Combien l'État islamique compte-t-il réellement de combattants?

Un drapeau de l'État islamique près d'une barricade dans la rue principale du camp de réfugiés de Yarmouk, le 10 avril 2015 | REUTERS/Moayad Zaghmout

Un drapeau de l'État islamique près d'une barricade dans la rue principale du camp de réfugiés de Yarmouk, le 10 avril 2015 | REUTERS/Moayad Zaghmout

Les estimations de l'armement et du financement de l'EI posent moins de difficulté que celle du nombre de combattants. Les chiffres varient entre 10.000 et 200.000. Seule certitude: depuis juin 2014, ils ne cessent d'augmenter.

Dans le «rapport annuel» 2014 fourni par l'État islamique, 400 pages semblables à l'exercice de n'importe quelle entreprise ou institution, on trouve le détail des opérations menées, des bilans chiffrés mais aucune trace des «ressources humaines». L'organisation reste discrète sur ses pertes, sur le nombre de combattants étrangers qu'elle compte dans ses rangs tout autant que sur ses forces déployées sur le terrain.

En juin 2014, pour une bonne partie de la presse française, on pouvait lui assigner entre 11.000 et  18.000 hommes entre la Syrie et l'Irak, répartis différemment selon les sources. En juillet, le chercheur Romain Caillet, chercheur à l'Ifpo (Institut français du Proche-Orient), spécialiste des mouvements islamistes, donne au journal La Croix une nouvelle estimation à 25.000 hommes:

«Avant la prise de Mossoul, l’EI comptait environ 20.000 hommes, en Syrie et en Irak. Étant donné qu’il a libéré de nombreux prisonniers et qu’il a bénéficié de ralliements, il a sans doute environ 25.000 hommes à l’heure actuelle.»

En août 2014, Le Monde s'essaie également à comparer différentes comptabilités, citant les chiffres du New York Times, dont la fourchette, très basse, se situe entre 10.000 et 17.000 combattants comprenant «une avant-garde venue de Syrie à Mossoul au début du mois de juin [2014] et les renforts depuis ce moment, aussi bien que les milliers de nouvelles recrues étrangères et les milliers d'irakiens sunnites comme les baasistes, qui, au moins pour le moment sont alliés à l'EI». Le Monde juge néanmoins l'opinion de Romain Caillet plus plausible, notamment à cause de l'efficacité du recrutement de l'EI.

Il donne également l'estimation de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH): 50.000 pour la seule Syrie. C'est la première fois qu'un chiffre si important apparaît dans la presse. Le siège de l'Observatoire syrien des droits de l'homme est basé en Irlande. L'ONG dit s'appuyer sur un réseau très dense de correspondants sur le terrain formés et fiables. Mais son éloignement et la nature réelle de ce réseau ont fait l'objet de critiques. L'OSDH n'en reste pas moins une des sources souvent citées dans l'ensemble de la presse mondiale.

Pour sa part, le 12 septembre 2014, la CIA relevait un peu sa comptabilité personnelle, faisant passer les forces de l'EI de 10.000 à un chiffre compris entre 20.000 et 31.500. On notera la précision étonnante de l'estimation haute malgré cette fourchette plutôt large. «On doit cette augmentation à un fort recrutement depuis juin dû aux succès militaires et à l'effet de la déclaration de création du califat, à une plus importante activité armée remarquée sur le terrain, ainsi qu'à d'autres renseignements», expliquait sans plus de détails le porte-parole de la CIA, Ryan Trapani.

Large sous-estimation

Au même moment, Hisham al-Hashimi, un expert en sécurité et conseiller militaire du gouvernement irakien, annonçait un chiffre de 100.000 combattants. Puis, en novembre 2014, nouvelle escalade: Fuad Hussein, chef du cabinet de Massoud Barzani, n'hésite pas à en compter 200.000 dans une interview qu'il donne à The Independent. Le chiffre comprendrait l'ensemble des forces militaires de l'EI: aussi bien les garde-frontières que les forces de police, les milices, paramilitaires et différents corps de sécurité. C'est l'estimation la plus haute à ce jour.

Mais, rappelait Fuad Hussein pour se justifier, «l'EI occupe un tiers de l'Irak et un tiers de la Syrie, avec une population entre 10 et 12 millions de personnes sur 250.000 kilomètres carrés, la même taille que la Grande-Bretagne. Cela donne aux djihadistes un large potentiel de recrutement». Pour ce proche du président kurde, la capacité de l'EI à combattre sur plus de sept fronts rend impossible une estimation autour de 20.000 hommes.

«La sous-estimation des forces que l'EI peut déployer pourrait expliquer pourquoi les USA et d'autres gouvernements étrangers ont été pris par surprise de façon répétée dans les cinq derniers mois, et être la raison pour laquelle l'organisation a infligé des défaites successives à  l'armée iraquienne, l'armée syrienne, aux rebelles syriens et aux peshmergas kurdes.»

Les aires contrôlées par l'EI comptent plus de 7 millions de personnes. La conscription obligatoire devrait fournir à elle seule un contingent non négligeable de recrues

La mise en rapport des forces supposées de l'EI avec celles des forces qui lui sont opposées donne un autre ordre d'idée. L'armée irakienne compte 250.000 hommes, les peshmergas du Kurdistan irakien 35.000, l'armée syrienne 178.000 hommes. Et l'EI combat également les autres groupes rebelles syriens dans certaines zones du pays. Au regard de ces chiffres, l'estimation la plus haute de la CIA à 31.500 individus paraît difficile à tenir. Cet avis est partagé par Romain Caillet contacté par téléphone.

«Les chiffres ont d'abord été largement sous-estimés par les services américains. C'est pourquoi ils ont dû les relever dans un second temps.»

Un rapport remis au conseil de sécurité de l'Onu en février 2015 a redonné un certain sens des proportions en affirmant que 22.000 combattants étrangers se trouvaient en Irak et en Syrie, dont 700 français. En gardant l'estimation haute de la CIA, ces seuls combattants étrangers composeraient les deux tiers des effectifs de l'EI. Qu'en serait-il alors du recrutement local et de l'encadrement? Comme le rappelle l'article prospectif d'un analyste américain sur le site War on the rocks, les aires contrôlées par l'EI comptent plus de 7 millions de personnes. La conscription obligatoire mise en place devrait fournir à elle seule un contingent non négligeable de recrues.

Autre fait qui incline à penser à une sous-estimation importante des chiffres, le nombre de militants tués au regard de la capacité de combat. Jusqu'à fin janvier, «80% des frappes de la coalition ont été concentrées sur Kobané», rappelle Romain Caillet. Or, à cette même période, la coalition affirmait avoir tué 6.000 combattants de l'EI. On peut donc en déduire que la très grande majorité de ces combattants aura été tuée dans la bataille de Kobané. Difficile pourtant d'imaginer que l'EI aurait perdu à ce moment 25% de ses hommes car, au même moment, les combats se poursuivaient en Irak et sur ses autres fronts syriens.

Ainsi, pour Romain Caillet, «si on ajoute leurs combattants au Sinaï et en Libye (principales branches en dehors de l'espace syro-irakien), on doit être entre 65.000 et 80.000 hommes. Malgré l'afflux de volontaires, ils ont perdu beaucoup d'hommes, notamment en raison des bombardements de la coalition». Le nombre de combattants tués par la coalition atteindrait aujourd'hui les 10.000 et les pertes cumulées de l'EI se chiffreraient à près de 20.000 combattants en Irak et en Syrie.

À cette comptabilité indécise, il faut aussi ajouter les groupes de 10 pays différents qui ont tous prêté allégeance à l'organisation, au Caucase, en Algérie, Indonésie, au Yémen comme en Afghanistan, comprenant des groupes actifs comme on a pu récemment le voir en Égypte ou en Lybie. Tous de se désigner comme «Wilayat», province d'un califat éclaté mais en pleine expansion.

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