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«Empire» n’est pas une «série pour les noirs», elle signe d'abord le retour du soap opera

Lucius Lyon entouré de sa famille, prête a tout pour s'emparer de l'Empire | via Allociné

Lucius Lyon entouré de sa famille, prête a tout pour s'emparer de l'Empire | via Allociné

Phénomène aux États-Unis, la série du réalisateur Lee Daniels a la particularité de présenter un casting très majoritairement noir. Mais là n’est pas l’essentiel.

«Ne le fais pas pour moi. Ne le fais pas pour ta mère. Ne le fais pas pour tes frères. Tu vas le faire pour la musique. Tu dois t’en souvenir, c’est ce pourquoi Dieu nous a mis sur cette planète, Jamal. En laissant de côté nos bagarres, ce que l’on ressent les uns pour les autres, ou la façon dont on se fait du mal. La musique, c’est pour toujours.»

Dans ces quelques phrases, prononcées dans l’épisode 8 de la saison 1, résonne l’essence même de la série Empire, dont la saison 2 vient de débuter sur la chaîne Fox vient de diffuser en France et dont W9 a acheté les droits de diffusion: les liens du sang et de la musique entremêlés, souvent éclatés, mais toujours présents.

Empire, c’est le nom de la major de Lucius Lyon, ancienne gloire du rap devenu roi de la musique hip-hop. Apprenant qu’il souffre d’une sclérose latérale amyotrophique et que sa fin est proche, il décide de mettre ses trois fils en concurrence pour désigner celui qui héritera de son royaume. C’est sans compter celle qui vient de purger dix-sept ans de prison à sa place, son ex-femme, Cookie Lyon, déterminée à reprendre ce qu'elle estime lui revenir de droit. 


Lors de son passage en France pour le festival Séries Mania, Lee Daniels, co-créateur de la série, a expliqué à Slate.fr avoir toujours été fan de soap opera, ces séries aux rebondissements multiples et mêlant sexe, argent et trahisons:

«C'était le genre de série télévisée que je regardais en grandissant. Dynasty, Dallas, Fantasy Island, La croisière s'amuse... Ça parlait de problèmes sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Et j'ai voulu y infuser le monde noir.»

Les soap operas parlaient de problèmes sérieux, mais pas sérieusement. [...] J'ai voulu y infuser le monde noir.

Lee Daniels, co-créateur de la série Empire

Il donne ainsi la meilleure place possible à une communauté sous-représentée à la télévision: une diffusion à une heure de grande écoute sur la chaîne Fox, l’un des plus gros networks américains.

«Empire», une série trop stéréotypée?

Mais au moment de sa diffusion, la série a reçu des avis parfois très mitigés, notamment au sein de la population noire, qui lui reprochait de présenter des personnages trop stéréotypés et donc, in fine, de nuire à leur image. Ainsi, lors d’une interview avec Larry King, le présentateur de la chaîne PBS Tavis Smiley a lancé une polémique autour de l’image véhiculée par la famille Lyon:

«Il y a un débat dans la communauté noire, qui reste encore assez confidentiel mais que j'entends chez des barbiers et ailleurs, explique-t-il, et qui consiste à se demander si le problème avec Empire, ce n'est pas de mettre en avant toutes les plaies qui collent aux noirs: la criminalité, le trafic de drogue, et d’autres. Beaucoup de gens espèrent voir des personnages positifs dans la seconde saison. Mais dans la première ils étaient tous “ahhhh!”.»

«Des gens se sont plaints, nous explique Lee Daniels. Mais on parle là d'à peine 1% des téléspectateurs, c'est rien. Le soir de la diffusion d'Empire, une télévision allumée sur quatre regardait notre série, plus de 90% des noirs. Nous avons obtenu des chiffres historiques. Je le dis sans arrogance, mais les chiffres parlent pour eux-mêmes.»

Et effectivement, Empire est la seule série depuis plus de vingt ans à avoir gagné des téléspectateurs lors des premiers épisodes. Mieux encore, elle a réuni 16,7 millions de téléspectateurs pour le dernier épisode de la saison 1. Notons également qu'une large partie de l’audience était constituée de téléspectateurs afro-américains (61% des adultes selon l’agence Nielsen). Comme l'explique The Hollywood Reporter, il y a bien eu une stratégie à leur égard avec, en amont de la diffusion, des projections ciblées et des publicités destinées à cette partie de la population américaine, ce que nous confirmera une porte-parole du groupeGreg Drebin, vice-président marketing international pour 20th Century Fox TV Distribution, que Slate.fr a également rencontré à Paris dans le cadre de Séries Mania, nous a fait part de son immense satisfaction: 

«Nous avons aussi vu un progrès de l’audience sur le public non afro-américain, ce qui montre que, même avec ce point de vue, l’audience a dépassé la seule communauté afro-américaine.» 

Sur le plan international en revanche, les objectifs sont évidémment différents et la Fox espère atteindre le public le plus large possible en misant sur son «histoire captivante».

«Ce n'est pas une série noire»

Réduire Empire à une «série de noirs, faite par des noirs, pour les noirs» et autres clichés serait en effet une grosse erreur.

Je ne veux pas être labellisé comme un réalisateur afro-américain ou homosexuel.

Lee Daniels

La chaîne Fox, le casting de la série et Lee Daniels lui-même ont toujours refusé l’étiquette «noire» accolée à Empire. «Ce n'est pas une série noire, explique Daniels. Je suis réalisateur, et il s'avère que je suis noir, mais je ne veux pas être labellisé comme réalisateur afro-américain ou homosexuel.» 

Lors de la sortie du film Le Majordome, il avait déjà expliqué au New York Times qu'il n'était pas là pour «raconter des histoires de noirs». Il estime également ne pas avoir la même mission que la productrice américaine Shonda Rhimes, dont il admire le travail et qui se bat depuis plusieurs années pour donner plus de place aux actrices et acteurs noirs à la télévision

«Je ne suis pas Shonda Rhimes –et c'est mon héroïne! Mais je ne pense pas vouloir devenir Shonda Rhimes. Je suis avant tout réalisateur, ma passion c’est de faire des films.»

Shonda Rhimes a un rôle différent, avec plus d'influence sur le monde de la télévision. On lui doit de nombreuses séries à succès mettant des personnages noirs au premier plan, comme Grey's Anatomy, Scandal ou dernièrement How To Get Away With A Murder (son actrice principale avait notamment fait parler d'elle en enlevant sa perruque dans un épisode, brisant un tabou autour des cheveux des femmes noires). 

Dans une interview pour Clique.tv, Taraji P. Henson, qui interprète Cookie Lyon dans Empire, expliquait également que la série n’est pas à propos des noirs:

«Tout le monde se focalise sur les noirs: “Embauchez des noirs!” Ils sont à côté de la plaque. Au départ, il y a un bon scénario.»


Greg Drebin le martèle aussi, il s’agit avant tout d’une «histoire captivante»:

«Je pense que ce qui rend cette série unique est qu’il s’agit d’une famille afro-américaine. C’est quelque chose que l’on a peu vu à la télévision. Mais cette histoire peut être racontée et être tout autant captivante sans que l’on fasse attention à l’origine ethnique de la famille.»

Effectivement, si on laisse de côté cet aspect de la série, Empire pourrait ressembler à tous ces «soap opera» que l’on pouvait voir à la télévision il y a une trentaine d’années. Tout dans la série nous ramène à ce genre (parfois) sous-estimé: sexe, argent, drogues, meurtres, intrigues et rebondissements parfois abracadabrantesques, guerre familiale, coups bas, vengeances… Même la façon de filmer les regards colériques ou désespérés des personnages rappelle des séries cultes comme Les Feux de l'Amour

Mais l’ambition d’Empire va plus loin, à commencer par la revendication de son inspiration shakespearienne. Lee Daniels nous explique que la toute première base du projet s’est inspiré d’une pièce-phare du dramaturge britannique:

«Danny Strong, avec qui j’ai créé la série, est venu me voir après Le Majordome, pour me demander comment aller encore plus loin. Il s’avère que nous aimons tous les deux Le Lion en hiver, avec Katharine Hepburn et Peter O'Toole, et Le Roi Lear. Il m'a alors donné l'idée d'un Roi Lear noir. Lui est vraiment bon pour la structure de l'histoire, du début à la fin. De mon côté, j'ai pris des personnages de ma vie pour les amener dans ce monde-là.»

Ces personnages cachent, derrière les stéréotypes que certains leur reprochent, une psychologie plus complexe qu’il n’y paraît. Jamal Lyon doit faire face à un monde du rap parfois –souvent– homophobe, à l’instar de son propre père, pour affirmer sa sexualité et la revendiquer. Andre Lyon, qui a épousé une femme blanche, doit affronter la désapprobation de sa propre famille et surtout de son père, qui lui dira dans un épisode qu'il n'a que faire du nombre de femmes blanches qu'il épouse, les blancs «n'accepteront jamais [sa] tronche de noir». Derrière ses grands airs, ses faux ongles et son bagou, Cookie Lyon reste avant tout une mère prête à tout pour renouer des liens familiaux avec ses trois fils qu’elle n’a pas vu pendant dix-sept ans. Ce qui importe dans Empire, c'est la relation entre les personnages d'une même famille.

«Le drame a toujours une part importante dans la télévision, explique Greg Drebin. Les gens regardent des gens. Les relations de famille sont au centre d'Empire: la relation entre les frères, entre une mère et son enfant, entre deux parents. Les relations de famille sont universelles. La seule différence ici est que Empire a un environnement nouveau et contemporain parce qu’on voit une famille afro-américaine, et parce que cela prend place dans le monde de la musique. Dallas se situait dans le monde du prétrole, les famille de Dynasty ont aussi fait fortune dans le pétrole, Falcon Crest prenait place dans le monde du vin, mais Empire prend place dans le monde de la musique et du divertissement.»

Refléter les problèmes de notre société et tester nos limites morales

Lee Daniels va plus loin et nous explique qu’il faut gratter le vernis un peu léger du soap opera qui définit Empire pour décerner un message beaucoup plus global. Selon lui, l’universalité de ses personnages, leurs failles et leurs défauts n’ont qu’un but: refléter les échecs de notre société et tester nos propres limites morales.

C'est un examen de la condition humaine, et pas seulement de celle des Américains.

Lee Daniels

«Empire, c’est le rêve américain. Et une partie du rêve américain, c'est de décrire les injustices qui le rabaisse, et il y en a beaucoup... Pas seulement pour les Afro-Américains, mais aussi pour toutes les communautés. Les blancs dominent, mais même au sein de la culture blanche il y a aussi des problèmes. Le but d'Empire est d'éduquer le monde, non seulement sur des problèmes de société, mais aussi les problèmes moraux que nous expérimentons en temps qu'êtres humains. Les personnages de la série ont tous beaucoup de défauts. C'est un examen de la condition humaine, et pas seulement de celle des Américains.»

Sans aller jusqu'à reprendre les mots de Lee Daniels, il faut reconnaître qu'Empire a le mérite de présenter des personnages dont la psychologie et les failles sont rarement exposées aussi franchement à la télévision. Si on lui pardonne les effets dramatiques parfois exagérés de ses intrigues, difficile de bouder son plaisir devant les 12 épisodes de cette tragédie familiale du XXIe siècle. 

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