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La nouvelle vie d’une famille syrienne en Dordogne

Photos: Chloé Domat.

Photos: Chloé Domat.

Il y a un an, Jumilhac-le-Grand accueillait cinq familles de réfugiés fuyant la guerre civile qui ravage leur pays. Un acte sincère de solidarité mais aussi une opportunité unique de faire revivre cette petite commune.

Jumilhac-le-Grand (Dordogne)

Tous les matins, à l’école de Jumilhac-le-Grand, les enfants, regroupés autour de la maîtresse, chantent en chœur les comptines d’antan: «1, 2, 3 nous irons au bois… 4, 5, 6 cueillir des cerises… 7, 8, 9 dans mon panier neuf…»

Mayada[1] adore ces chansons. Dès qu’elle rentre chez elle, elle entonne les refrains à tue-tête devant sa mère, qui ne comprend pas toujours. Ce matin, c’est son tour de se lever pour dire la date et compter ses camarades. Emmitouflée dans son tricot gris, elle se hisse dans ses petits chaussons roses.

«1, 2, 3 …», égrène-t-elle en pointant les enfants un par un.

«Qui est absent ce matin?», demande la maîtresse.

«Noé et Léa», répond la petite fille de 4 ans, le sourire triomphant. 

Il y a un an, Mayada ne parlait pas un mot de français. Comme des millions de Syriens, elle fuyait la guerre jusqu’à ce que ses parents, son frère Nael et quatre autres familles s’installent ici, dans le nord de la Dordogne.

«Ils ont tout appris comme les autres»

«Je ne sais rien de leur passé», explique Céline Dardillac, la directrice de l’école.  La jeune femme se souvient de leur arrivée, du jour au lendemain. Mayada et les sept autres enfants ne disaient pas un mot:

«On a commencé par des sourires, des gestes, des rituels. On n’a pas fait de différences et ils ont tout appris comme les autres.»

Pascal Merlet, instituteur en CM1–CM2, ne prétend pas non plus comprendre ce qu'ont vécu ces nouveaux élèves. Il constate simplement que ceux qui ont été à l’école ne connaissent que l’alphabet arabe et l’écriture de droite à gauche. D’autres ont été déscolarisés durant leur exil. Il a bien expliqué à sa classe qu’à cause de la guerre, des réfugiés avaient été accueillis au village, mais pour le reste, il reste humble: «Personne ne peut imaginer ce que c’est, la guerre.»

Le premier jour, ce grand homme plein d’assurance, la quarantaine riante, s'est trouvé démuni. Les années précédentes, avec des Anglais ou des Néerlandais, il était parvenu à baragouiner, mais là… Muet devant un petit Syrien qui le regarde avec ses grands yeux noirs, il va à l’essentiel. «Je lui ai mis un feutre dans les mains et je lui ai dit d’écrire les noms de ses nouveaux camarades, phonétiquement, en arabe.» A la fin de la journée, tout le monde est rentré à la maison avec son carton: la glace était brisée.

Même s'il se garde bien d’enquêter sur le passé des élèves, il y a des signes qui ne mentent pas. Au début, les enseignants organisent une visite des locaux avec un traducteur. Un des gamins, l’air inquiet, finit par demander: «Où est l’eau?» Pascal lui montre qu’il suffit d’appuyer sur le bouton au-dessus du robinet pour que l’eau coule: «C’était quelque chose d’important pour lui, alors qu’ici on n’y pense jamais.»


 

En cour de récréation, Mayada et Nael partagent les tricycles, les ballons et les anneaux avec les autres enfants. Ils courent, font de la balançoire et du toboggan. C’est aussi là qu’ils apprennent à se comprendre, à se parler, à s’aider. Dans cette petite école, les liens personnels sont forts car plusieurs niveaux ont été regroupés pour atteindre les vingt élèves, nombre minimum légal d’enfants par classe. Les maternelles/CEI-CE2/CM1–CM2 fonctionnent donc ensemble. La grande section de maternelle et le CP sont dans un autre village en vertu des mesures dites de «RPI», ou regroupement pédagogique intercommunal.

A l’heure du déjeuner, les enseignants se réunissent dans la classe de Céline pour manger et faire un point. Le téléphone n’arrête pas de sonner depuis ce matin. Des parents se déchirent, un petit garçon, pris entre les deux, ne reviendra pas l’après-midi. «Il y a des histoires très difficiles ici, des divorces, des enfants placés... Finalement, à côté de ça, les petits Syriens sont parfois plus faciles», explique la directrice.

Plus tard, au cours du déjeuner, la question est de savoir si on fera redoubler des enfants cette année. Aucun des cas évoqués ne concerne un enfant syrien. «Ils sont bien dans leurs familles et quelque part, on sent qu’ils sont conscients de leur chance. Ils ont très envie de réussir et franchement ils assurent», dit Pascal.

Garder l'école ouverte

De l’autre côté de la rue, en haut d’une enfilade de jardins qui surplombent depuis le XVe siècle le château de Jumilhac, se trouve l’homme qui a rendu cela possible. Yves Congé était le maire du village quand il a entendu dire que la France cherchait des villages prêts à accueillir des réfugiés syriens: il a posé sa candidature.

«C’est la première fois que je voyais une chose pareille», dit-il en haussant un peu les épaules. Ancien militaire, Yves Congé est très attaché à ses racines périgourdines. Sa décision, il la décrit comme quelque chose de normal. «La France est terre d’accueil», dit-il simplement.


 

C’est en fait l’occasion de faire d’une pierre deux coups. Un acte sincère de solidarité mais aussi une opportunité unique de faire revivre le village, qui menace de sombrer dans l’oubli. Yves Congé sait qu’avec l’arrivée d’enfants, il va pouvoir garder son école ouverte, il demande même à recevoir un médecin pour remplacer le généraliste, qui doit prendre sa retraite dans deux ans sans laisser de successeur.

Jumilhac, ainsi que le village voisin de La Coquille, sont sélectionnés parmi plusieurs communes. Une procédure inédite depuis la guerre du Kosovo en 1999. Suite à l’annonce de François Hollande, l’Office de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) dépêche en février 2014 une mission en Egypte où le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) et l’Ambassade de France ont identifié cinq familles de demandeurs d’asile syriens. Les dossiers sont montés sur place, puis tout s’enchaîne très vite.

En mai 2014, Yves Congé va chercher lui même les familles désignées en Egypte:

«Je leur ai montré Jumilhac sur une carte de France. Ils ne connaissaient que Paris, Bordeaux et Marseille… J’ai dû expliquer la campagne.»

Débarqué à Roissy, le groupe prend place dans un bus, direction la Dordogne. L'arrivée se fait au milieu de la nuit, sous un violent orage, sur une route sinueuse barrée par les poteaux électriques. Les trois couples et leurs enfants découvrent dans la pénombre des petites maisons en bois sur pilotis. Ces HLM situés à l’orée du village sont leurs nouvelles résidences. Hormis quelques journalistes présents à l’aéroport, l’opération a été ténue secrète. Les administrés de Jumilhac n’apprendront leur générosité que le lendemain matin. «Certains n’ont pas apprécié du tout d’être mis devant le fait accompli», avoue Yves Congé, qui s’apprêtait à laisser son poste à sa première adjointe quand nous l'avons rencontré.

«Vous êtes venue voir nos Syriens?»

Dans ce village de 1.200 habitants, on peut errer une journée sans croiser une âme mais tout se sait. L’arrivée des Syriens a lieu au lendemain de l’élection municipale et certains ont eu beau jeu de dire que si Yves Congé en avait parlé pendant sa campagne, il n’aurait pas été élu.

La rumeur,
c’est quelque chose.
La Syrie, c’est très loin. La guerre,
les islamistes,
l’Etat islamique,
avec les médias,
on mélange tout

Michèle Thilos,
propriétaire d'une chambre d'hôtes

Michèle Thilos vit en dehors du bourg. Dans sa ferme nichée dans les hauteurs, elle travaille la terre avec sa fille et reçoit quelques visiteurs dans une chambre d’hôtes. Quand un journaliste s’installe chez elle, elle se doute bien que ce n’est pas pour écrire sur la tuberculose de ses vaches.

«Vous êtes venue voir nos Syriens?», demande-t-elle discrètement au petit déjeuner. Elle ne veut pas faire d’histoires, Michèle, mais elle tient à dire que les choses n’ont pas été si simples qu’on veut bien le croire. Mal informés, les villageois se sont inquiétés:

«Ahhh, la rumeur, c’est quelque chose. La Syrie, c’est très loin. La guerre, les islamistes, l’Etat islamique, avec les médias, on mélange tout. Est ce qu’on va nous amener ça ici, chez nous?»

Le village est bousculé mais ne se replie pas sur lui même. Pour faire connaissance, le maire convie ses administrés à une réception où il encourage à apporter des jouets, des vêtements pour aider à l’installation des familles. La salle est comble. Les voisins se rencontrent.

Dès leur arrivée les familles sont prises en charge. Logements HLM, cours de français, CAF, Sécurité sociale, suivi à Pôle Emploi… l’encadrement est complet. Ils veulent tous travailler le plus vite possible, mais rapidement des obstacles se dressent. La langue d’abord, puis la reconnaissance des diplômes.

Un emploi à 500 km de distance

Parmi les six adultes accueillis à Jumilhac se trouvent un électricien, un boucher, une professeure d’anglais, une psychologue et un chirurgien. C’était sur lui, le seul francophone du groupe, qu’Yves Congé fondait ses espoirs de voir revivre le cabinet médical. Mais depuis 2009, la médecine générale est considérée comme une spécialité à part entière. Cela veut dire que même si le chirurgien avait accepté d’abandonner le bloc, il n’aurait pas pu faire de consultations générales. Maher Ashour a donc passé des équivalences pour pouvoir opérer en France et a tout de suite trouvé du travail… à 500 km de Jumilhac.

C’est samedi matin: le père de Mayada et Nael est enfin rentré à la maison. Maher Ashour ne voit sa famille que le week-end, alors il ne veut pas perdre une minute. Dans la petite maison de bois, les retrouvailles commencent toujours par les devoirs. Français le samedi, arabe le dimanche. Maher examine avec précautions les cahiers. La semaine dernière, Nael a eu 20/20 en récitation, sur du Baudelaire. Maher était vraiment fier, il mesure le chemin parcouru:

«J’ai tout perdu dans cette guerre mais je vois mes enfants devant moi. Les études… Ils n’ont plus que ça.»

On veut travailler, s’intégrer, parler français. Je ne veux pas vivre des aides

Maher, un des réfugiés syriens

Le travail est une valeur fondamentale pour Maher, c’est sa dignité. Il a gardé sur son ordinateur un reportage tourné par France 3 le jour de leur arrivée. On y voit des images de la collecte de jouets et de vêtements. Lui, d’habitude très bavard, est gêné. «Je ne veux pas que les Français nous voient comme des clochards.» Puis il se recentre sur ses épaules: «On veut travailler, s’intégrer, parler français. Je ne veux pas vivre des aides.»

Après les leçons, la famille part faire les courses en ville. Il faut environ une heure de route pour rejoindre Périgueux ou Limoges, mais c’est moins cher qu’au village et on y trouve de la viande halal. Dans la voiture, Maher veut mettre de la musique arabe mais Nael, 7 ans, veut écouter Notre-Dame-de-Paris. Il connaît les paroles par cœur.

A travers la forêt, sur les routes tortueuses de Dordogne, ils se souviennent des évènements de Charlie Hebdo. Maher, dans son hôpital loin des siens, a eu peur. «Avec notre air oriental, notre accent…» Sa femme, Reem, assure que ses connaissances ont fait la différence mais, tant que la saison le permet, elle préfère couvrir ses cheveux d’un bonnet plutôt que d’un voile. «Ca attire moins l’attention», dit-elle.

Maher tire une grande force de Reem. C’est elle qui l’a poussé à accepter de travailler loin. Elle gère les cours de français, les enfants et la solitude du quotidien avec une sérénité qui le rassure. Elle espère pouvoir un jour exercer la psychologie en France. En attendant, la famille réunie au complet loin des bombes arpente les couloirs du supermarché. Au rayon primeur, elle choisi les meilleurs haricots frais pour cuisiner un plat syrien.

Dans un mois, le contrat de Maher ne sera pas renouvelé. L’hôpital l’a félicité chaleureusement pour son travail, une cinquantaine d’opérations complexes, mais les coupes budgétaires empêchent de poursuivre cette collaboration. Le chirurgien a déjà repris les recherches. Dès que ce sera possible, il rêve d’offrir à sa famille une maison à la campagne et, pourquoi pas, des vacances à la mer.

1 — Tous les noms et prénoms des enfants et des familles syriennes ont été modifiés à leur demande. Retourner à l'article

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