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«Je ne voulais pas être impliquée dans des poursuites contre un nazi, car j'ai pardonné aux nazis»

Oskar Gröning. REUTERS/Julian Stratenschulte/Pool.

Oskar Gröning. REUTERS/Julian Stratenschulte/Pool.

Ce que nous enseigne le pardon d'Eva Kor, une survivante d'Auschwitz qui a témoigné au procès d'Oskar Gröning.

Les photos ont fait le tour du monde: mercredi 22 avril, une survivante d'Auschwitz, Eva Kor, a serré la main d'Oskar Gröning, le «comptable» du camp de la mort actuellement jugé à Lunebourg (Basse-Saxe), et l'a enlacé. Agée de 81 ans, elle a été déportée en mai 1944 avec ses parents et ses trois sœurs et a dû sa survie au désir du Dr. Mengele de pratiquer des expériences médicales sur elle et sa jumelle Miriam. 

Elle est aujourd'hui partie civile au procès, et sait que son geste et son opinion sont critiqués –elle l'a déjà été dans le passé quand elle a affirmé publiquement son pardon envers les nazis. Inscrite sur la plate-forme de questions-réponses Quora, elle a publié vendredi une série de posts décrivant ce que c'est de témoigner au procès d'un criminel nazi, expliquant pourquoi elle avait serré la main d'Oskar Gröning ou résumant son opinion envers ce procès tardif. Voici ce dernier post, traduit en français:

«Au début, quand j'ai discuté avec mon avocat, je ne voulais vraiment pas être impliquée dans des poursuites contre un nazi, car j'ai pardonné aux nazis. Mais plus j'y ai réfléchi, plus l'idée d'apparaître devant un tribunal allemand, en tant que survivante d'Auschwitz, et de témoigner de ce que j'avais traversé semblait avoir une plus grande signification.

 

J'espérais que cette fois-ci, je pourrais peut-être apprendre un peu plus de quelqu'un qui était à Auschwitz, de ce que à quoi il avait assisté du côté des nazis. Ensuite, que lui pourrait peut-être mieux comprendre ce qu'une survivante avait traversé. Et enfin, que les jeunes Allemands qui ont de la sympathie pour les idées néonazies, ou mêmes les propagent, y réfléchiraient à deux fois avant de gâcher leur vie pour une idéologie haineuse.

 

L'objectif le plus important de ce procès, de mon point de vue, n'est pas de lui dire ce que je pense, mais d'apprendre aux jeunes néonazis qu'Auschwitz a existé. Ils peuvent prétendre et dire que ce n'est pas le cas, et si je témoigne en disant que j'y étais, ils vont me réfuter en disant qu'en tant que juive, j'ai un intérêt à raconter cela. Mais un ancien nazi n'a lui aucun intérêt à dire qu'Auschwitz a existé –en fait, il a intérêt à le nier.

99,9% des coupables seront morts sans témoigner. J'aurais préféré que chaque nazi, chaque coupable, dans un délai raisonnable –pas soixante-dix ans mais beaucoup, beaucoup plus vite– soit sorti de sa cachette et ait assumé ce qu'il avait fait. Pour cette seule raison, je dois reconnaître que Gröning, au moins, a fait un effort. Je ne pense pas que cela en fasse un héros, mais au moins, il était prêt à l'admettre devant un tribunal.

Je considère Oskar Gröning comme un meurtrier car il a été impliqué dans le soutien d'un régime meurtrier et dans le meurtre de près d'un demi-million de juifs en Hongrie –en 56 jours! Ce qui me stupéfie, c'est que tant de gens puissent être rayés de la surface de la Terre aussi vite. Et il y a participé.

Je ne m'autoriserai pas à haïr. Je pense que la haine détruit la personne qui l'éprouve davantage que la personne qui la subit.

 

Je me sens désolée pour Oskar Gröning pour une raison: il a mené une existence misérable. Je pense que si j'étais le juge, je lui poserais une question: "Avez-vous vécu une existence heureuse?". S'il jette un regard en arrière, il n'y a rien dont il puisse être fier, et il verra qu'il avait tort. Ainsi, il se jugera lui-même.

 

Si j'étais le juge, je le condamnerais à donner des conférences aux jeunes dans toute l'Allemagne sur la nature maléfique de l'idéologie nazie. En tant qu'ancien nazi, c'est le mieux qu'il puisse faire. C'est une idée forte.»

Commentant ces différents gestes de pardon, le journal Christian Today écrit:

«Eva Kor est une des rares personnes restantes dont on ne peut questionner le droit à avoir une opinion. [...] Ses mots et ses actions ont une résonance si profonde car ils viennent des profondeurs d'une expérience qui a meurtri l'histoire européenne pour toujours. Mais s'ils ne concernaient que le passé, ils ne nous seraient que de peu d'utilité. Elle nous lance un défi bien plus grand que cela. [...] Celui de laisser la perception d'une humanité commune parler, y compris dans d'autres situations plus neuves et davantage à vif –et nous ne parlons pas que des violences monstrueuses de l'Etat islamique et de Boko Haram, mais aussi de petites violences accomplies par l'être humain contre l'esprit d'autres, juste parce qu'il le peut.»

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