Comment la guerre en Libye a cessé d'être consensuelle

Des migrants illégaux au centre de détention d'Abu Saleem, à Tripoli, le 21 avril 2015 | REUTERS/Ismail Zitouny

Des migrants illégaux au centre de détention d'Abu Saleem, à Tripoli, le 21 avril 2015 | REUTERS/Ismail Zitouny

En 2011, les politiques étaient unanimement favorables à l'intervention militaire. Aujourd'hui, les conséquences de «l’après-guerre» créent des désaccords.

Les débats de politique étrangère ne sont pas courants entre les hommes politiques français. Depuis ce qu’Hubert Védrine, ancien conseiller de François Mitterrand et ancien ministre des Affaires étrangères de la cohabitation avec Jacques Chirac, a appelé «le compromis gaullo-mitterrando-chiraquien», les grandes orientations de la diplomatie ne donnent pas lieu à de vives controverses. Les, rares, votes au Parlement sur les sujets de politique extérieure donnent lieu à de larges majorités en faveur du gouvernement, quelle que soit la couleur de ce dernier. Il n’y a guère que le retour officiel –officieusement, on y était déjà– dans le commandement militaire intégré de l’Otan décidé par Nicolas Sarkozy en 2009 qui ait réveillé, brièvement, les passions.

Toutefois, il y avait eu, deux ans auparavant, un épisode qui avait suscité les polémiques: la réception en grandes pompes à Paris du colonel Kadhafi. Et c’est justement à propos de la Libye que les esprits s’échauffent de nouveau. Quand il s’était agi d’intervenir militairement en Libye, en mars 2011, pour empêcher l’écrasement de la rébellion de Benghazi, les responsables politiques français étaient quasiment unanimes. C’est sur les conséquences de cette intervention que les divisions apparaissent.

L’occasion en est donnée par la vague d’immigrants qui, venant de la Libye ou transitant par ce pays, arrivent sur les côtes européennes après avoir traversé la Méditerranée au péril de leur vie. Ce n’est pas une image: plus de 1.500 sont morts depuis le début de cette année.

Contrôle des frontières

En marge du Conseil européen extraordinaire réuni le jeudi 23 avril à Bruxelles, François Hollande a déclaré qu’il fallait aujourd’hui «réparer les erreurs d’hier». Il ne parlait pas de l’intervention des avions français et britanniques contre les troupes de Kadhafi, ni même de l’extension des opérations aériennes au-delà du strict mandat donné par la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’Onu, qui ont abouti à l’élimination physique du dictateur. Quand il était premier secrétaire du Parti socialiste, il les avait approuvées.

«La question, c’est comment se fait-il qu’après une intervention il y a plus de trois ans et demi il n’y ait eu aucune réflexion sur ce qui devait se passer après?» a-t-il ajouté. La critique vise directement son prédécesseur. Les soutiens de Nicolas Sarkozy ne s’y sont pas trompés, qui ont réagi, certains avec une dommageable précipitation. Ainsi Valérie Debord, qui a tweeté «c’est Hollande qui à peine élu a retiré nos troupes de Lybie (sic)» (tweet par la site retiré par la députée UMP, ndlr).

Une phrase trois fois fautive. La responsable de la politique familiale à l’UMP a mal orthographié la Libye, où il n’y a jamais eu de troupes françaises au sol. Et elle a dû confondre la Libye avec l’Afghanistan, dont les soldats français ont été retirés en 2014, François Hollande ayant en effet annoncé sa décision dès son élection en 2012.

Premier ministre au moment de l’intervention franco-britannique, François Fillon est plus nuancé:

«L’opération française en Libye –aussi justifiée soit-elle sur le plan moral– aura eu pour conséquence de disloquer cet État et de métastaser le Sahel.»

L’actuel ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, ne dit pas autre chose:

«La Libye de Kadhafi avait beaucoup de défauts mais elle exerçait un contrôle sur ses frontières.»

À posteriori, il est facile de critiquer la décision d’intervenir prise par Nicolas Sarkozy. Mais, en 2011, quelle était l’alternative?

Les Européens avaient même alors envisagé de financer des camps de regroupement en Libye pour y retenir les candidats au départ.

Engrenage militaire

À posteriori, il est facile de critiquer la décision d’intervenir prise par Nicolas Sarkozy. Mais, en 2011, quelle était l’alternative? Son ancien conseiller spécial Henri Guaino, qui admet une responsabilité au moins partielle des puissances européennes, rappelle que Nicolas Sarkozy s’est «retrouvé devant un choix tragique: soit laisser massacrer un million d’habitants de Benghazi, soit intervenir».

Ce que le président de la République ne savait pas à l’époque, quand il a pris la décision sous l’influence médiatisée de Bernard Henri-Lévy, c’est qu’il serait pris dans un engrenage militaire l’entraînant plus loin qu’il ne l’envisageait à l’origine. De la zone d’interdiction aérienne au-dessus de la Libye qui devait empêcher l’aviation de Kadhafi de bombarder les insurgés de Benghazi, on est passé à des opérations d’envergure sur l’ensemble du territoire libyen en appui aux forces rebelles, puis au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Et rien, sauf des milices de toutes obédiences, n’est venu remplir le vide créé par la disparition des structures de l’État.

Tous les observateurs s’accordent cependant à dire qu’il était irréaliste de penser envoyer une force internationale de stabilisation en Libye. Il eut fallu de 300.000 à 500.000 hommes sur le terrain, que ni les Américains, qui étaient restés en retrait de l’intervention aérienne, ni les Européens n’étaient en mesure de fournir, quand bien même le Conseil de sécurité leur en aurait donné l’autorisation. La résolution 1973 sur la no-fly-zone avait été adoptée grâce à l’abstention de la Russie et de la Chine, qui auraient certainement mis leur veto à une opération terrestre.

Déstabilisation régionale

L’effondrement de la Libye de Kadhafi et le chaos qui y règne aujourd’hui avec deux gouvernements rivaux à Tobrouk et Tripoli et des dizaines de groupes armés se réclamant plus ou moins de Daech ou de ses avatars, ont eu pour conséquence une déstabilisation de toute la région. Les armes, les combattants que contrôlait et manipulait Kadhafi se sont répandus dans les pays voisins, de l’Égypte à la Tunisie et dans tout le Sahel. La poussée des djihadistes au Mali qui a provoqué l’intervention française en 2013 est une de ses «métastases» dont parle François Fillon. À tel point qu’il est question parfois d’une nouvelle intervention en Libye.

Cordon sanitaire plutôt qu'opération coup de poing contre les passeurs pour freiner l’immigration ou déploiement de forces sur le terrain pour contrer les groupes djihadistes

Le ministre italien de la défense l’a évoquée, avant de se voir rappelé à l’ordre par Matteo Renzi. La France se défausse en s’en remettant à une décision de la communauté internationale, alors que l’envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu, le diplomate espagnol Bernardino León, s’efforce de trouver une solution politique entre Tobrouk et Tripoli.

Une éventuelle intervention pourrait prendre la forme soit d’une opération coup de poing contre les passeurs pour freiner l’immigration, soit un déploiement de forces sur le terrain pour contrer les groupes djihadistes. Mais personne n’entretient d’illusions sur l’efficacité de l’une ou l’autre démarche.

Jusqu’à maintenant, François Hollande et ses conseillers militaires ont choisi une autre stratégie: créer une sorte de cordon sanitaire au sud de la Libye pour empêcher autant que faire se peut les infiltrations de groupes armés. C’est «l’opération Barkhane», qui associe les États de la région, en particulier le Tchad, dont l’armée est active au Mali, en République centrafricaine et au Nigéria.

Gérer «l’après»

La relance de la polémique sur la Libye pose plus généralement le problème des interventions militaires extérieures, que ce soit au nom de la sécurité internationale, de la stabilité ou des droits de l’homme. L’expérience de ces dernières années montre que la phase purement militaire est souvent la plus facile et que les vraies difficultés commencent après.

L’aventure américaine en Irak en est la meilleure illustration. Deux mois après la chute de Saddam Hussein, le président George W. Bush pouvait proclamer: «Le travail est fait.» En réalité, il ne faisait que commencer et il ne sera jamais mené à bien. Les États-Unis ont raté l’après-guerre mais, même s’ils n’avaient pas commis quelques erreurs grossières, il n’est pas sûr qu’ils auraient réussi.

L’Afghanistan est un contre-exemple. Les efforts de «nation building» n’ont pas manqué; ils n’ont pas tous été vains. Les troupes internationales n’en vont pas moins quitter le pays avec de grands doutes sur la stabilité future.

À vrai dire, la communauté internationale –en fait, il s’agit le plus souvent des Américains et des Européens–, n’a ni la volonté, ni le savoir-faire, ni la persévérance suffisantes pour gérer «l’après», les lendemains des interventions militaires qu’ils entreprennent, poussés soit par leurs intérêts, soit par leurs alliés, soit par leurs opinions publiques (quand le spectacle des massacres à la télévision devient insupportable).

Les spécialistes des régions concernées sont, sauf quelques notables exceptions, souvent opposés aux ingérences extérieures armées. Ils pensent qu’elles ne résolvent rien, qu’elles ont des effets pervers que les forces extérieures sont incapables de maîtriser et qu’elles aggravent le mal plutôt que de le soigner. Ils considèrent chaque situation comme un cas particulier qui exige une micro-gestion politique plutôt qu’un amalgame totalisant qui gomme les spécificités. Sur le fond, ils ont certainement raison. Mais les responsables politiques doivent aussi répondre à des situations d’urgence plus propices aux coups d’éclat qu’aux réflexions à long terme.

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