Economie

Pourquoi Nicolas Sarkozy veut placer Henri Proglio à la tête d'EDF

Philippe Reclus, mis à jour le 11.09.2009 à 16 h 11

Si Henri Proglio prend les rênes d'EDF, son duel incessant avec Gérard Mestrallet, le patron de GDF-Suez, prendra encore une autre dimension.

Concurrents acharnés dans l'eau et l'assainissement, l'un à la tête de l'ancienne Générale des Eaux, l'autre chez Suez-Lyonnaise des Eaux, Henri Proglio et Gérard Mestrallet vont-ils se retrouver face à face dans un match d'une toute autre ampleur, l'un chez GDF-Suez, l'autre chez EDF? Sérieuse, cette dernière hypothèse de la nomination de l'actuel président de Veolia Environnement à la tête du premier électricien tricolore reste encore soumise à la levée de plusieurs obstacles.

Henri Proglio aurait en effet mis deux conditions pour succéder à Pierre Gadonneix à la tête d'EDF. Une condition de forrme: il n'ira que si on lui demande. C'est chose faîte: l'Elysée lui a proposé. Une condition de fond: le président de Veolia n'accepterait de prendre le poste qu'à la condition de pouvoir conserver en même temps la présidence d'un conseil de surveillance de Veolia et réaliser ainsi son grand rêve: organiser le rapprochement de certaines activités d' EDF et de Veolia déjà associés dans les services à l'énergie à travers leur filiale Dalkia. Et pourquoi pas sceller ce partenariat par une prise de participation de l'ordre de 20% d'EDF dans Veolia qui deviendrait ainsi l'actionnaire de référence du spécialiste de l'eau, de la propreté et des transports.

Le président de Veolia ne manque pas d'arguments pour vendre son idée à l'Elysée. EDF, fait-il valoir,  est aujourd'hui dans une situation atypique par rapport à ses principaux concurrents dans le monde: il reste très mono-culture -l'énergie- alors que le sens de l'histoire et les attentes «sociétales» militent pour un rapprochement de l'énergie et de l'environnement. C'est sur ce modèle là que tous les autres groupes du secteurs sont bâtis, qu'il s'agisse de Eon en Allemagne, d' Iberdrola en Espagne. Mais aussi de GDF Suez en France.

Reste à obtenir les engagements fermes de l'Elysée sur cette deuxième condition. Ces derniers jours, ces engagements paraissaient encore trop flous aux yeux du président de Veolia pour le décider à sauter le pas. L'Elysée ne serait pas hostile à voir EDF tisser des liens capitalistiques avec Veolia. Reste le casse-tête de la gouvernance du nouvel ensemble, un cumul des fonctions de Proglio à la présidence d'EDF et à la présidence du conseil de surveillance de Veolia étant difficilement acceptable. D'autant qu'entre temps les adversaires de la solution Proglio n'ont pas manqué de monter  au créneau.

Rapprocher EDF de Veolia reviendrait d'une manière ou d'une autre à nationaliser Veolia, ont-ils fait valoir. A partir du moment où l'Etat, via EDF, devient l'actionnaire de référence de Veolia, il aura son mot à dire pour toute décision stratégique et pour toute nomination. Résultat: la France se retrouvera de facto avec ses champions de l'énergie, EDF (contrôlé à 85%) et GDF-Suez (dont l'Etat conserve 34% du capital) sous la tutelle de la puissance et des intérêts publics. Un handicap à l'heure du match de l'énergie qui se joue sur le terrain mondial réclame plutôt des acteurs libérés de toute tutelle politique et diplomatique.

Rien n'exclut que l'Elysée et Proglio finissent par s'entendre plus ou moins vite sur un schéma. Le grand avantage est qu'Henri Proglio est déja administrateur d'EDF. Les discussions peuvent donc bien se poursuivre jusqu'au dernier moment, voire jusqu'à fin novembre, date théorique de la fin du mandat de Pierre Gadonneix à la tête d'EDF. En revanche, si l'Etat décidait d'aller chercher un autre président d'EDF à l'extérieur, il devrait inscrire son nom sur la liste des six nouveaux administrateurs qui doivent être proposés lors du prochain conseil d'administration d'EDF, convoqué le 23 septembre, pour respecter les délais statutaires.

Selon toute vraisemblance, l'Elysée n'a pas de meilleur candidat dans sa manche. Patrick Kron (Alstom) aurait définitivement refusé le poste ne souhaitant pas avoir à gérer les contradictions de l'Etat actionnaire, comme c'est le lot quotidien de tout président d'EDF. Un moment cité, Xavier Musca, actuel secrétaire adjoint de l'Elysée, paraît  plutôt programmé pour prendre la succession d'Augustin de Romanet à la tête de la Caisse des dépôts en 2011. La solution d'un tandem constitué par un politique (Christine Lagarde?) et un directeur général technicien n'est pas d'actualité.

En attendant, le scénario Proglio aboutirait à intensifier encore un peu plus la compétition entre EDF et GDF-Suez, cette fois sur le terrain des hommes. Gérard Mestrallet verrait ainsi son ennemi préféré contre lequel il bataille depuis des années se dresser face à ses ambitions cette fois ci dans l'énergie. Pas étonnant que le président de GDF-Suez ait cherché à défendre sa propre solution qui aurait consisté à faire nommer Jean-François Cirelli à la tête d'EDF. Une solution qui présentait pour lui un double avantage: d'une part, se débarrasser de Cirelli, l'ancien président de Gaz de France, avec lequel il est obligé de partager le pouvoir à la tête de GDF Suez. D'autre part, neutraliser le poste à la tête d'EDF.

En tout état de cause, si le schéma défendu par Henri Proglio est retenu, EDF et GDF-Suez verront leurs modèles se rapprocher.

Certes, chacun présente des tailles différentes selon les métiers. GDF-Suez est avant tout un groupe gazier, qui gère sept centrales nucléaires en Belgique et qui continue de contrôler des activités dans l'eau et l'assainissement mises en bourse. EDF est avant tout un électricien qui exploite un parc de 58 centrales nucléaires, dont la stratégie consiste à se développer dans le gaz, les énergies renouvelables et l'environnement.

En quelque sorte, EDF, avec les activités de Veolia, s'alignerait sur le modèle que GDF-Suez développe depuis longtemps. De plus, rapprocher EDF de Veolia permettrait de résoudre les questions stratégiques qui se posent à Veolia. Présent dans l'eau, la propreté, le transport et l'énergie l'ancienne filiale de Vivendi, mise en Bourse il y a neuf ans, supporte encore le poids de la dette que lui avait généreusement laissée sa maison mère. Pris en tenaille entre son endettement et la nécessité de grossir, Henri Proglio, depuis cinq ans a observé un parcours en dents de scie Le rapprochement avec le spécialiste de la construction et des concessions Vinci au cours de l'été 2006 est mort né. La candidature au rachat de certaines activités à l'étranger de Suez Environnement n'a fait qu'envenimer un peu plus les rapports avec le président de Suez.

S'il accepte la mission à la tête d'EDF, Henri Proglio devra prendre à bras le corps deux priorités:  désamorcer, là encore comme chez Veolia, la bombe de l'endettement d'EDF sachant que c'est plutôt de 50 milliards qu'il faut parler en intégrant le financement des EPR. Redonner à EDF son leadership sur la filière française de l'énergie. Ce qui revient à dire qu'en s'attelant à cette tâche, le futur patron d'EDF trouvera rapidement sur son chemin son adversaire historique, GDF Suez. Mais qu'il devra tenir compte, en même temps, des contraintes que lui imposera son actionnaire public.

Pierre Gadonneix a déjà dû, sous la pression de l'Elysée, faire une place au groupe de Gérard Mestrallet, dans le chantier du deuxième EPR. Il s'est aussi fait tordre le bras pour soutenir  la candidature de GDF-Suez-Areva-Total à la construction d'un parc de centrales dans les Emirats arabes unis.

Si Henri Proglio lui succède à ce poste, on peut facilement imaginer que le match contre Gérard Mestrallet promet un joli supense et une belle foire d'empoigne.

Philippe Reclus

Image de Une: Henri Proglio avec Nicolas Sarkozy  Reuters

Philippe Reclus
Philippe Reclus (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte