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«Musulmans de France», «juifs de France»... Attention à la «djihadisation» des esprits

Souliers laissés à l'entrée de la mosquée El Houda, à Bordeaux, le 25 février 2015 | REUTERS/Régis Duvignau

Souliers laissés à l'entrée de la mosquée El Houda, à Bordeaux, le 25 février 2015 | REUTERS/Régis Duvignau

Ces évolutions lexicales ne sont pas anodines, mais sont révélatrices d'un glissement de sens de l'identité nationale, estime l'écrivain et universitaire François Rachline. Tribune.

La «cinquième colonne» est cet ennemi qui, à l’intérieur d’un État, œuvre au profit d’un autre. Une entreprise destructrice de la cohésion nationale qui commence presque toujours par imposer clandestinement son vocabulaire.

Quand Le Monde emploie l’expression les «juifs de France», ce ne sont pas les juifs qui sont en cause mais un principe qui est défié. Quand les médias utilisent sans discernement l’expression les «musulmans de France», ce n’est pas une religion qui est ostracisée, c’est encore le même principe qui est attaqué. Quand Le Figaro, pour couronner le tout, titre à son tour –le 23 avril 2015– «Les chrétiens de France», ce n’est pas la grande majorité des Français qui est désignée, mais toujours le même principe qu’on agresse.

Le principe, pour ébranlé qu’il soit désormais, reste simple: si la diversité caractérise la France, en dépit de ses efforts au cours de l’histoire, de temps à autre, pour la nier, il existe bien des façons d’être français sans que jamais l’une d’entre elles n’exclue les autres. Sans que la multiplicité des convictions n’entre en conflit avec l’unité nationale.

Je peux être français avec un père né en Russie comme un autre peut l’être en venant d’Algérie, du Cambodge, du Canada, de Norvège, de Provence ou de Bretagne. Je peux être juif comme un autre peut être musulman, chrétien, bouddhiste, libre penseur ou agnostique. Sans majuscules. Le principe de laïcité permet ce mélange en garantissant à chacun de ne pas être inquiété pour ses croyances, en permettant à tous de s’adonner librement à leurs pratiques cultuelles sans jamais imposer quoi que ce soit à quiconque.

Glissement de langage

Je croyais jusqu’à présent vivre dans un pays où les différences religieuses existaient, certes, mais ne permettaient pas de définir l’identité de qui que ce soit. Je pensais qu’un prêtre, un imam, un rabbin étaient d’abord français. Je pensais que le christianisme, l’islam, le judaïsme et que sais-je encore n’offraient qu’une identité particulière d’un individu, tandis que sa nationalité en indiquait immédiatement l’identité générale.

La carte d’identité est nationale, non religieuse, même si la France a dérogé à ce principe, pour sa honte, entre 1941 et 1944. L’Hexagone n’est pas seulement un cadre de vie, mais un espace de culture historique. Un creuset où se façonne une essence collective en même temps qu’un opérateur d’intégration. Ce qui interdit, soit dit en passant, d’imaginer des programmes d’enseignement qui l’oublieraient ou le refuseraient, quelle que soit la raison invoquée.

La carte d’identité est nationale, non religieuse

Dans les pays religieux, où une religion d’État persiste, je comprends qu’on parle des chrétiens de Syrie ou des juifs d’Iran, encore qu’en Israël on ne parle jamais de musulmans mais d’arabes israéliens. Si donc en quelques mois, au miroir de la presse, une logique multiséculaire semble remise en cause, il est difficile de ne pas s’interroger. S’agit-il seulement d’un glissement inoffensif de langage? Peut-on soutenir que l’immense majorité des Français n’est plus qu’un ensemble de personnes nées dans la religion chrétienne et vivant en France?

Représentation mentale

Je ne le crois pas. De la même manière que Robert Badinter, il y a déjà longtemps, parlait de la «lepénisation» des esprits, il faut craindre désormais une «djihadisation» des esprits.

Certes, les démocraties combattent les djihadistes avec des armes à feu. Certes, nous luttons contre la menace croissante d’attentats et d’assassinats au hasard. Certes, nous sommes horrifiés par les abominations dont se rendent coupables ces nazis d’un nouveau genre. Mais nous leur offrons, sur nos arrières, de quoi ronger notre identité.

Quand on ne parlera plus des Français mais des chrétiens de France, des juifs de France, des musulmans de France et autres, quel que soit le sort des armes, nos ennemis ne seront pas éloignés de la victoire. Il en faudra peu pour qu’on en arrive à parler des chrétiens tout court, des juifs tout court et des musulmans tout court. Ce ne sera plus seulement une question de vocabulaire, mais une nouvelle représentation mentale aura conquis la pensée. Le socle national, fendillé, fêlé, peut-être brisé, aura éclaté en un ensemble de parties plus ou moins compatibles, plus ou moins articulées, plus ou moins stables. Et plutôt moins que plus.

La guerre, disait Victor Hugo, c’est la guerre des hommes; la paix, c’est la guerre des idées. De fait, la bataille des mots est la première que se livrent les idées. S’ils ne s’érigent pas en remparts contre les tempêtes, les mots sont les principaux annonciateurs des maux. Il faut que les politiques, la société civile, nous tous, redoublions de vigilance et soyons attentifs au moindre dérapage dans les termes employés. Il faut aussi en appeler aux médias, premiers en ligne, révélateurs et formateurs de l’opinion, pour qu’ils cessent, sans doute sans s’en rendre compte et certainement sans mauvaise intention, de confondre cinq colonnes à la une et cinquième colonne en une.

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