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Cuba, la grande mutation

A La Havane, le 11 avril 2015. REUTERS/Enrique de la Osa.

A La Havane, le 11 avril 2015. REUTERS/Enrique de la Osa.

Entre ouverture économique contrôlée et réconciliation programmée avec l’ennemi américain, l’île des Castro est en pleine transformation. Avec des conséquences pour la population cubaine, la géopolitique régionale et, aussi, pour les investisseurs étrangers, notamment français.

Quelques jours après la rencontre historique entre Barack Obama et Raul Castro à Panama, lors du sommet des Amériques, le processus de normalisation des relations entre les Etats-Unis et Cuba a franchi une étape clé le 14 avril dernier: le président américain a informé le Congrès de son intention de retirer Cuba de la liste noire des pays soutenant le terrorisme, liste sur laquelle l’île castriste figurait en bonne place depuis 1982, aux côtés de la Syrie, du Soudan et de l’Iran.

Les membres du Congrès peuvent certes s’y opposer dans un délai de 45 jours –des élus républicains, dont le sénateur Marco Rubio, fils d’immigrés cubains et candidat à la présidentielle, sont déjà montés au créneau– mais Obama pourra exercer son droit de veto, donc la messe est dite. Or, ce retrait de la liste est l’une des principales conditions posées par Cuba à la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, initiée le 17 décembre dernier.

Evidemment, le processus est encore loin de son terme et, malgré la volonté d’aboutir, la méfiance mettra du temps à s’atténuer de part et d’autre. La plupart des observateurs estiment que la levée de l’embargo américain imposé à Cuba depuis 1962 ne sera votée par le Congrès qu’après l’élection présidentielle de 2016. D’ci là, il reste encore beaucoup d’obstacles à franchir, à commencer par le rétablissement des ambassades. Or, pour installer une ambassade à Washington, les Cubains doivent y ouvrir un compte bancaire, ce qui leur est, pour le moment, toujours interdit. De même, le pays n’a toujours pas accès aux financements internationaux et les lois extraterritoriales Helms-Burton et Torricelli, qui sanctionnent les entreprises étrangères commerçant avec Cuba (BNP Paribas en a fait les frais) sont toujours en vigueur. Washington continue, d’autre part, de n’accorder qu’avec parcimonie des visas aux Cubains.

Quoi qu’il en soit, le processus paraît irréversible tout comme, d’ailleurs, l’ouverture économique de Cuba. Le marché cubain devient donc soudain très attractif, d’autant plus qu’il est, selon les termes d’un chef d’entreprise français, «encore quasi vierge». Les officiels étrangers s’y succèdent et François Hollande s’y rendra le 11 mai prochain en visite d’Etat, la première d’un président français.

Le retour de Washington en Amérique latine

Cependant, au-delà de ce symbole fort qui tourne enfin la page de la Guerre froide, le retour dans le concert des nations de cette île des Caraïbes de 11 millions d’habitants change-t-il vraiment la donne, et dans quelle mesure? Selon Georges Couffignal, professeur émérite à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL), «ce virage est très important car il annonce le retour des Etats-Unis sur le continent américain, d’une façon très différente de ce qu’ont été, historiquement, leurs relations avec l’Amérique latine». Un passé symbolisé par la doctrine Monroe ou, plus récemment, par le projet de zone de libre échange des Amériques (ZLEA), qui a avorté en 2005.

Il ne s’agit plus pour Washington de considérer le sous-continent comme son arrière-cour «mais d’y développer des relations plus pragmatiques». D’autant que la plupart des pays latino-américains y semblent aujourd’hui prêts, la fin prochaine de l’embargo sur Cuba, dénoncé par tous depuis des années, levant sans doute le dernier obstacle.

La vitesse à laquelle le sentiment "antigringo"
a disparu au Mexique m’a impressionné

Georges Couffignal, professeur émérite à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine

«L’antiaméricanisme, explique Georges Couffignal, a longtemps été le principal ciment des relations entre le Nord et le Sud de l’Amérique latine. Au Mexique, où j’ai vécu dans les années 80, ce sentiment était très fort. Puis le Mexique a signé l’accord de l’Alena avec Washington en 1994, et la vitesse à laquelle le sentiment "antigringo" a disparu m’a impressionné. Ce qu’on prenait pour un ciment social n’en était finalement pas un.» D’ailleurs, souligne-t-il, les nouvelles élites latinos sont souvent formées aux Etats-Unis.

Le dernier sommet des Amériques de Panama, où Cuba a pour la première fois été admis, est, selon lui, exemplaire de cette nouvelle donne: la présidente brésilienne Dilma Rousseff, qui snobait Obama depuis le scandale de la NSA, a annoncé à l’issue d’un tête-à-tête qu’elle lui rendrait finalement visite en juin; le président vénézuélien Nicolas Maduro, dont on attendait un esclandre après le récent décret d’Obama qualifiant le Venezuela de «menace» pour les Etats-Unis, s’est lui aussi contenté d’un entretien privé avec ce dernier. «Comme si tout le monde avait compris que ce décret absurde s’adressait en fait aux Républicains pour essayer de faire passer la pilule Cuba.»

Pour Mathieu Arès, professeur à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke (Québec), le rapprochement avec Cuba répond aussi à des visées électorales:

«Les latinos représentent désormais 16 % de l’électorat américain, devant la communauté noire. En outre, les Républicains sont très divisés sur la régularisation des immigrés illégaux.»

Cette initiative permet ainsi de les déstabiliser, tout en ringardisant les plus farouches anticastristes de Miami, tel que Marco Rubio. Mathieu Arès est d’ailleurs convaincu que, le moment venu, une majorité d'élus républicains au Congrès voteront la levée de l’embargo, «soulagés eux aussi de mettre fin à cet anachronisme». Il voit également, dans ce geste d’Obama vers le sous-continent, une tentative de «triangulation» avec la Chine. Acheteur boulimique des matières premières de l’Amérique latine mais concurrent féroce de son industrie, la Chine est en effet devenue un partenaire commercial aussi incontournable que problématique, surtout depuis que sa croissance ralentit.

Cuba face à la résurgence des inégalités  

Pour Raul Castro aussi, c’est le bon moment. A 84 ans, il prépare sa sortie en 2018. Or, depuis la chute de l’Union soviétique, le Venezuela de Chavez est devenu le principal soutien de l’île, lui vendant son pétrole à prix ultra préférentiel en échange de personnels médicaux cubains. Mais Chavez est mort, le pays traverse une crise très grave et Nicolas Maduro a annoncé en février la réduction de 50% de ses livraisons de pétrole, plongeant Cuba dans l’incertitude. En normalisant ses relations avec Washington, La Havane va redonner de l’air à son économie et nouer des relations plus pragmatiques avec ses partenaires commerciaux.

Quel sera l’impact de ce changement sur la population cubaine? «Contrairement à certains, je ne crois pas un seul instant à l’écroulement brutal du régime et à la libéralisation du pays. Raul n’est pas seul, les jeunes du PC sont des durs, bien formés, intelligents. La transformation aura lieu, mais elle sera lente», affirme Georges Couffignal, soulignant la puissance de l’appareil d’Etat, au sein duquel le PC laisse émerger ces dernières années un secteur privé de très petites entreprises (500.000 selon les chiffres officiels). «Les dirigeants contrôlent "l’actualisation du modèle économique", avec leur propre calendrier et la volonté de préserver leur objectif social», estime également Stéphane Witkowski, président du conseil de gestion de l’IHEAL.

Les touristes américains sont attendus de pied ferme mais il va falloir patienter car ils ne font pas partie des catégories d’Américains pour lesquels les restrictions de voyage ont été levées. En revanche, le montant maximum des remesas (argent envoyé aux Cubains par leurs proches en exil) a été multiplié par quatre en décembre dernier, à 2.000 dollars par trimestre. «Une somme très importante, comparée à des salaires de l’ordre de 20 dollars par mois, qui profitera aux petites entreprises», souligne Mathieu Arès.

Avec le tourisme (3 millions de visiteurs en 2014), les remesas constituent déjà le principal revenu de l’ile (2 à 3 milliards de dollars par an). Le niveau de vie de ceux qui ont de la famille à l’étranger ou ceux qui travaillent dans le tourisme va donc s’envoler, laissant derrière les Cubains vivant dans des villages reculés ou cantonnés aux activités traditionnelles. «Cela risque d’accélérer l’apparition d’une société à deux vitesses, avec des inégalités et, donc, des tensions», reconnaît Stéphane Witkowski.

Même si, depuis 1998, l’embargo a été allégé (les Etats-Unis sont même devenus les premiers fournisseurs de Cuba en produits alimentaires), la perspective de sa levée définitive ouvre des perspectives alléchantes pour les entreprises étrangères, délivrées des risques de sanctions américaines. Car ce petit territoire possède de nombreux atouts: sa position géographique, son sous-sol (pétrole et surtout nickel), sa canne à sucre, ses fameux cigares (dont la France est le troisième importateur), un système de santé renommé et surtout, une population très bien éduquée et formée, comme l’illustre son Indice de développement humain (51e rang mondial).

Une fenêtre de tir pour les entreprises françaises

Evidemment, dès la levée de l’embargo, les entreprises américaines débarqueront en force sur l’île voisine, dotées de financements privés ou internationaux qui sont aujourd’hui encore interdits. Selon plusieurs évaluations, 5 à 10 milliards de dollars d’investissements américains sont prêts à se déployer.

Mais dans l’intervalle, tant que les Américains sont contraints de rester à la porte, il y a pour les entreprises étrangères, et notamment françaises, une véritable «fenêtre de tir, notamment pour nos PME», estime Stéphane Witkowski. Ce délai d’un à deux ans leur permet de profiter des opportunités qu’offrent les récentes réformes économiques, dont la nouvelle loi de 2014 sur les investissements étrangers ou la zone franche du port de Mariel. D’autant que, malgré une concurrence de plus en plus vive, notamment latino-américaine, les entreprises françaises ne manquent pas d’atouts. «La France est, de toute l’Europe, le pays qui a conservé les meilleures relations avec Cuba, et ce depuis longtemps», souligne Georges Couffignal.

Cuba a vocation
à devenir

une plate-forme exportatrice
de services à haute valeur ajoutée

Stéphane Witkowski, président du conseil de gestion de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine

Dès 1991, au moment où l’effondrement de l’URSS plonge l’île communiste dans le marasme, la France y ouvre une ligne d’assurance-crédit garantie par la Coface. Elle y est aujourd’hui le quatrième investisseur étranger (IDE) avec 6% du total, derrière l’Espagne, le Canada et l’Italie, essentiellement grâce à la présence parfois ancienne de grands groupes comme Pernod-Ricard (et son rhum Havana Club), Alstom, Accor, Bouygues, CMA-CGM, Total, Sanofi, Soufflet, Alcatel-Lucent, etc. Tous ont trouvé les moyens, grâce à des armadas de juristes, de contourner les lois extraterritoriales américaines.

Aux PME, désormais, de se lancer, grâce à la nouvelle donne économique et géopolitique, estime Stéphane Witkowski. «Cuba, dont près de 85% du PIB est constitué de services, a vocation à devenir, à terme, une plate forme exportatrice de services à haute valeur ajoutée», explique-t-il dans le dernier numéro de la revue des Conseillers du commerce extérieur, CCE International, énumérant de nombreux secteurs porteurs, des biotechnologies à l’environnement en passant par l’énergie, la communication, le tourisme ou la santé.

Le gouvernement français tente de stimuler cet élan en multipliant depuis un an les visites officielles: le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, chantre de la diplomatie économique, Fleur Pellerin lorsqu’elle était secrétaire d’Etat au Commerce extérieur et au tourisme, son successeur Matthias Fekl en mars dernier et, donc, le 11 mai prochain, François Hollande. Stéphane Witkowski reconnaît cependant que les «contraintes bureaucratiques restent lourdes et les contrôles tatillons», liés notamment à «une grande méfiance sur l’origine des financements».

Des incertitudes demeurent. Difficile de deviner si les successeurs des frères Castro maintiendront le cap actuel d’une ouverture économique progressive ne remettant pas en cause la révolution. Difficile aussi de prédire l’attitude des Cubano-américains à l’égard de leur terre d’origine une fois les relations normalisées, sachant que de nombreux procès pour expropriation sont à prévoir. Quant à ce que pense vraiment Fidel, depuis sa retraite, du tournant historique que vit son pays, il est encore plus difficile de le savoir.

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