Culture

La controverse autour d'un prix remis à Charlie Hebdo déchire les médias américains

Repéré par Robin Verner, mis à jour le 28.04.2015 à 13 h 17

Repéré sur Flavorwire, The Intercept, Reason

Près de quatre mois après les attentats, la décision de six écrivains de boycotter une cérémonie en l'honneur de l'hebdomadaire français relance le débat sur la liberté d'expression et la satire religieuse.

A San Francisco, le 8 janvier 2015. REUTERS/Stephen Lam.

A San Francisco, le 8 janvier 2015. REUTERS/Stephen Lam.

La décision de six membres de PEN, une association consacrée à la défense de la liberté d’expression, de ne pas assister au prochain gala de l’organisation à New York pour cause de remise d’un prix à Charlie Hebdo déchaîne les commentateurs aux Etats-Unis. Et dire que le président de PEN America, Andrew Solomon, pensait apaiser la polémique en expliquant qu’on pouvait récompenser le héros de la démocratie dans Charlie Hebdo sans forcément cautionner le contenu de l’hebdomadaire satirique...

La controverse, loin de s’éteindre, a pris de la vigueur. Pas étonnant: de Salman Rushdie, favorable au fait de décerner un prix à Charlie Hebdo, à Michael Ondaatje, qui n’assistera pas à la cérémonie,  les écrivains qui se sont écharpés sont des grands noms de la littérature anglo-saxonne. Aujourd’hui, visiblement, il s’agit donc de choisir son camp outre-Atlantique.

Charlie au service des puissants?

Ils sont nombreux à s’opposer à ce que les journalistes Gérard Biard et Jean-Baptiste Thoret, rescapés de la rédaction décimée en janvier, viennent à New York recevoir le prix du courage pour la liberté d’expression, le 5 mai. Mais ils ne se ressemblent pas tous.

Il y a d’abord les prudents. Ceux qui présentent la polémique en tâchant d’y mettre quelques nuances, tout en estimant qu'il faut débattre de la signification profonde du carnage du 7 janvier. L’éditorialiste du Globe and Mail est de ceux-là. Après un rapide rappel des faits, son article évoque le reproche adressé par Salman Rushdie à Michael Ondaatje. Pour l’écrivain britannique, son ami a «terriblement tort» de boycotter la soirée. Ce à quoi le Globe and Mail répond, avec quelques trémolos dans la plume:

«Michael Ondaatje n’a pas tort, il est simplement différent –et a bien raison d’éviter la culture de l’unanimité de ce gala.»

Sur le site The Intercept, Glenn Greenwald, lui, y va plus franchement. Ce grand défenseur des libertés individuelles, qui a assisté Edward Snowden pour la diffusion de ses révélations concernant la NSA, aborde la thématique Charlie Hebdo à partir du débat sur les procédures de surveillance qui agite la classe politique française. Après quoi, tout y passe. Faisant référence aux inculpations pour «apologie du terrorisme», Glenn Greenwald dresse un parallèle d’une grande subtilité entre la France de l’après-Charlie et l’Allemagne nazie:

«La France elle-même a commencé, presque immédiatement, à arrêter et à poursuivre les gens coupables d’avoir tenu des propos non consensuels, exprimé des points de vue politiques verboten ["interdit" en allemand] et s’est ensuite engagée dans une série de lois de censure, comprenant notamment le blocage des sites internet que le gouvernement n’approuve pas.»

Pour lui, le journal satirique et les réactions françaises et internationales des 7 et 11 janvier ne relevaient pas d’un amour pour la liberté d’expression, cette dernière n’étant que le cache-sexe d'un racisme et d'une islamophobie larvés:

«Célébrer Charlie Hebdo, c’était surtout glorifier le sentiment anti-musulman; la liberté d’expression n’était que le prétexte. Rien de plus facile que de se moquer du groupe le plus marginalisé et opprimé de votre société. […] S’en prendre aux musulmans et à l’islam, c’est l’orthodoxie de l’Occident, que ce soit au niveau de la politique officielle ou au niveau de la culture politique.»

Enfin, Jonathan Sturgeon, pour Flavorwire, joue sur un autre registre et relève les excès possibles du laïcisme à la française. Il s’appuie d’abord sur les écrits de Teju Cole (un des auteurs qui ont annoncé leur absence au gala du PEN), qui, dans une tribune publiée par le New Yorker le 9 janvier, mettait sur le même plan l’atteinte aux libertés commise par les jihadistes et l’attachement des Occidentaux à la laïcité. Sur cette base, Jonathan Sturgeon explique que l’incompréhension de Salman Rushdie face à la démarche des six auteurs fait de lui un «fondamentaliste». Un «fondamentaliste des Lumières» certes, mais un fondamentaliste quand même. Rushdie, victime d’une fatwa depuis la publication en 1989 de son livre Les Versets sataniques, jugé blasphématoire par une partie du monde musulman, sera ravi de l’apprendre.

Une méconnaissance de la France?

Les auteurs et journalistes qui soutiennent la remise du prix du courage en faveur de la liberté d’expression ne le nient pas: certains dessins ou papiers de Charlie Hebdo ne sont pas obligés de faire rire, et peuvent même franchement choquer. De là à faire de sa rédaction une bande d’apôtres de l’islamophobie et du nationalisme, il y a un pas que les esprits les plus critiques franchissent peut-être un peu trop allègrement.

C’est l’opinion de Tony Ortega sur le site Raw Story, qui met la défiance vis-à-vis des intentions de Charlie Hebdo sur le compte d’un manque de connaissance de la ligne éditoriale du titre et d’une incompréhension de la mentalité française en matière de République et de laïcité. Charlie Hebdo s’est-il acharné pendant des années à tirer sur une ambulance, c’est-à-dire sur une population minoritaire et souvent en difficulté en France? Sa rédaction l’a-t-elle «bien cherché» en continuant à faire un portrait satirique de l’islam? «Bien sûr, vous pouvez voir les choses comme ça», répond Tony Ortega, «si vous ignorez totalement les opinions des auteurs et la manière dont l’hebdomadaire est perçu en France».

Matt Welch enfonce le clou sur le site du mensuel libertarien Reason. Dans un article intitulé «Les bénis oui-oui de la liberté d’expression se retirent du gala de défense de la liberté d’expression honorant des dessinateurs morts pour la liberté d’expression», il fustige également ce qu’il voit comme une méconnaissance du contexte entourant Charlie Hebdo et ses propos. Selon lui, si des auteurs refusent de participer à l’événement de PEN, c’est qu’ils intentent un procès en sorcellerie au périodique français:

«Ils s’inquiètent de la possibilité que les dessinateurs morts aient été insuffisamment antiracistes.»

A l’inverse, il se moque du réflexe de Peter Carey qui, en expliquant son retrait, évoquait «l’arrogance culturelle d’une France qui ne reconnaît pas son obligation morale à l’égard d’un segment vulnérable de sa population». Propos que Welch résume de manière lapidaire: «Non, je n’irai pas à cette soirée car ces types étaient racistes et puis d’ailleurs, tous les Français sont racistes». Avant de dénoncer également le discours de Rachel Kushner, une des six auteurs, qui a critiqué ces derniers jours «la vision laïciste forcée du journal ». Une expression qui suggérait selon lui une puissance «laïcarde» occulte, tapie entre les murs de Charlie Hebdo, convertissant les lieux en un «trou à athées».

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