Partager cet article

Comment filmer la masturbation au cinéma?

Scène extraite d'«American Pie» avec Jason Biggs. DR.

Scène extraite d'«American Pie» avec Jason Biggs. DR.

Et comment le deux poids-deux mesures persiste inexorablement entre la masturbation féminine et la masturbation masculine.

La masturbation au cinéma, comme le tweetait récemment Quentin Dupieux, il vaut mieux la voir sur l’écran que dans la salle. 

Censure et auto-censure ont pourtant longtemps privé cet acte de représentation cinématographique. Aujourd’hui, les cinéastes ne manquent pas d’inventivité pour varier la mise en scène des plaisirs solitaires. Même si un combat reste à mener: la femme qui met la main dans sa culotte à elle aussi le droit de servir de ressort comique.

Vive le 21e siècle

La fin du monde n’a pas eu lieu. La station Mir n’est pas tombée, l’«Apocalypse Maya» visiblement mal calculée. Quant au bug de l’an 2000, un autre échec: les avions ont continué de voler et les ordinateurs d’être allumés. Plus que jamais même. Avec le passage au nouveau millénaire, une nouvelle habitude se propage, on les laisse tourner toute la nuit pour récupérer les derniers films à succès. Le cinéfilou se retrouve avec une copie d’American Pie (Chris et Paul Weitz, 1999) à la maison alors qu’il vient tout juste de sortir en salles. 

C’est l’avènement du téléchargement illégal, l’époque des premières VHS de films piratés vendues 50 francs sous le manteau et des premières scènes ripées à partager. Parmi elles, la fameuse scène dite «de la chaussette» d’American Pie (en plus de celle «de la tarte» s’entend). Les adolescents sont hilares, les parents consternés comme ceux de Jason Biggs le découvrant une chaussette sur le sexe prêt à se mettre au travail. Ce qui ne pouvait pas même être suggéré un demi-siècle plus tôt a désormais parfaitement intégré le cadre.

Montrer un sexe ok... montrer du sexe non !

Au début de cette scène d’American Pie, le sexe de Biggs est sous la ligne de flottaison. A l’air, mais hors champ. Déjà recouvert d’une chaussette, l’ado double ensuite la sécurité en recouvrant son membre avec un oreiller pour faire illusion auprès de ses parents intrusifs. Les secondes s’écoulent, son érection devrait passer. Au contraire, surprise, le père retire l’oreiller et son chibre chaussé apparait en gros plan. 

Reculer pour mieux sauter comme les Weitz le font ici, c’est la spécialité des frères Farrelly, une de leurs mécaniques narratives les mieux huilées. Viennent en tête deux exemples: dans Bon à tirer (2011), le micro-pénis d’un personnage secondaire tarde à se révéler avant d’emplir soudainement le champ, autant qu’il le peut du moins; et dans Mary à tout prix (1998), «la merguez et les pois chiche» coincés dans la fermeture éclaire de Ben Stiller sont longuement décrits, au point que l’on perde espoir de voir le carnage, avant que les Farrelly ne les imposent en gros plan.


Preuves en sont ici qu’avec ce tandem, le sexe prend l’air. Ce n’est pourtant pas le cas lors du passage culte qui voit Stiller s’exciter sur les photos de lingerie d’un 3 Suisses américain avant son rencard avec Mary. Le gag à retardement, plus tardif que jamais, est bien reconduit puisque l’on retrouve un peu plus tard la semence du jeune homme sur son lobe d’oreille puis dans les cheveux de son amour de jeunesse. Ca va loin. 

Alors pourquoi ne pas avoir cadré son sexe dans la salle de bain quelques minutes plus tôt? Parce qu’il le touche, tout simplement. Dès lors, ce n’est plus un gros plan anatomique, mais un gros plan à caractère sexuel. Filmer un sexe et une masturbation, cela n’a rien à voir.

Chez les frères Weitz, c’est l’organe usuellement tabou qui intègre le champ, tout en restant invisible. Chaussette. L’acte masturbatoire du dadais Biggs devient le running gag de la saga, toujours dans le champ mais toujours caché, successivement par un oreiller ou un drap, en somme tout ce qui lui tombe dans l’autre main. Des gags donc, et l’homme en est la vedette.

Masturbe-toi et pleurs!

A l’autre bout du spectre, la masturbation féminine est essentiellement utilisée dans un contexte dramatique. Ne cherchez pas de contre-exemples, il en existe et en voici un bon: The To Do List avec Aubrey Plaza.

Capture d'écran de cette vidéo Mojo montrant The To do list, et compilant des scènes de masturbation

Reste que, bien plus que chez l’homme, la masturbation féminine s’avère vectrice et révélatrice de tristesse. Les plus beaux «crying wanks» du cinéma: Michelle Reis dans Les anges déchus (Wong Kar-wai, 1995) et Naomi Watts dans Mulholland Drive (David Lynch, 2001), la première scène étant aussi ouatée que la seconde est rêche. Restent leurs larmes pour les unir dans la mélancolie. 

Cette souffrance peut étreindre celle qui masturbe mais aussi celui se laissant faire, comme dans Le tournoi d’Elodie Namer (sorti le 29 avril en France). Dans une baignoire, le personnage de Lou de Laâge soulage son copain, mais un pari guide en réalité son geste. Le fapping dure et dure, et la gêne se lit sur le visage de l’actrice. Le garçon sort du bain et prendra finalement son pied à la fin du Tournoi en utilisant les siens pour casser une voiture; un défouloir visiblement jouissif qui, avant cette scène, de States of Grace à The Smell of Us en passant par Street Fighter 2 sur Super Nes, semble avoir fait ses preuves.

Ceci ne règle pas le distinguo opéré par les cinéastes et la façon dont les spectateurs reçoivent encore les scènes de masturbation selon qu’elles soient masculines ou féminines. Le «crying wank» est rare chez les hommes: l’une des scènes les plus bouleversantes étant celle de Mark Rylance, culotte de son ex à la main, dans Intimité de Patrice Chéreau (2001) ou bien l’auto-éjaculation faciale de Shortbus (John Cameron Mitchell, 2006), qui peut faire sourire quand le jeune homme débute sa chandelle mais n’a plus rien de drôle à la fin. 

De rares exceptions pour un double standard entériné: la masturbation féminine, apparemment, c’est du sérieux. A titre d’exemple, l’irruption d’un proche dans la pièce où le personnage se donne du plaisir en solo est généralement pensée comme drolatique si l’homme est surpris (Ca chauffe au lycée Ridgemont, American Beauty, American Pie...) mais catastrophique si c’est la femme (Black Swan, We need to talk about Kevin...). Dans le porno, si une fille surprend son copain, elle va lui donner un coup de main; si lui la surprend, il va la «punir». Les codes ne sont pas les mêmes, mais le système à deux poids deux mesures perdure. Pour voir une fille surprise en pleine action et que les rires fusent, il faut lancer Sex Academy (Joel Gallen, 2001). Problème, la scène n’est autre qu’une parodie de la fameuse «scène de la chaussette» d’American Pie.

Un sas en sus?

Alors, pourquoi seule l’autophilie masculine devrait-elle être tournée en dérision? L’acte serait-il trop laid pour être filmé au premier degré? C’est presque ce qui dit en substance le film espagnol 10.000 Km de Carlos Marques-Marcet (sorti le 29 avril). 

Son couple étant engagé dans une relation à distance, ils en viennent logiquement à utiliser Skype à des fins érotiques. Elle se masturbe en premier puis, quand vient le tour de son petit ami, il ferme les yeux et s’adonne à l’onanisme sans trop se soucier de sa partenaire. Gageons que si elle l’avait fait, lui aurait continué à regarder. Mais pour la jeune femme, son indifférence lui rend l’image insupportable. 

Alors pour en finir, elle le castre. Plus exactement, elle referme le clapet de son ordinateur portable mais le résultat est le même aux yeux du spectateur. Qui, d’ailleurs, est maintenu à distance pendant la séquence, du fait qu’il observe un écran à travers un écran. Ce pourrait bien être la solution pour montrer un personnage main sur le sexe sans trop titiller les censeurs. Dans Pusher par exemple (Nicolas Winding Refn, 1996), une scène pornographique est bien visible mais à travers un écran de télévision. Ce simple sas de sécurité visuel a assuré au film de n’écoper que d’une interdiction au moins de 16 ans lors de sa sortie en salles. A ce jour, à défaut de faire pulluler des écrans partout, les cinéastes doivent encore faire preuve d’inventivité pour proposer ce type de scène.

Au début, la masturbation au cinéma était parfaitement hors champ et même hors de question, puis elle fut simplement cachée dans les ellipses, avant de l’être par des draps, puis des chaussettes. Quelques réalisateurs ont ensuite osé mettre en scène l’acte, plein axe et sans fard. Quelle peut bien être l’étape suivante, à part une volonté de le capter toujours et encore de plus près? Riad Sattouf l’a deviné: filmer du point de vue de l’organe. Il avait 21 ans quand le premier American Pie est sorti, peut-être l’a-t-il vu et peut-être a-t-il ri. Ce qui expliquerait sa propre scène de chaussette dans Les beaux gosses (2010).

La particularité du passage réside dans le plan prétendument embarqué sur le sexe de Vincent Lacoste. Le va-et-vient auquel il s’adonne est alors simulé par le mouvement de la caméra. Le spectateur est si près du sexe qu’il ne le perçoit plus. Voici le point de non-retour: on ne voit plus rien, pas de main, pas de sexe, et pourtant c’est tout sauf de l’auto-censure. Le hors-champ crée le champ. Cette fois, on est en plein dedans, le sexe a été totalement ingéré.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte