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«The Last Man on Earth»: et si le dernier homme sur Terre était un beau macho?

The Last man on earth

The Last man on earth

La Fox tente de frapper un grand coup en proposant une comédie originale et audacieuse: en 2020, après le passage d’un virus mortel, il ne reste plus qu’un seul homme sur Terre. «The Last Man on Earth» pose de nombreuses questions sur nos attentes concernant le genre, la masculinité, ses excès et ses entraves.

Attention, nous évoquerons en détails les douze premiers épisodes de la série en attendant le season finale diffusé ce dimanche.

La Fox est une chaîne vieillissante. D’une réputation plutôt sérieuse, pompeuse, ultra américaniste (pensons à leurs camarades de Fox News), ses plus grands succès semblent derrière elle: 24 heures chrono, qui n’en finit pas de revenir, tout comme X-Files qui redébarquera sur les écrans vraisemblablement en fin d’année après treize ans d’interruption. Même les Simpson, symbole de l'auto-dérision et de l’esprit piquant de la left wing américaine, l’une des créations les plus rentables de la chaîne, semble vieillir et nous met mal à l’aise comme un vieux tonton d’extrême gauche dont on rit encore aux blagues uniquement par politesse. Il fallait donc que la Fox propose de nouveaux programmes, et il faut reconnaître que The Last Man on Earth avait, sur le papier, toutes les qualités requises.


D’un côté Will Forte, auteur et showrunner, ancien du Saturday Night Live, qu’on connaît avant tout pour le rôle de MacGruber; de l’autre Phil Lord et Chris Miller, réalisateurs du premier épisode à qui on doit plusieurs succès en série au cinéma comme La Grande Aventure Lego et le dyptique 21-22 Jump Street. 

Un pitch qui n’est pas sans rappeler Je suis une légende, le sérieux en moins. Le personnage principal, splendide loser à la Apatow, parfaite construction de notre époque, est gras, obsédé, puéril, roublard, menteur. Une maladie dont on ne sait rien anéantit l’humanité et notre héros est le dernier homme sur Terre. Cela veut vraisemblablement dire, pour la télévision américaine, le dernier américain vivant: il va donc rester en Amérique sans jamais se soucier de ce qui peut se passer ailleurs. Il erre à travers les États-Unis à la recherche d’autres survivants, se constitue une collection de tableaux de grands maîtres et autres restes de la civilisation d’antan, flotte dans sa piscine pleine de margarita, pille et détruit tout ce qui passe devant lui pour passer le temps. Un homme seul, limité, refusant donc tout compromis et responsabilités. Mais comment lui en vouloir? Il n’y a plus personne pour le juger. Sauf quand apparaît un autre survivant qui s’avère être, vous l’avez deviné: une femme.

L’homme sans qualités (fera forcément pitié)

Cela fait quelques années que la télévision anglophone tente de réinventer la comédie de couple (et semble avoir trouvé une bonne piste avec Man Seeking Woman). Ici, le pitch de départ tente de désamorcer la question en ne s’intéressant qu’à un seul personnage. Mais la promesse d’une série d’une durée de plus de six heures au total avec un seul protagoniste est impossible à tenir. De Je suis une légende on bascule finalement vers Y: The Last Man, le comics de Brian K. Vaughan. 

Phil, le personnage interprété par Will Forte, n’est pas le dernier être humain au monde. Il est le dernier mec vivant. Il est pourtant deux hommes à la fois, le premier, l’ancêtre bêta qui ne pense qu’à se nourrir, prendre du plaisir et détruire. Il est également l’ultime incarnation de son époque: émasculé, incapable de se débrouiller par lui-même et de survivre dans un environnement hostile. Un homme sans repères qui, dépourvu de compagne, se laisse doucement mourir. Par la suite, même entouré de nombreux personnages, il va se sentir extrêmement seul. Comme s’il était le dernier homme sur Terre. Un genre qui n’a plus sa place dans le futur?


La série a pleinement conscience de mettre en scène des personnages qui ne sont pas aimables, des caricatures de l’homme et de la femme type. Mais ce qui devait être un ressort comique tourne à l’obsession. S’il n’y avait plus qu’un homme et une femme sur Terre les problèmes qui se poseraient seraient les mêmes que si l’humanité existait encore. Jeux de pouvoir, manipulation, traîtrise, impossibilité à s’attacher et incapacité de faire du mal à l’autre, à passer pour le plus faible, le plus mauvais, et donc à suivre ses envies. L’humanité, par le biais de l’homme, est donc condamné à ne jamais être heureuse, à ne jamais s’accomplir. À vivre une vie de servitude sans pouvoir suivre son instinct mais en courbant l’échine devant le bras de son maître: la femme.

Le deuxième sexe (finalement plus fort que le premier?)

La femme justement, qui est-elle? Elle est l’opposée du fantasme que Phil s’est créé pendant ses années de solitude: la bimbo soumise, splendide jeune femme aux grands yeux de biche. La femme fait peur, elle n’a pas le physique d’un mannequin et a la trentaine bien passée. Elle est incarnée par Kristen Schaal, récurrente du Daily Show, vue également dans Flight of the Conchords

La première réaction de Phil en la voyant sera de crier, pleurer, s’évanouir (en tenant son soutien-gorge tout de même) et de se couvrir de honte au réveil lorsqu’il découvre qu’il s’est uriné dessus alors qu’il était dans les vapes. Cette femme a aussi une forte personnalité, des principes, à l’inverse de Phil. Elle continue à suivre les règles, s’arrête aux panneaux «Stop» en voiture par exemple, ne pille pas, ne vit pas dans le stupre et le laisser-aller. Une femme présentée comme terrifiante pour Phil, possédant la force de ses convictions.

Mais c’est là que The Last Man on Earth se prend les pieds dans le tapis. Cette représentation des archétypes de genre qu’on tourne à la dérision et dont on peut facilement s’amuser amène inévitablement à prendre en pitié l’homme et à désavouer la femme. Phil est la caution comique du show, celui qui fait avancer l’intrigue malgré son idiotie congénitale et son incapacité à communiquer. Carol lui met continuellement des bâtons dans les roues, l’empêcher de vivre son farniente comme il l’entend, en exigeant qu’il l’aide à repeupler la Terre. Et pour cela, ils devront forcément être mariés.

La multiplication des imbéciles

L’humanité a presque disparu mais Carol pense qu’elle mérite encore d’être sauvée. Quitte à faire des enfants qui vont être obligés de «faire l’amour entre eux» comme lui fait remarquer Phil. Et pour que ces enfants ne soient pas des «bâtards» il faudra donc se marier à l’église, trouver des alliances, quitte à saccager gaiement une bijouterie. 

Carol obéit à ses croyances, Phil la suit à contrecoeur, mais pour ce faire Carol va remettre en question sa façon de vivre, oublier les principes qu’elle a toujours suivis, perdre la raison et se comporter comme une criminelle dans l’unique but de se marier (avec un homme qu’elle n’aime pas, elle ne le cache pas, mais c’est pour elle la seule bonne chose à faire). Pour suivre les vieux fantasmes imposés par l’ancienne civilisation, Carol se compromet donc complètement. Son mari, agacé, frustré, ne fait rien pour l’irriter, il la ménage sûrement dans un seul but: coucher avec elle. Il n’en a que faire de sauver l’humanité.

La force des clichés

L’arrivée de nouveaux personnages dans les épisodes suivants ne va pas venir contredire les principes précédemment établis par la série. L’introduction de nouveaux éléments dans la communauté, composée de sept personnes aujourd’hui, est presque devenue un running gag. Un duo de femmes volages fait son apparition mais leur utilité au sein de l’intrigue reste très limitée. Un nouveau couple se forme entre Todd, bonhomme jovial et joufflu qui compense son physique ingrat par sa personnalité attachante, toujours prévenant envers son prochain, et Melissa (January Jones, Betty dans Mad Men), créature au physique de rêve assez peu bavarde et plutôt suspicieuse. 

Là encore, la volonté de se jouer des clichés pour les briser tombe à plat: Todd, nounours sympathique, se révèle très peu sûr de lui dès qu’un autre mâle rôde et sa compagne, femme indépendante par excellence, semble souvent froide et sans coeur. Remarquons l’apparition amusante d’un nouveau Phil Miller interprété par Boris Kodjoe, homonyme qui ne partage que peu de choses mis à part son patronyme avec le personnage principal. Bien bâti et sexy, il va vite devenir le centre d’attention pour toutes les femmes de la communauté. Débrouillard, serviable, intelligent, il est en fait le cauchemar du héros: une version extrêmement améliorée de lui-même qui réussit là où il a toujours échoué. De façon paradoxale The Last Man on Earth nous dit qu’il n’y a pas d’avenir sur Terre pour l’homme d’aujourd’hui, faible, sensible, pétri de défauts, voire même menteur invétéré comme dans le cas de Phil. Mais un personnage d’alpha male comme celui du second Phil Miller, capable de prendre soin d’une femme, physiquement, moralement, spirituellement, semble promis à plus d’avenir. Pour que l’homme puisse continuer à exister doit-il redevenir un homme des cavernes, prendre exemple sur son modèle d’antan, être là pour veiller sur la communauté et se taire?

La série s’arrête donc avec lourdeur sur les attentes que les femmes ont des hommes et inversement, toujours en essayant de s’amuser de stéréotypes très normés, très datés. Constat d’échec, son humour fait mouche quand il s’aventure dans le territoire de l’absurde, usant de gags grotesques, multipliant les quiproquos, les situations extravagantes et les dénouements burlesques. En s’enfonçant dans la caricature répétée, dénuée de subtilité, The Last Man on Earth ne fait que promouvoir ces schémas éculés qui n’amusent plus personne. Si le dernier couple sur Terre arrête se se crêper le chignon pour décider de repeupler l’humanité, il faut espérer qu’ils laissent à leurs enfants l’opportunité d’exprimer leurs personnalités et leurs sexualités de façon moins rétrograde qu’à leur époque. C’est avant tout ce qu’on peut déplorer en regardant The Last Man on Earth: une nouvelle Terre certes mais, si on en croit la télévision américaine, pas de nouvelle chance pour bouleverser les stéréotypes de genre.

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