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Slow power: avec son exposition universelle, Milan met la lenteur à l'honneur. Même dans les travaux

Milan en travaux, en février 2015. REUTERS/Stefano Rellandini

Milan en travaux, en février 2015. REUTERS/Stefano Rellandini

L'exposition universelle de Milan ouvrira ses portes le 1er mai. Mais elle est encore en construction. Loin des fastes de Shanghaï en 2010 et de la Dubaï «connectée» de 2020, on y vantera l'alimentation durable et la «slow food». La nourriture lente pour une exposition qui se construit lentement mais qui se veut durable....

Milan (Italie)

«Etre végétarienne? Pas question!» Elisabetta Soglio est claire. Elle n'a pas l'intention de devenir végétarienne. Elle aime trop manger. Elle prend son temps à table. Son plat préféré: «Les pâtes.» Bien sûr! «J'aime les choses simples. Des pâtes avec de la tomate. Des tomates qui poussent dans mon jardin.» Milanaise, Elisabetta Soglio habite dans un village à quelques kilomètres de la métropole italienne.

Mais aujourd'hui, elle n'a pas beaucoup de temps à consacrer à ses tomates. Ni à sa nourriture. Elle est pressée, stressée, obsédée par l'exposition universelle de Milan qui doit ouvrir le 1er mai et elle est très en retard. Journaliste du grand quotidien Corriere Della Sera, elle a été chargée de coordonner les pages consacrées à «Expo Milano 2015». Avec son équipe de cinq personnes, elle doit tout faire dans la précipitation et au dernier moment.

Le soir où je la rencontre au siège du journal, rue Solférino, dans le centre-ville de Milan, elle va devoir rester au bureau jusqu'à 22h.

«Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de problèmes qui restent à régler, le nombre de choses à faire, à une semaine de l'ouverture de l'exposition. Mais c'est tellement excitant!»

Elisabetta Soglio n'est pas la seule à être en retard. Toute la ville vient de se réveiller de sa torpeur. Tout à coup, il a fallu se mettre en mouvement pour tenter l'impossible: être à l'heure. Le 1er mai, Expo Milano 2015 doit ouvrir ses portes, coûte que coûte. Et ce n'est pas gagné.

148 pays sont invités, dont 53 qui auront un pavillon national. Des dizaines de chefs d'Etats sont attendus à Milan (dont François Hollande qui viendra ici le 21 juin). Et 20 millions de visiteurs sont espérés avant que l'exposition universelle ne referme ses portes le 31 octobre. Entre-temps, pendant six mois, l'exposition universelle doit faire briller Milan, et toute l'Italie, sur la carte du monde. Pourtant, rien n'est encore prêt.

Seville ou Shanghaï?

C'est le 31 mars 2009 que Milan a été désignée pour organiser l'exposition de 2015. Pendant deux années, rien n'a été arbitré. La faute à une incessante guerre de territoire entre la ville de Milan, dont le maire Giuliano Pisapia est une figure de la gauche radicale, et la région de la Lombardie, tenue par la Ligue du Nord, la droite extrême italienne. «On a perdu deux années à cause de problèmes de gouvernance», résume Elisabetta Soglio.

Ensuite, il a fallu choisir un site pour accueillir l'exposition. Faute de lieu public, on a dû acheter des terres, exproprier des familles, faire avec le privé. Après une autre année de perdue, une centaine d'hectares dans une banlieue excentrée à l'ouest de Milan ont été préemptés. 

Puis vint la corruption. L'attribution de certains marchés publics de l'exposition s'est révélée pipeautée! Le Premier ministre Matteo Renzi a promis de faire toute la lumière sur les fraudes. Deux directeurs ont été arrêtés et trois enquêtes sont toujours en cours. Le projet d'Expo a été différé; il a piétiné. Le retard pris se paye aujourd'hui.

Ainsi du projet symbolique de créer trois nouvelles lignes de métros à l'occasion de l'exposition 2015: l'une, baptisée «la Lilla», a été inaugurée mais il lui manquera cinq arrêts; l'autre, la ligne 4, censée relier la ville de Milan à l'aéroport de Linate, ne sera en service qu'une fois l'exposition terminée! Enfin, la ligne 6 a été entièrement abandonnée. L'exposition universelle s'est révélée un miroir de tous les maux de l'Italie.

De ce fait, l'exposition universelle 2015 pourrait bien être un retentissant fiasco, un peu comme le fut Séville en 1992. On est loin de la spectaculaire exposition universelle de Shanghaï en 2010, qui a confirmé la suprématie mondiale de la Chine. Sans parler des centaines de millions qui seront dépensés à Dubaï pour l'exposition 2020 dont le thème sera le monde connecté. 

Après la folie des grandeurs, Milan a revu ses prétentions à la baisse. La désillusion a suivi.

«Les Milanais ne sont pas réellement contre l'exposition universelle. A part une partie de l'extrême gauche. Les fonctionnaires ont reçu une prime et les ouvriers qui sont sur les chantiers sont vraiment très motivés», explique Yuri Guaiana, un Milanais enseignant d'anglais. Nuit et jour, avec des créneaux de travail de 20 heures par jour, 7.000 ouvriers se relaient actuellement pour terminer les travaux de l'exposition dans la précipitation. Par ailleurs, 16.000 volontaires se sont portés candidats pour aider bénévolement les organisateurs (les deux tiers seront recrutés). «L'impact de ce bénévolat de masse, la mobilisation de la société civile ont été importants pour la ville. Cela peut sauver l'exposition», commente Elisabetta Soglio.

Un projet ambitieux de mise au jour des canaux de la ville a fait long feu. On le sait peu mais Milan était, avant la Seconde Guerre mondiale, une ville d'eaux, une petite Amsterdam italienne, une mini-Venise. Ces canaux typiques ont été recouverts par Mussolini et, depuis des années, des associations milanaises réclament leur réouverture au grand jour. «On pensait qu'Expo Milano en serait l'occasion. Au lieu de quoi, on a construit des kilomètres de tuyaux pour amener l'eau jusqu'au lieu de l'exposition, lesquels seront ensuite détruits», se lamente Yuri Guaiana.

«On n'aura pas de tour Eiffel, c'est sûr, mais on a des idées. Nous n'aurons pas la grandeur de Shanghaï; mais ce sera quand même très innovant», résume Elisabetta Soglio.

Slow food et McDonald's

A défaut d'avoir les moyens de Shanghaï, Milan mise sur les idées. C'est pour avoir choisi de consacrer l'exposition universelle à l'«alimentation» pour «nourrir la planète» que la capitale de Lombardie a été sélectionnée. Un thème dont la portée se révèle, aujourd'hui, incroyablement riche.

Dans l'imaginaire collectif, l'Italie, c'est un art de vivre dans lequel l'alimentation et le vin sont essentiels. L'exposition universelle va être l'occasion de déployer les talents culinaires du pays et d'exposer cette «dolce vita» à la face du monde. L'art de vivre italien peut devenir un véritable «soft power» –une vraie influence diplomatique.

«L'exposition universelle vise à relancer le tourisme en Italie», confirme Elisabetta Soglio. Pour Milan, c'est aussi le moyen de redevenir une capitale culturelle et ne plus se limiter à la mode, aux grandes banques –et aux carnets Moleskine. Pour la première fois, la Scala de Milan va jouer tout l'été et le Piccolo Teatro veut voir grand pour cette saison hors-norme.

Mais il y a plus. A partir de la thématique alimentaire, Expo Milano 2015 va élargir le débat à tous les sujets environnementaux. Certains feront consensus: la lutte contre la faim dans le monde; la critique du gaspillage écologique; le commerce équitable; la ferme durable de demain (un pavillon dédié à l'agriculture bio du futur). D'autres vont susciter des débats: la présence de McDonald's, qui aura son propre pavillon; la bataille contre les OGM; les incompatibilités entre le capitalisme et le développement durable.

L'Italie souhaite également ouvrir le débat sur les appellations contrôlées et la lutte contre les contrefaçons: elle entend désormais protéger son parmesan, sa mozzarella ou son huile d'olive. On mange italien partout dans le monde, mais c'est une Italie frelatée qui se consomme souvent: des pots de Nutella dénaturés; le chianti fabriqué hors de Toscane; et le parmesan, si souvent incolore, inodore et sans saveur. La Chine et les Etats-Unis sont invités: ça tombe bien, on va pouvoir leur demander de rendre des comptes!  

Pour sûr, l'exposition universelle veut mettre à l'agenda mondial le développement durable et la biodiversité. Un pavillon dédié au «Future Food District» présentera le supermarché équitable de demain. On lira le nouveau livre de Naomi Klein, Tout peut changer, pamphlet radical en faveur du changement climatique. De son côté, le gourou italien, Carlo Petrini, qui a inventé le concept de « slow food », devrait être au centre de l'attention: il aura son propre pavillon. 

Les végétariens, végétaliens et autres veggies seront à l'honneur, eux aussi, et des milliers d'activistes bio sont attendus à Milan.

L'Italie, sans s'en rendre compte, va peut-être réussir, en dépit de ses retards, à placer la nutrition bio-équitable et la «slow food» à l'agenda mondial et créer un véritable «slow power»!

Du coup, les principaux pavillons nationaux se démènent pour être à la pointe de l'environnement: le Japon a construit le sien en utilisant seulement du bois (sans aucun clous)  le Vatican sera présent «pas seulement avec le pain» (une référence à la Bible); la Malaisie a imaginé un pavillon de grains et de graines; l'Autriche a réservé la moitié du sien à la nature en y invitant une forêt!

La France a choisi de son côté de recréer les Halles: un véritable pavillon Baltard! Et pour jouer avec les symboles, au risque de tomber dans les images touristiques, un boulanger sera mobilisé sur place. Selon nos informations, il devrait arriver à temps.

Reste le pavillon italien, qui sera lui, évidemment, très en retard. Le thème choisi: un nid censé représenter une pépinière végétale où les plantes se développent, métaphore pour montrer comment on aide les hommes à grandir. Un beau concept qui risque de n'être pas visible le jour J.

«On le finira, à la dernière minute, comme toujours. Et il sera magnifique!», espère Luca Formenton, qui préside l'importante fondation Mondadori et dirige le festival littéraire de Milan, Book City. Lequel ajoute:

«C'est notre manière à nous, Italiens, de faire les choses. Quand on fait tout au dernier moment, il faut être plus intuitif, plus imaginatif! Et le résultat est souvent bien meilleur!»

Une course contre la montre a donc été engagée pour tenter de terminer le pavillon italien dans les temps, mais cela semble désormais impossible. Alors, pour le rendre présentable, quoique inachevé, les Italiens ont eu recours à une société spécialisée pour masquer les travaux non terminés.

Des clusters pour les pays les plus pauvres

Expo Milano 2015 innove enfin par une nouvelle manière de concevoir les relations économiques internationales. Les pavillons nationaux sont très prisés, mais ils coûtent chers. Traditionnellement, les pays les plus pauvres ne peuvent pas se les offrir. D'ou l'idée de prendre en charge l'invitation de pays en voie de développement dans des pavillons collectifs thématiques, appelés «clusters». Ainsi, la Corée du Sud aura son pavillon luxueux; mais la Corée du Nord sera là aussi, dans un cluster, dédié aux épices, où elle promouvra le ginseng, une plante aux effets excitants et pharmaceutiques.

Huit autres thèmes ont été retenus pour ces clusters collectifs: le cacao, le café, le désert (car il y a une nourriture propre aux déserts), les îles, la bio-Méditerranée, le riz, les fruits et les céréales.

Au terme de l'exposition universelle, fin octobre, une «charte de Milan», relative au développement durable, sera rendue publique, implorant le monde de se mobiliser pour sauver la planète et pour mettre fin aux famines. Cette charte pourrait se révéler un beau préambule à la COP 21, le sommet international sur le changement climatique, qui se tiendra à Paris en décembre 2015. Pour conjurer les retards, les organisateurs misent sur cette exposition «durable», qui perdurera grâce à ses idées innovantes, bien au-delà d'octobre.

Une exposition universelle durable

A plusieurs reprises, Elisabetta Soglio a visité le chantier de l'exposition universelle: portant un casque blanc et des chaussures de protection, elle a marché dans la gadoue et les gravats. Elle a suivi, inquiète, l'avancée des travaux. Depuis trois semaines, toute visite de presse est interdite et nul ne peut plus entrer dans le chantier béant où les milliers d'ouvriers s'affairent. Nul ne sait où ils en sont vraiment.

Le soir où je la rencontre, Elisabetta Soglio s'affaire aussi dans son bureau du Corriere Della Sera où elle s'apprête à passer une partie de la soirée. Son journal aura lui aussi un pavillon dans lequel elle s'installera dès le 1er mai avec une micro-rédaction. «Il sera plus petit que celui de la Chine, mais nous serons là nous aussi! Et nous serons prêts à temps», affirme-t-elle, comme pour se rassurer. Au mur, une grande carte d'Expo Milano 2015 est affichée, où l'on voit la place des pavillons et des «clusters».

Pourtant, dans ce bureau du Corriere Della Sera, je remarque tout à coup, un peu en hauteur, une plante verte, de grande taille, qui semble cruellement manquer d'eau. «Je n'ai pas la main verte», s'excuse Elisabetta Soglio, qui passe pourtant ses journées à s'intéresser aux pavillons équitables, au développement durable et à un retour à la nature «écolo». Je quitte finalement la rédaction du Corriere Della Sera en espérant que d'ici le 1er mai, un collaborateur zélé puisse penser, malgré la précipitation ambiante, à arroser cette grande plante pour faire en sorte qu'«Expo Milano 2015» ne soit pas seulement un grand projet touristique, mais aussi un souci écologique constant et durable.

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