou a demandé la publication des noms des entreprises qui ne respectent pas l'égalité homme-femme en matière de rémunérations.

Julien Bayou, porte-parole d’EELV et militant féministe, a déposé un recours, ce mardi 28 avril, devant le tribunal administratif pour obtenir la liste des noms des entreprises qui ne respectent pas la loi sur l’égalité professionnelle, selon Le Parisien. Il s’était déjà adressé sur ce sujet à la Cada, la commission d'accès aux documents administratifs, mais en vain. Puisqu’on lui refuse cette liste, il ira donc devant la justice administrative.

Cette loi impose d'avoir négocié un accord avec les syndicats sur l'égalité salariale ou diffusé un plan d'action, sous peine d'écoper d'une sanction équivalent à 1% de la masse salariale. Une cinquantaine d’entreprises ont été sanctionnées et environ 1.500 autres mises en demeure de s’améliorer, avait annoncé, le 26 mars dernier, le ministère des Affaires sociales. Mais sans donner les noms des récalcitrants. «Il ne s'agit pas de faire du name and shame ["nommer et faire honte", selon l'appellation anglaise, ndlr] comme aux États-Unis. L'amende est suffisamment importante en elle-même», avait déclaré Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, en avril 2014.

Relancer le débat public

Le name and shame, c’est précisément ce que Juien Bayou veut faire. «Cibler les cas les plus caricaturaux permet de faire avancer les choses», défend-il. L’intérêt immédiat, selon lui, en tant qu’élu, est de connaître les entreprises qui répondent de manière correcte aux exigences sur l’égalité homme-femme, inscrite dans les critères pour obtenir de nombreux marchés publics. Il espère aussi que la publication de ces noms incitera les entreprises concernées à s’améliorer pour éviter de ternir leur réputation.

Mais «cibler les bad guys», les mauvais élèves, présente aussi un intérêt indirect et plus global, celui de relancer le débat public autour des inégalités salariales, pour inciter l’Etat à prendre des mesures plus sévères. «48 entreprises qui ne respectent pas la loi? Ce n’est pas du tout représentatif de la réalité des inégalités salariales, beaucoup plus massives. Ce n’est pas avec cette loi qu’on va, par exemple, s’attaquer au temps partiel subi. Il faut aller plus loin», plaide le conseiller régional d’Ile-de-France.

Peu pratiqué par le gouvernement

Même si son utilisation à grande échelle est récente, le name and shame est utilisé depuis de nombreuses années. Des campagnes de boycott des multinationales présentes sur le sol sud-africain avaient par exemple été lancées dans les pays anglo-saxons pendant l’apartheid, au début des années 1980, notamment contre le pétrolier Shell et le géant de l’agroalimentaire Coca-Cola. Récemment, l’Etat d’Israël a fait l’objet d’une riposte d’ampleur, intitulée «BDS», incitant les consommateurs à se détourner des produits fabriqués dans les colonies.

Mais le gouvernement français y a rarement recours. Il s’était décidé très récemment à le faire, sous la pression, pour faire appliquer la loi SRU, qui impose un quota de 25% de logements sociaux. Quelques 216 communes ne remplissent pas les obligations de la loi. Le ministère du Logement s’était engagé à publier cette liste, juste avant sa publication par les Décodeurs du Monde.

Macholand

Plusieurs associations françaises, en revanche, s’y emploient, et notamment des collectifs dans lesquels Julien Bayou a joué un rôle. Ainsi Génération précaire, dès 2005, visait explicitement les entreprises employant un grand nombre de stagiaires. Et le collectif Jeudi noir s’attaquait aux agences immobilières qui présentaient des loyers trop chers.

Les associations féministes ont régulièrement épinglé des publicités jugées sexistes. Le site Macholand, lancé en octobre 2014 par Caroline de Haas (fondatrice d’Osez le féminisme), Clara Gonzales (étudiante et militante féministe) et Elliot Lepers (designer et activiste), s’en est même fait une quasi spécialité, affichant par exemple à sa une en début de semaine trois marques: les magasins Sport 2000, les cuisines Schmidt et l’entreprise de sols industriels Solastra.

Contreproductif?

Mais l‘initiative n’est pas du goût de tout le monde. «La méthode tient en trois mots: vigilance, délation, harcèlement», résume la journaliste des pages opinions du Figaro Eugénie Bastié, en qualifiant les féministes de Macholand de «harpies 2.0» et de «zélotes du gender» qui «s'empêtrent dans les luttes symboliques» et «détournent le regard des luttes les plus concrètes et les plus urgentes».

Le name and shame serait-il inutile, voire contreproductif? «Ceux qui affirment que c’est contreproductif n’en apportent jamais la preuve, critique Julien Bayou. Depuis des années, il y a eu des plans, des décrets, etc., sur l’égalité salariale sans réelles sanctions et les choses n’ont pas progressé.» Il est vrai que les inégalités salariales entre hommes et femmes, aujourd’hui de près de 19%, se réduisent très lentement, selon des chiffres présentés chaque année sur le sujet et qui n’évoluent qu’à la marge. Elles ont ainsi baissé de seulement deux points en quinze ans, selon une étude de l’Insee.

Flashmobs de bisous

Pour preuve de cette efficacité, Julien Bayou cite plusieurs cas de name and shame qui, selon lui, auraient eu un effet à court terme:

«Les entreprises citées corrigent leurs pratiques. A Génération précaire, nous avions ainsi visé une entreprise qui affichait dans son règlement intérieur le fait que les stagiaires devaient nettoyer les toilettes tous les trois jours. Elle a ensuite changé ses pratiques. Et cela a aussi eu un effet plus global puisque quelques mois après le début de notre action, le gouvernement a adopté les premières dispositions pour améliorer le sort des stagiaires.»

Mais plutôt que de montrer du doigt les mauvais, pourquoi ne pas mettre en avant les bons? Pourquoi ne récompenserait-on pas plutôt les entreprises qui ont de bonnes pratiques et se parent de plus en plus d’une «éthique indolore», comme la nomme le philosophe Gilles Lipovtsky, pour attirer leurs clients?

Pour Julien Bayou, une telle démarche serait incomplète, même s’il admet que clouer au pilori ne peut suffire en soi:

«Je pense qu'il faut faire du naming et shaming et de la mise en avant de bonnes pratiques. Mais c'est plus difficile à organiser, car lorsque l’on regarde la réalité, les choses sont toujours beaucoup moins roses qu’elles n’y paraissent. Orange met bien en avant l’égalité salariale, mais regardez le nombre de suicides qu’il y a eu... On avait en tête de faire des flashmobs de bisous pour les meilleures entreprises. On ne l’a finalement jamais fait.»

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