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Xyllela fastidiosa, la nouvelle «peste végétale» qui menace le Vieux Continent

Des champs d'oliviers dans la région des Pouilles, en Italie | N i c o l a via Flickr CC License by

Des champs d'oliviers dans la région des Pouilles, en Italie | N i c o l a via Flickr CC License by

Venue de Californie et portée par des insectes, une bactérie ravage les oliviers du sud de l’Italie et menace de nombreux végétaux. Le risque épidémique n'est pas négligeable.

L’Europe n’a pas encore pris la pleine mesure de la menace. C’est une bactérie connue sous le nom de Xylella fastidiosa. Plus précisément de l’une de ses multiples sous-espèces dénommée «pauca». Un agent pathogène véhiculé par des insectes qui ne sont pas encore identifiés. Ce couples bactérie-insectes ravage depuis de longs mois les oliviers de la région italienne des Pouilles, imposant l’abattage des précieux arbres et leur destruction par le feu. Aucune autre thérapeutique n’est possible.

Depuis peu, l’épidémie a dépassé la question des oliviers du sud de l’Italie. Une série de nouveaux éléments laisse redouter une rapide progression de cette nouvelle peste, dans l'espace (la Corse est directement menacée) et à de nouvelles espèces végétales cultivées, à commencer par la vigne, les pêchers, les citronniers, les caféiers, etc. La menace n’a rien d’hypothétique: le phénomène s’est déjà produit dans les années 1990 en Californie. La bactérie venait alors du Mexique et c’est de Californie qu’elle a gagné au début des années 2010 le sud de l’Italie, dans des circonstances qui ne seront sans doute jamais élucidées.

Introduction à Rungis dans des caféiers «d'accueil»

L’affaire a brutalement pris une nouvelle dimension avec la découverte d’un plant de caféier porteur de la bactérie pathogène chez un revendeur de plants de Rungis. Ces plants, vraisemblablement originaires du Costa-Rica, avaient été introduits dans l’Union européenne via Rotterdam. Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt venait alors de décider de prendre des «mesures nationales exceptionnelles» (dans l’attente de la mise en place de mesures au plan européen) afin de prévenir le risque d’introduction de la bactérie Xylella fastidiosa sur le territoire français.

«En application des mesures prises par arrêté publié le 4 avril dernier, les services de l’État détermineront, dans les meilleurs délais, les mesures complémentaires à mettre en place sur les autres espèces végétales sensibles qui auraient pu être exposées au risque de contamination», annonçait alors le ministère de l’Agriculture. Aujourd’hui, il précise que plus de 200 agents sont mobilisés, que des contrôles et prélèvements sont effectués dans les pépinières et exploitations agricoles et que des inspecteurs sont en alerte aux 32 points d’entrée des végétaux dans les ports et aéroports du pays.

On vient d’apprendre qu’un laboratoire de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) avait, le 24 avril, confirmé avoir diagnostiqué la bactérie pathogène, cette fois dans quatre plants de caféiers importés du Honduras via les Pays-Bas avant de transiter par le marché de Rungis.

Pour sa part, Vytenis Andriukaitis, commissaire européen à la santé et à la sécurité alimentaire, prône une «vigilance absolue» pour empêcher la propagation de Xylella fastidiosa. Le commissaire européen fait valoir que cette bactérie constitue aussi, dès aujourd’hui, une menace directe pour les vignes et agrumiers européens «qui pourraient devenir des plantes d’accueil» susceptibles d’amplifier le fléau –avec les conséquences économiques que l’on imagine.

Des inspecteurs sont en alerte aux 32 points d’entrée des végétaux dans les ports et aéroports

Les premières expertises menées laissent penser «qu’au moins 10%» des 11 millions d’oliviers de la province de Lecce sont touchés. Bruxelles laisse aussi entendre que l’Italie (qui a circonscrit une zone d’urgence de 241.000 hectares dans la région méridionale des Pouilles) aurait quelque peu «traîné les pieds» pour lutter contre l’épidémie –et ce, sous la pression de ses agriculteurs. Les spécialistes français font la même analyse.

La France, l’Espagne et le Portugal réclament dans le même temps un durcissement des règles de prévention. Lors de la dernière réunion du Comité permanent des végétaux et des animaux (SCoPAFF), Paris a réclamé le développement de tests diagnostiques harmonisés pour dépister au plus vite l’infection et l'abattre en amont. Le gouvernement réclame aussi une harmonisation des procédures d’abattage et d’incinération des végétaux contaminés.

L’affaire alimente d’ores et déjà une vive polémique dans les milieux agricoles. Stéphane Le Foll est très critiqué par les responsables italiens pour ses prises de décisions unilatérales au sein de l’Union européenne. Un embargo français, qui cible directement les producteurs des Pouilles, est particulièrement attaqué. Maurizio Martina, ministre italien de l’Agriculture, a qualifié la réaction française de «totalement inopportune», jugeant que le problème devait être traité par «l’Europe toute entière et de manière coordonnée».

Comme toujours dans ce type de situation, les lenteurs de la Commission européenne précipitent les mesures unilatérales d’embargo.

Pire que le phylloxéra

Pour sa part, le député européen José Bové vient d’appeler à la prise de mesures encore plus drastiques afin de protéger la Corse. Il vient de s’en expliquer sur Corse Net Infos:

 «C’est une peste végétale parce qu’il n’y a aucun moyen de traitement, ni sur les insectes, ni sur les arbres! [...] Le seul parallèle que l’on peut faire dans la mémoire paysanne est l’épisode du phylloxéra, quand la vigne a été totalement anéantie. Là, c’est pire, vu la multiplicité des végétaux à risque!

 

[...] Il faut une protection et une vérification de tous les plants qui arrivent des pays à risques. [...] Ensuite, il faut agir autour de la zone des Pouilles pour empêcher que la bactérie évolue vers d’autres régions d’Italie ou soit exportée vers d’autres secteurs. La Corse est directement menacée, mais aussi la Sardaigne, la Sicile, la Grèce, la Toscane…»

Tous les insectes qui se nourrissent de sève végétale doivent être considérés comme des vecteurs potentiels

Jean-Yves Rasplus, spécialiste d’entomologie à l’Institut national de la recherche agronomique

Pour Jean-Yves Rasplus, spécialiste d’entomologie à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), la menace est d’une particulière gravité:

« Nous sommes confrontés à une équation comportant un nombre considérable d’inconnues, explique-t-il à Slate.fr. Nous ne savons rien ou presque quant aux insectes pouvant transmettre le germe. Les insectes sont des porteurs sains de la bactérie et, se nourrissant de la sève des végétaux, ils sont les vecteurs de la maladie qui conduit à l'asphyxie’’ des plantes hôtes.

 

Tous les insectes qui se nourrissent de cette sève doivent être considérés comme des vecteurs potentiels. Les cicadelles sont vraisemblablement impliquées mais elle ne sont sans doute les seules. Cinquante espèces, dont les cigales, peuvent être impliquées et faute de techniques pouvant, en pratique, être utilisées sur le terrain, nous sommes considérablement démunis.

 

Il en va de même pour la thérapeutique. Nous ne pourrons pas avoir recours aux insecticides et, pour l’heure, la seule méthode consiste à procéder au plus vite à l’abattage et à la destruction des végétaux infectés. Cela soulève, en pratique, de considérables obstacles et résistances. Des nombreux travaux de recherche restent à mener et, pour l’heure, nous sommes particulièrement inquiets de l’évolution de la situation

José Bové n’a pas tort: Xyllela fastidiosa fait aujourd’hui immanquablement songer au phylloxéra. Ce minuscule insecte piqueur venu des États-Unis fut, à compter des années 1860, responsable d’une épidémie qui détruisit la quasi-totalité des vignobles français et européens.

De nombreux traitements chimiques furent tentés, sans succès, pendant des décennies. Seules des greffes avec des plants de vignes américains naturellement immunisées contre le phylloxéra permirent de sauver les cépages du Vieux Continent. Une thérapeutique aujourd’hui inenvisageable contre Xyllela fastidiosa et ses insectes porteurs.

 

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