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Cinéma: la révolution dans le rétro

«On est vivants» ©Happiness Distribution

«On est vivants» ©Happiness Distribution

Deux films sortis mercredi 29 avril, «On est vivants» et «Howard Zinn», témoignent, à rebours de leur projet, des impasses nostalgiques et dogmatiques d’une extrême gauche incapable de se réinventer.

Est-ce la proximité du 1er Mai? Deux films sont sortis simultanément ce mercredi 29 avril sur les écrans français, portés par une semblable ambition et animés de motivations politiques comparables: On est vivants de Carmen Castillo et Howard Zinn, une histoire populaire américaine d’Olivier Azam et Daniel Mermet. L’un et l’autre, en s’appuyant sur une histoire longue, veulent témoigner pour un engagement radical dans le monde actuel.

Au principe du nouveau film de Carmen Castillo se trouvent, intimement nouées, trois motivations, toutes les trois dignes de la plus haute estime: l’amitié, le deuil, la fidélité aux engagements. Militante révolutionnaire chilienne obligée de s’exiler en France après le meurtre de son compagnon et de nombre de ses camarades par les tueurs de Pinochet (situation à l’origine de son précédent long métrage, Calle Santa Fe), la réalisatrice avait rencontré à son arrivée à Paris Daniel Bensaïd, philosophe, enseignant et militant trotskiste, auquel une longue amitié la liera. Daniel Bensaïd est mort le 10 janvier 2010.

Si le film, à partir d’archives et d’entretiens avec les proches, veut rappeler l’itinéraire de cet homme et saluer sa mémoire, il entend le faire en s’inscrivant dans la continuité de ce qui fut la dynamique de toute l’existence du cofondateur de la Ligue Communiste Révolutionnaire, qui n’aura cessé d’affirmer que «tout est encore possible» (titre d’un livre d’entretiens paru juste après sa mort aux éditions La Fabrique). 

Carmen Castillo entend donc associer l’évocation de son ami à l’actualité des luttes et des avancées vers un changement de l’ordre du monde globalement assujetti aux normes du capitalisme. On est vivants fait ainsi alterner documents rappelant le passé et petits reportages tournés en divers endroits, surtout en Amérique latine –du Chiapas du sous-commandant Marcos aux mouvements des «Sans terre» brésiliens et des peuples indigènes boliviens– mais aussi, en France, au côté des activistes de Droit au logement, de militants syndicaux à Saint Nazaire ou chez Total en grève.

La voix off de la cinéaste dit ce qu’il faut éprouver et comprendre. Surtout, le parti-pris d’affirmation du film d’un état des rapports sociaux s’impose au choix des images et des situations, à l’organisation des séquences. Dans la meilleure tradition léniniste, on retrouve la prééminence d’un discours maître, doxa révolutionnaire assemblant les exemples allant dans son sens, en faisant fi des contextes, des diversités, des complexités.

Avec les meilleures intentions, Carmen Castillo transforme dès lors des moments en emblèmes, emblèmes d’une représentation du réel incapable de le prendre véritablement en charge, imagerie révolutionnaire à base d’icônes et d’incantations, opération sentimentalo-spectaculaire qui n’aident ni à comprendre ni à faire. Bien évidemment, il n’y a là aucune commune mesure avec ce qu’ont pu être la sincérité et la droiture de l’engagement de Daniel Bensaïd, ou de ceux des militants actuels –comme d’ailleurs de la réalisatrice elle-même.

Braquant avec affection sa loupe sur quelques groupes et quelques pratiques, ce film qui voulait être ouvert sur ce qui dans le monde réel porte les promesses du changement, même dans une période de reflux massif des idéaux révolutionnaires et de retour en force des idéologies les plus archaïques, en ignore aussi toutes les formes innovantes, toutes les prises en compte de rapports sociaux différents, d’utilisation de nouvelles technologies, de nouvelles pratiques, de nouvelles formulations.

En 1977 (il y a 38 ans!), avec Le Fond de l’air est rouge, Chris Marker trouvait la forme cinématographique adéquate pour tirer les leçons politiques des échecs révolutionnaires du siècle, sans rien renier des nécessaires combats contre l’injustice et l’oppression. A cette aune, On est vivants apparaît comme une plutôt déprimante régression, inséparablement sur le plan politique et sur celui de la manière d’en faire cinéma.

Une histoire alternative de  l’Amérique

Howard Zinn, une histoire populaire américaine, s’appuie quant à lui sur un livre de l’historien et activiste américain Howard Zinn, A People’s History of the United States, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires depuis 1980, et partiellement traduit en français (Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1942 à nos jours, éditions Agone). Cet ouvrage est consacrée à l’histoire des Etats-Unis du point de vue des exclus et des victimes, il prend à revers la fresque officielle de la construction de la «plus grande démocratie».

Le film, images d’archives à l’appui, insiste surtout sur l’écrasement violent du syndicalisme ouvrier à la fin du 19e siècle et durant les premières décennies du 20e, établissant la brutalité de la loi du profit comme principe d’organisation social. 

Il s’agit en effet du premier volet, sous titré Du pain et des roses, d’une histoire alternative de  l’Amérique par le film qui doit en compter trois. Appuyé sur des documents d’époque souvent très émouvants, comme ceux concernant la révolte et le massacre des mineurs à Ludlow au printemps 1914, ou l’évocation les figures légendaires, réelles comme Emma Goldman, Mother Jones ou Joe Hill, sublimées comme Charlot, ce récit est énoncé par la voix de l’activiste radiophonique Daniel Mermet. 

Il formule, à nouveau, ce qu’il convient de comprendre et d’éprouver, dans un usage sommairement illustratif des images et des sons. qui ne laisse aucune place au spectateur. Tout le contraire de ce qu’accomplissait, sur le même motif des traces des mouvements de révolte et de leur écrasement impitoyable, l’admirable mais méconnu Profit Motive and the Whispering Wind de John Gianvito.

La voix off comme voix du maître

Il y a beau temps que des cinéastes, y compris dans le domaine du documentaire, ont inventé des places fécondes et stimulantes à la voix off (par exemple Marker) comme de la possibilité de s’en passer (par exemple Gianvito). Dans le film de Carmen Castillo comme dans celui d’Azam et Mermet, elle redevient cette «voix de son maître» (fut-ce un maître affirmant un discours contestataire) qui domine et réduit. 

Par leurs chemins différents mais parallèles, On est vivants et Howard Zinn témoignent, à rebours de leur projet, des impasses nostalgiques et dogmatiques d’une extrême gauche incapable de se réinventer. Leur manière d’utiliser le cinéma témoigne exactement des mêmes impasses. Ce n’est pas réjouissant, mais c’est finalement logique.

«On est vivants»

De Carmen Castillo

Durée: 1h43

Sortie: 29 avril 2015

Séances

«Howard Zinn, une histoire populaire américaine»

D'Olivier Azam et Daniel Mermet

Sortie: 29 avril 2015

Séances

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