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Le récap des récaps de «Game of Thrones»

Tyrion Lannister n'aime pas les récaps. Image de la série «Game of Thrones», via Allociné © HBO

Tyrion Lannister n'aime pas les récaps. Image de la série «Game of Thrones», via Allociné © HBO

A quoi servent les résumés de séries, épisode par épisode?

Une grande majorité de la rédaction de Slate.fr regarde assidûment la série Game of Thrones, et donc le début de la saison 5, diffusée dans le monde entier depuis le 12 avril. Mais cette nouvelle saison est aussi l’occasion pour les médias français de profiter de l’intérêt grandissant des fans pour leur présenter des «récaps», des articles plus ou moins longs résumant les principaux événements de l’épisode diffusé la veille sur Orange Cinéma Séries (OCS).

Les deux auteurs de cet article font partie de ces millions de fidèles qui ne manquent rien des histoires de trônes et de royaumes contées par George R. R. Martin et adaptées à la télévision par HBO. Pourtant, à la lecture de ces résumés, nous avons souvent été frustrés. A la fin, nous n’avions pas appris plus que ce que nous avions déjà vu. Nous avons donc décidé de faire le récap des récaps de l'épisode 3 de la saison 5 («High Sparrow»): un résumé des résumés (du plus basique au plus abouti), pour tenter de comprendre à quoi ils servent. 

Le récap simple, sans fioriture ni prétention

>>> Gentside

Le site Gentside, qui a bien compris qu’un article sur Game of Thrones était toujours bon pour son audience, a décidé lui aussi de céder à la mode du récap. Point par point, il résume les intrigues complexes de la série. Un travail efficace, mais peut-être un peu simple puisque la lecture de ce résumé ne donne pas forcément envie de regarder l’épisode (ou peut-être que l’épisode en lui-même n’est pas vraiment passionnant…). 

Le récap qui veut satisfaire l’internaute qui veut se la péter à la machine à café

>>> Metronews

 

 

Au delà du récit très linéaire de l’épisode, Metronews mâche le travail pour l’internaute: la scène clé, le personnage clé. Ils ne sont pas les seuls à le faire. Mais cela manque un peu d’âme –peut-être comme ce début de saison, finalement. Les questions philosophiques comme «Et si la cruauté était indissociable de l'exercice du pouvoir?» n’aident pas.

Le récap auquel on n’a pas tout compris

>>> Première

Première ayant choisi de relayer la plupart des infos trouvées sur les séries, le magazine de cinéma peut difficilement écarter le résumé des épisodes. Le dernier est le plus neutre possible, au point d’être plat, passant d’une intrigue de la série à l’autre sans se soucier des transitions («Ailleurs à Westeros»). Avec des phrases incompréhensibles comme: «High Sparrow mêle habilement quête de pouvoir et mysticisme, vu comme un recours salvateur pour atteindre ses objectifs.» 

Le récap qui divise (son audience) pour mieux régner

>>> Melty

Sur le site principal de Melty, nous pouvions lire, dès le lendemain de la diffusion américaine, la critique-résumé du dernier épisode. A l’exception de l’habituelle question aux internautes pour leur demander leur avis et quelques liens vers d’autres pages du site, cette critique reste relativement simple et sobre. En revanche, un autre site du groupe, MeltyBuzz, propose le pendant lol de ce récap: «Game of Thrones saison 5 : Le récap WTF de l'épisode 3 (Spoilers)». Ici, le rédacteur se lâche, balance plusieurs GIFs, multiplie les liens impromptus vers d’autres papiers du site et enchaîne les blagues. Et si cela ne vous suffit pas, Melty vous propose un troisième résumé sur le teaser du prochain épisode

Le récap qui fait dans la critique

>>> Les Inrocks

Les Inrocks ne font pas toujours des résumés systématiques et ont souvent préféré les bilans en fin de saison ou à la mi-saison. Au milieu du récit linéaire de l’épisode 3, quelques références sont faites aux acteurs déjà interviewés par le magazine culturel et quelques lignes viennent critiquer l’effet ressenti par la journaliste qui a regardé: «La séquence, probablement censée être émouvante, provoque plutôt ennui et gêne.» Complet, mais rien d'original.

Le récap qui fait dans l’analyse psychologique et géopolitique

>>> Télé-Loisirs

L’article de Télé-Loisirs, c’est un peu le Ikea du résumé d’épisode: tout le monde devrait y trouver son compte (normalement). Certains y trouveront une analyse plutôt intéressante de la maturité assumée de Jon Snow. D’autres pourront lire une explication des enjeux géopolitiques du mariage entre Sansa Stark et le tortionnaire Ramsay Snow-Bolton. Le tout soupoudré de GIFs. Un résumé complet donc, préparé avec amour.

Le récap qui n’hésite pas à faire de l’humour, parler pédophilie et évoquer les Sex Pistols

>>> Libération

Sans doute conscient de la forte concurrence sur ce format, le journaliste aura parfois l’envie (voire l’audace) d’apporter le ton de son média. Un classique des Sex Pistols, donc, pour les références musicales, et un peu de culture web en guise d’accroche chez Libération: «Alerte pédo!». Le compte-rendu est d'autant plus sympathique que l’ensemble est nourri de photos et de traits d’esprit, comme de références à Daech, Martin Luther et Robespierre. Et pour ne pas perdre l'internaute, un petit récap (dans le récap) à la fin: tops, flops, les morts potentiels, ceux qui se battent...

Le récap le plus drôle, avec plus d’images que de texte

>>> Buzzfeed

Avalanche de gifs, de blagues, de <3, de «wowowowow» chez Buzzfeed

 

Quand il s’agit de faire des récaps, Buzzfeed sort les gros moyens, que ce soit pour The Walking Dead ou Game of Thrones. Avalanche de GIFs, de blagues, de <3, de «wowowowow» et d’opinions personnelles, ce récap a l’avantage d’être complet, sans prise de tête. Un membre de la rédaction de Slate.fr nous a déclaré, sous couvert d’anonymat: «Pour The Walking Dead par exemple, je préfère largement regarder le récap de Buzzfeed que de passer 50 minutes devant un épisode.»

BONUS: le récap qui veut aussi être une liste, mais qui n'y arrive pas

>>> Virgin Radio

Virgin Radio a cédé au charme de la liste, incontournable appeau à clics. Sauf que, plutôt que de tenter une liste interminable mais originale comme le fait Buzzfeed, la radio nous propose un top 3 des «meilleurs moments». En étant succinct, ce résumé se veut rapide et facile à lire, avec la même mise en page que les résumés Melty. Mais il oublie également ce qui fait le charme de la série: l’enchevêtrement complexe des intrigues politiques et amoureuses. 

Des récaps, pour quoi faire?

Alors, finalement, à quoi bon écrire des récaps? Les fans de séries lisent-ils les résumés parce qu’ils ne regardent pas forcément tous les épisodes? Les chiffres d’audience de Game of Thrones semblent dire le contraire.

Les récaps ont pris de l’importance avec la série Lost, comme l’expliquait en 2014 le site The Week. Les éléments laissés sans réponse dans le scénario et les rebondissements permanents ont alimenté les conversations des fans en ligne et nourri les articles de journalistes sur chaque épisode. «L’histoire n’était que de la poussière à la surface, destinée à être déblayée et jetée sur le côté pour chercher ce qui se passait réellement, ou ce qu’il va se passer, explique The Week. Les récaps sont venus renforcer les théories, comme si la série télé était un puzzle qui devait être résolu.»

Même chose avec True Detective, qui a fait exploser la mode du récap: la série de Nic Pizzolato avec Matthew McConaughey a soulevé un grand nombre de questions, donnant lieu à des discussions enflammées entre internautes sur Reddit. Les résumés d’épisodes ont tellement joué là-dessus que certains fans ont presque été déçus par l’issue de la saison, très éloignée de leurs théories les plus folles.

Game of Thrones répond à la même logique: on veut savoir qui est mort, deviner qui va l’être bientôt, on essaye de comprendre comment tel personnage complote pour servir ses propres intérêts, etc. 

En 2012, le site Vulture prenait la défense de ces résumés pour expliquer les deux buts de ce format: permettre aux téléspectateurs qui auraient raté l’épisode de le rattraper et leur donner suffisamment de détails pour alimenter leurs discussions et débats avec d’autres fans. «Certaines personnes regardent les séries de façon aussi obsessionnelle que ceux qui regardent des événements sportifs ou les débats présidentiels.»

La Une du Monde du dimanche 12 avril-lundi 13 avril 2015.

 

Face à cette demande, les médias en ligne français n’ont pas laissé passer le filon. Ils savent que Game of Thrones est la série la plus piratée du moment, et certainement l’un des plus gros succès dans le monde de la télévision avec, par exemple, 8 millions d’Américains devant le premier épisode de la saison 5, et ce malgré la fuite des épisodes en ligne. A tel point que, désormais, plus d’une centaine de pays peuvent visionner les épisodes en même temps, créant une communauté prête à réagir, à commenter et donc à cliquer. Le Monde a même fait sa une papier sur le retour de la série dans son édition du 12 avril. 

Mais y a-t-il un autre but que de faire de l’audience? Les journalistes eux-mêmes expriment une certaine lassitude à l’idée d’écrire ces papiers, toujours dans l’urgence, pour coller le plus possible à la diffusion. Sur le site Gawker, Rich Juzwiak exprimait déjà son ras-le-bol en 2012: «C’est de la fatigue purement et simplement […] Le besoin infini de récaps rend leur écriture complexe. La compétition est forte et les deadlines brutales, souvent de quelques heures à peine pour rester pertinent. [...] Ces milliers et milliers de mots que j’ai écrit n’ont aucun sens, ils ont perdu de leur signification au gré du temps.»

Ces milliers et milliers de mots que j'ai écrit n'ont aucun sens.

Rich Juzwiak, auteur de récaps

Car aux Etats-Unis, il y a une véritable culture du recap, et depuis des années. Un article de The Observer parlait par exemple en 2010 de 30 personnes dont le seul travail est de faire des résumés pour le New York Magazine. Le site Television Without Pity, modèle du genre et véritable usine à récaps, a même été racheté par la chaîne NBC en 2007 (mais a fermé l’année dernière).

Certains médias ont décidé d’aller plus loin qu’un exposé des faits et de proposer des récaps originaux, que ce soit sur la forme ou sur le fond. Le Tumblr Storyboard citait par exemple les papiers très attendus du journaliste Richard Lawson, au «talent ineffable pour créer des scénarios bizarres, proches parfois de la fan-fiction, pour les personnages qu'il couvre». Les compte-rendus des épisodes de la téléréalité Bachelor font l’objet d’un spectacle à New York. Et Vulture parle de «stand-up» satirique et analytique pour définir ce qu’écrivait Julieanne Smolinksi à propos de la série American Horror Story. Le tout étant de donner envie aux internautes d’attendre avec autant d’impatience les récaps que les épisodes.

En France, une grande partie des rédactions ne peut pas traiter de toutes les séries, les moyens sont bien moins élevés et ne permettent pas d’engager des critiques pour s’occuper uniquement des récaps. Des choix sont faits et des journalistes séries décident parfois de parler de celles qui leur plaisent particulièrement ou qui ont une audience importante –c’est le cas de Game of Thrones. Certains s’en donnent donc à cœur joie chaque semaine, alors que d’autres les écrivent à reculons, quitte parfois à expédier en déclinant simplement le déroulé de l’intrigue. 

Ce qui ne les empêchent pas d’avoir pris conscience de leur intérêt, comme l’expliquait Olivier Joyard, documentariste et critique aux Inrocks, lors d’une table ronde au Festival Séries Mania:

«C’est une façon tellement évidente de parler des séries, d’être dans le rythme de la série, de se laisser happer par ce qui se passe et de naviguer à vue.»

Lors de la même table ronde, la journaliste des Inrocks Marie Turcan expliquait que cette série (et d’autres) assuraient une belle audience aux sites:

«L’objet série est maintenant comment le dire joliment? une "pompe à clic", et Game of Thrones en est un exemple. On a beaucoup de médias qui nous disent: “Il faut absolument que tu fasses un truc sur Game of Thrones. C’est quelque chose contre lequel on doit lutter et c’est très compliqué. [...] En même temps, s’il y a des lecteurs, c’est que ça les intéresse. Le récap de Game of Thrones n’est pas ma passion, mais ça passionne les gens, même s’ils critiquent parfois. Il y a un intérêt et il faut trouver le bon équilibre entre tes contraintes à toi, ce que tu as envie de faire, et où tu mets la limite.»

Après tout, comme le notait Vulture en 2012, les fans n’ont pas envie de lire une simple succession de faits qu’ils ont déjà vus. Ils veulent lire un résumé plus personnel, où l’auteur livre son propre vécu, de préférence avec humour et originalité.

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