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Kim Kardashian, ou comment gâcher d'un point d'exclamation un tweet commémoratif

Kim Kardashian à Gyumri, le 11 avril 2015. REUTERS/Hayk Baghdasaryan/Photolure.

Kim Kardashian à Gyumri, le 11 avril 2015. REUTERS/Hayk Baghdasaryan/Photolure.

Ce vendredi 24 avril, Kim Kardashian West a tweeté ceci:

«Aujourd'hui marque le 100e anniversaire du Génocide Arménien! Je suis fière de pouvoir désormais dire que je suis allée en Arménie.»

Kim Kardashian, dont le père est arménien voulait sûrement utiliser ce tweet pour rendre hommage aux plus de 800.000 personnes qui sont mortes pendant la purge ottomane de 1915. Et tant mieux pour elle. Mais ce tweet donne l'impression que le «Génocide Arménien» est un roman publié au début des années 1900, ou alors que c'est une organisation caritative d'échange de vêtements qui fête son centenaire. Ses nobles intentions ont été desservies par sa très mauvaise utilisation du point d'exclamation.

Le point d'exclamation a une longue histoire. Au début, il servait seulement à exprimer des sentiments d'empathie ou à ponctuer un ordre. Son absence de formalité («Ne l'utilisez pas dans un courrier professionnel», ou dans le genre académique) lui a donné un sens joyeux. Il signale l'enthousiasme, l'excitation pétillante et le côté positif, comme dans: «Hey, regarde ça!», ou «Regarde, ça c'est cool!», ou encore « Je suis content de ça!»

En fait, s'il y a une catégorie de sentiments où il est vraiment incongru d'utiliser le point d'exclamation, c'est quand on parle d'un massacre historico-politique.

Par quoi remplacer le point d'exclamation?

Quelle solution diacritique, Kim Kardashian aurait-elle pu utiliser à la place? Des points de suspension auraient suggéré une sorte d'apathie, de lassitude, voire même d'exaspération quant au fait que les autres ne prennent pas cela au sérieux. Ou il aurait pu laisser penser qu'elle avait beaucoup plus de choses à dire qu'elle ne pouvait l'exprimer en un tweet.

Un point aurait fait part de son ton solennel, d'une réflexion réservée —une reconnaissance que l'heure était justement à la réflexion, pas à l'excès d'émotion. Le point aurait également transmis une sorte de mise en perspective, voire même d'humilité.

Puisque le rôle du point d'exclamation est d'ajouter de l'émotion, c'est la façon dont se sent l'émetteur qui est sous le feu des projecteurs. Dans le cas de Kim Kardashian, on voit cela comme quelque chose de narcissique, puisque la façon dont elle se sent à propos du génocide est tellement insignifiante comparé au génocide. (La phrase suivante —«Je suis fière de pouvoir désormais dire que je suis allée en Arménie»— n'aide pas vraiment, tout comme la photo de famille posée, certes de façon solennelle, mais aussi glamour, à un mémorial.)

On peut plus ou moins comprendre comment Kim Kardashian s'est égarée, étant donné que les points d'exclamation sont devenus un symbole quasi-obligatoire de politesse, en ligne.

«Même si dans ma formation, on m'avait dit de ne pas surutiliser les points d'exclamation parce qu'ils donnent l'impression que l'on est en train de crier et qu'ils renvoient un aspect juvénile, je me retrouve souvent à devoir les utiliser parce que j'ai peur de sembler froide ou pas sincère si je n'utilise qu'un point», avait expliqué Mignon Fogarty, la créatrice de Grammar Girl, au New York Mag.

De la difficulté de s'exprimer en ligne

Ou peut-être que Kim Kardashian voulait que ses abonnés sachent qu'elle état vraiment émue par cette commémoration —dans un monde où «Merci!» veut dire «merci» et où «Merci.» veut dire «je te déteste», peut-être que «Beaucoup de gens sont morts il y a cent ans de cela!» signifie «s'il-vous-plaît, n'imaginez pas que je sois ironique à propos de cet horrible massacre»

Il est également possible que Kim Kardashian ait voulu souligner son choc, et communiquer cette prise de conscience douloureuse à ses fans: «Ce jour marque le 100e anniversaire du génocide arménien! Vous arrivez à y croire?» Ou alors, elle a peut-être employé ce que mes collègues ont surnommé l'exclamation «informative» ou «enfantine», qui convoie une sorte de plaisir un peu loufoque quand on veut apprendre quelque chose à quelqu'un: «George Washington était notre premier président!» (Pour ce que ça vaut, c'est également totalement inapproprié.)

Contrairement à certains, je ne rejette pas complètement l'usage du point d'exclamation, mais la diacritique de Kim Kardashian sonne faux et donne une mauvaise impression de tous ceux qui l'utilisent. Et puisqu'il est logique que nous soyons enclins à injecter de la vie et du piquant dans notre prose, l'utilisation à outrance des points d'exclamation dans un texte en ligne peut nous amener à une course à l'armement de symboles de ponctuation. Dès lors, l'expression authentique de l'enthousiasme requiert une multitude de points. 

Ma bête noire est ce que j'appelle le «TOC de l'emoji». C'est cette maladie où votre correspondant se sent psychologiquement obligé d'ajouter un emoji à la fin de chaque ligne, comme si le texte n'était pas assez complet sans une petite image qui montre comment il se sent à propos dudit message. Au moins, Kim Kardashian West n'a pas mis en emoji triste dans son tweet. C'est déjà ça!

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