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Entendre les morts n'est pas aussi fou que vous le croyez

M.A.Frederick Collins©Emile_Guarini_CNUM_DR.jpg

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Pour les pratiquants de la transcommunication instrumentale, enregistrer la voix des morts n’a rien d’une folie. A l’occasion de l’exhumation d’un texte rare, on apprend d’ailleurs que l’inventeur Thomas Edison travaillait sur une machine censée aider les disparus à converser avec les vivants.

«Il m’a toujours paru particulièrement absurde d’espérer que les "esprits" veuillent bien perdre leur temps à faire joujou avec des objets grossiers et aussi peu scientifiques que des tables, des chaises ou un jeu de lettres»

Même s’il a été bluffé (dupé?) par le mentaliste Bert Reese, l’auteur des lignes précédentes n’était pas du genre à s’amuser avec une planche ouija comme n’importe quel personnage bientôt sacrifié de Paranormal Activity 7. Oui, Thomas Edison (1847-1931) a toujours eu les pieds sur terre et l’œil sur sa fortune. Durant sa carrière d’inventeur, l’industriel américain, le Nemesis de Nikola Tesla, a déposé plus de mille brevets, parfois en grillant la priorité avec cynisme aux vrais créateurs. On lui doit, entre autres, l’ampoule électrique, la pile alcaline, le phonographe et la chaise électrique... 

Edison ©Mathew Brady

Mais son invention la plus fascinante est celle qu’il n’a jamais terminée: une machine pour communiquer avec les morts dont on a failli tout ignorer. Jusqu’à ce que Philippe Baudouin, chargé de réalisation à France Culture et historien de la radio, exhume et présente un incroyable texte d’Edison, Le Royaume de l’au-delà (éditions Jérôme Millon) dans lequel l’Américain expose sa théorie très personnelle de la vie après la vie.

«Durant mes recherches, explique Philippe Baudouin, je me suis vite rendu compte qu’il y avait un parallèle assez fécond entre l’histoire de la radio et les sciences occultes. Qu’ils soient ingénieurs, physiciens ou industriels, ceux que l’on désigne généralement comme les inventeurs de la radio, Oliver Lodge, William Crookes, Nikola Tesla ou le Français Edouard Branly, tous ont pratiqué le spiritisme ou se sont intéressés aux phénomènes qu’on qualifie d’occultes». Edison ne fait pas exception.

La Voix des morts

Bande-annonce de La Voix des morts

«C’est un film avec Michael Keaton, La Voix des morts qui m’a mis la puce à l’oreille. Il raconte l’histoire d’un veuf qui capte la voix de son amoureuse disparue et s’ouvre par une citation d’Edison évoquant une machine capable d’entrer en communication avec les morts»

Après des années de recherche, Philippe met la main chez un bouquiniste sur la traduction française des Mémoires et observations de l’inventeur parues en 1949 chez Flammarion. Holy ghost! Il se termine par Le Royaume de l’au-delà, texte maudit devenu à lui seul un serpent de mer international! Car après une première version intégrale, les éditions américaines suivantes ont passé à la trappe le chapitre sur l’occultisme. Pourtant, s’il entretenait lui-même un mystère sur l’apparence de sa machine, Edison parlait librement à la presse de l’époque d'occultisme, qu’elle soit généraliste (le New York Times) ou spécialisée. 

«Sans doute que les ayants droit n’ont pas voulu obscurcir le tableau», considère Philippe. «Edison avait une relation au corps profondément malsaine et morbide». A la fin du XIXe siècle, partisan du courant continu, il a mené la «guerre des courants» contre Nikola Tesla et George Westinghouse, les promoteurs du courant alternatif. 

Pour prouver la dangerosité de celui-ci, il a eu l’idée de développer la chaise électrique. En 1890, le condamné à mort William Kemmler a le malheur de l’étrenner. Soumis à des décharges de courant alternatif d’intensité croissante, il est mort après plusieurs heures de torture. 

C’est aussi à Edison que l’on doit le premier snuff movie de l’histoire

C’est aussi à Edison que l’on doit le premier snuff movie de l’histoire. En 1903, alors que le courant continu qu’il soutenait a perdu la partie, il propose l’électrocution par courant alternatif de la pauvre éléphante Topsy. Ok, l’animal avait tué plusieurs hommes –dont le méchant qui avait tenté de lui faire avaler une cigarette allumée– et, chevauchée par son gardien ivre mort, elle venait de terroriser Coney Island. Cela ne justifie pas la cruauté d’Edison qui a demandé à certains de ses employés de filmer l’exécution – l’animal s’est pris 6600 volts.

Attention, âmes sensibles, s'abstenir:


Les unités de vie qui constituaient Kemmler et Topsy se sont-elles envolées pour former un autre individu ou une plante? C’est ce que l’on pourrait imaginer en prenant au pied de la lettre le texte un brin loufoque d’Edison. «Il propose une théorie de la survivance de la personnalité humaine après la mort», commente Philippe Baudouin: 

«Pour lui, l’âme est un corps invisible qui a une matérialité à travers de très petites substances. Il les appelle les unités de vie, elles se rassembleraient sous forme d’essaim. Ainsi, il était persuadé qu'une fois que la mort a fait son travail, la mémoire se disperse durant un court laps de temps en petites unités métaphysiques qu’une machine pourrait capter, amplifier et porter à l’écoute». 

Cet appareil, Philippe le désigne comme le «nécrophone» dans sa longue, instructive et très critique présentation. «A ma connaissance, il n’a jamais fini de construire sa machine et il en est resté à la note d’intention. Il parle juste d’une valve». Un croquis sommaire (reproduit dans le Royaume de l’au-delà) publié en 1963 dans une revue américaine, Fate, va un peu plus loin, montrant une trompette en aluminium, un micro et une antenne. «Peut-être par effet d’électrolyse un phénomène se produirait, favorisant la captation par le biais de cette valve de voix venues de l’au-delà…», imagine Philippe Baudouin. Qu’en est-il de cette machine et du pacte qu’Edison avait signé avec un de ses collaborateurs, voulant que le premier disparu ferait signe au survivant? Quelqu’un a-t-il récupéré les plans de sa machine?

D’une certaine manière, Edison est devenu le père spirituel des représentants de la transcommunication instrumentale

Philippe Baudouin

«D’une certaine manière, Edison est devenu le père spirituel des représentants de la transcommunication instrumentale, ceux qui grâce aux machines pensent pouvoir capter des voix de l’au-delà. Sans le vouloir, il a initié une pratique encouragée par les progrès des techniques, notamment les moyens d’enregistrement à partir du phonographe. Il fait partie d’une trinité avec le Suédois Friedrich Jürgenson et le Letton Konstantin Raudive qui, eux, utiliseront des magnétophones à bandes».

Chanteur d’opéra et cinéaste, Jürgenson a découvert le phénomène de voix électroniques de manière totalement accidentelle. «Un jour, pour une bande-son d’un de ses films, il part enregistrer des oiseaux avec son magnétophone. Quand il revient chez lui, il découvre, superposé au chant d’oiseaux, une voix qui l’interpelle et un son de trompette. Quand il recommence, pour se convaincre qu’il s’agissait d’une interférence, c’est sa mère défunte qui s’adresse à lui et l’interpelle! Je trouve ça assez beau: la bande magnétique reconstitue le cordon ombilical de matière immatérielle et électromagnétique. Du coup, Jürgenson consacrera le restant de sa vie à enregistrer des voix, pas seulement de proches mais aussi de personnages historiques comme Van Gogh! En tout cas, lui en est persuadé»

Konstantin Raudive, après avoir rencontré Jürgenson, prend le relais. «En tant que psychologue, il va produire un discours antipsychanalytique: "ces voix sont étrangères à ma propre conscience, pas question de schizophrénie ou d’hallucination auditive: il y a une réalité inscrite sur la bande, bande qui est elle-même garante de l’objectivité de ces phénomènes." Raudive sera une des sources du cut-up, William Burroughs s’inspirera de son travail pour l’essai Ça appartient aux concombres. Car oui, il y a une poésie dans ces voix de l’au-delà…»

(En 1971, un disque compilant les enregistrements de Raudive est édité. Un de ses passages sera samplé par The Smiths, Third Bass et d’autres, voir à la 6’27)

Si l’on me pose la question frontalement, je répondrai que je crois aux fantômes…. à condition de s’accorder sur le sens de ce mot

Philippe Baudouin

D’ailleurs, réglons maintenant le cas de l’authenticité des phénomènes. «Pour moi, c’est la question la moins importante à se poser», affirme Philippe Baudouin: 

«Les discours, les approches, tout ceci est déjà symptomatique d’une réalité, parfois d’une incapacité à faire un deuil… Ce qui m’intéresse le plus, c’est le croisement possible entre l’histoire des techniques d’enregistrement et ces phénomènes occultes. Ce dialogue historique, philosophique et métaphysique est le cœur du problème. Si l’on me pose la question frontalement, je répondrai que je crois aux fantômes…. à condition de s’accorder sur le sens de ce mot. Le faire sortir de son décor de manoir hanté et peut-être se dire que des survivances existent sur les ondes, dans les parasites et surtout dans les machines. 

Derrida le dit dans le documentaire Ghost Dance: la caméra, le téléphone ou le microphone créent des fantômes. 

D’ailleurs, le 11 mars 1878, quand à Paris le premier modèle du phonographe d’Edison est présenté lors d’une séance de l’académie des sciences, un vieil académicien crie au scandale, en expliquant que c’est impossible, que la voix ne peut être capturée par la machine. A partir de ce moment-là, le phonographe et la spectralité sont liés pour toujours».

Que l’on y croit ou pas –qu’importe– la transcommunication instrumentale (TCI) est une réalité vu le nombre important de pratiquants– et on ne parle pas seulement des chasseurs de fantômes qui se filment

La question du deuil

Philippe Baudouin en a rencontré plusieurs pour une très belle émission produite pour France Culture, vrai complément sonore à la réédition du Royaume de l’au-delà, Les Langues de l’éther. On y entend ainsi l’artiste Emmanuel Dilhac qui tente de communiquer avec son fils décédé en utilisant une radio. 

«Selon lui, l’espace entre les fréquences est porteur de message qu’il faut décrypter. Certains ont jugé que c’était l’occasion pour les hallucinations auditives de se produire. Mais il déploie aussi un discours poétique à travers cette possibilité de protéger et conserver ce lien-là».

Derrière la TCI, il y a très souvent l’impossibilité de faire le deuil. «Quand Edison travaille sur sa machine, on est au lendemain de la 1ère Guerre mondiale et quantité de familles sont endeuillées. Lui doit considérer qu’il y a un véritable marché à s’approprier, celui de la mort». Comme il n’est pas arrivé à ses fins, le seul matériel nécessaire est un enregistreur, analogique ou digital. A l’Union Scientifique Francophone pour l’Investigation Psychique et l’Etude de la Survivance (USFIPES), association parisienne fondée en 1919, on a longtemps utilisé le magnétophone avant de passer récemment à l’ordinateur. 

Yvonne Ressouches, une des doyennes de l’endroit –que l’on entend dans Radio Fantôme, documentaire de Marie Chartron et Véronique Vila se souvient de sa première expérience de TCI:

«Il y a une vingtaine d’années, j’ai assisté à un colloque organisé en Allemagne qui détaillait la méthode de Jürgenson. En rentrant à Paris, j’ai proposé qu’on fasse un atelier une fois par mois à l’USFIPES. Comme certains conférenciers préconisaient de mettre un bruit de fond, quelque chose de doux comme l’eau qui coule ou de la musique, j’avais mis une symphonie de Mozart. Quand j’ai réécouté, j’étais sans espoir mais, à un certain moment, la musique s’est arrêtée et j’ai entendu: "nous sommes ici". Enfin, j’ai entendu ou cru entendre… parce que je ne veux pas exagérer le phénomène. Mais il ne faut pas, non plus, douter de tout et bannir des preuves éventuelles si on veut avancer dans la recherche»

Au moment où l’atelier mensuel démarre, une quinzaine d’adhérents s’est réunie. Pas d’illuminés parmi eux ou de profil-type, vous pourriez les croiser dans la rue sans imaginer qu’ils cherchent à communiquer avec les morts. 

Après une prière adressée aux esprits, l’enregistrement commence. Chaque participant s’approche de l’ordinateur et son micro intégré pour poser sa question, l’assemblée observe ensuite deux minutes de silence afin qu’une éventuelle réponse soit enregistrée dans de bonnes conditions. Mme Ressouches est debout, les yeux clos, concentrée. A part une jeune femme qui cherche à savoir si elle est entourée de forces positives, la plupart des sollicitations sont précises. Ainsi, une dame demande à sa mère défunte si la pratique de l’écriture automatique peut favoriser leur échange. 

Plusieurs personnes tentent de communiquer avec un ancien adhérent disparu en décembre. 

Intriguant, le cas de cette mère inconsolable qui aimerait entendre la voix de son fils décédé

Plus intrigant, le cas de cette mère inconsolable qui aimerait entendre la voix de son fils décédé. Le mois dernier, après qu’elle a posé sa question, un saisissant gazouillement d’oiseau («cui cui») a été enregistré. Comme le défunt était un amoureux de la nature, était-ce un signe de sa présence? C’est ainsi qu’elle l’interprète. 

Cette fois-ci, quand on écoute l’enregistrement réalisé une demi-heure auparavant, on entend un souffle très sonore et, même de la place où je suis, une voix qui semble dire «je t’aime». Que le fichier sonore ait été trafiqué paraît impossible et aussi probable que de voir votre grand-mère hacker le Pentagone. 

Après dérushage et débriefing collectif, les participants se donnent rendez-vous le mois prochain. D’ici là, l’enregistrement aura été nettoyé. Le plus étonnant est l’absence générale d’extravagance, de débordement. Pour les adhérents présents, la TCI est une pratique normale. «Nous pensons que l’âme survit, explique Yvonne Ressouches. Les gens qui viennent ici sont convaincus». Elle lâche: «parfois, je me demande si l’on ne pose pas trop de questions, je ne sais pas à quel point on ne dérange pas, les esprits».

Le Royaume de l’au-delà

de Thomas Edison

Précédé de Machines Nécrophoniques par Philippe Baudouin, 

Jérôme Million éditeur

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