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Défiance vis-à-vis des vaccins: c'est la faute des mères

Carte Health Axioms «Vaccinez votre enfant» illustrée par Sarah Kaiser | Juhan Sonin via Flickr CC License by

Carte Health Axioms «Vaccinez votre enfant» illustrée par Sarah Kaiser | Juhan Sonin via Flickr CC License by

Ce sont les femmes qui mènent la danse anti-vaccination. Pas les parents.

Les États-Unis font face à une épidémie de rougeole et la presse aura rapidement trouvé les fautifs: les parents –«Pourquoi les parents ont arrêté de vacciner leurs enfants», «La négligence éthique des parents qui refusent de vacciner leurs enfants» et «Faut-il traduire en justice les parents qui n'ont pas vacciné leurs enfants? Absolument». Quant au très populaire article d'Amy Parker dénonçant sa famille «ayatollah du bio», il faisait référence aux «parents opposés aux vaccins».

Sauf qu'Amy Parker ciblait un «ayatollah du bio» en particulier: sa mère. Et plein d'autres raisons nous poussent à soulever une question des plus dérangeantes: avons-nous un problème avec les parents qui prennent de mauvaises décisions vaccinales ou simplement avec les mères qui prennent de telles décisions?

Personnalités médiatiques

Partons d'une évidence: les femmes prennent l'énorme majorité des décisions de santé concernant leurs enfants. Selon un rapport de la Kaiser Family Foundation publié en 2013, trois quarts des mères choisissent le médecin de leurs enfants et appliquent les soins recommandés. Cette responsabilité sanitaire primaire incombe à seulement 16% des pères. Même en imaginant que les couples discutent ensemble des décisions médicales familiales, ce sont les femmes qui les orientent et les mettent en œuvre.

Mais, en matière de décisions vaccinales, il s'avère que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de s'orienter dans la mauvaise direction. En 2011, un remarquable rapport publié dans la revue Pediatrics observait que, par rapport aux pères, les mères avaient tendance à faire davantage confiance aux informations (pardon, aux «informations») issues des émissions de télé, des magazines et autres personnalités médiatiques quant à la dangerosité des vaccins. Ainsi, 31% des mères déclaraient faire «un peu» ou «beaucoup» confiance aux informations données par les célébrités, contre 19% des pères.

L'auteur principal de cette étude, Gary Freed, fondateur et directeur de l'unité de recherche et d'évaluation en médecine pédiatrique de l'Université du Michigan, pondère tout de même ces chiffres en soulignant que, dans leur ensemble, les femmes font avant tout confiance aux médecins soignant leurs enfants plutôt qu'à d'autres sources. De fait, hommes comme femmes consignent les mêmes niveaux de confiance très élevés quant à la sûreté du vaccin ROR. Il est donc important de constater que nous avons ici affaire à un petit sous-ensemble de parents dubitatifs. Mais Gary Freed d'ajouter:

«Nous avons effectivement trouvé que les femmes s'orientent davantage –dans les catégories un peu ou beaucoup– vers certaines sources d'information, et leur font davantage confiance, sources qui ne sont pas nécessairement bien informées, ni ne sont nécessairement fondées sur autre chose que des expériences personnelles.»

Google et témoignages

Selon lui, il faut que le secteur de la santé publique admette que tout le monde ne s'informe pas, ni ne réagit aux informations, de la même manière. Les conséquences précises et concrètes d'une telle prise de conscience, comme le soulignait récemment Seth Mnookin dans le New Yorker, ne sont pas encore évidentes. L'an dernier, Gary Freed co-signait un article, fondé sur une étude randomisée où des parents se voyaient proposer différentes «interventions» d'information vaccinale, comprenant notamment l'histoire dramatique d'un nouveau-né qui avait failli mourir de la rougeole. Aucune de ces interventions n'incitait significativement les parents à vacciner leurs enfants.

Des recherches laissent entendre que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de gober des énoncés pseudoscientifiques

Dans son étude de 2011, Gary Freed observait aussi que les mères étaient plus susceptibles de se fier à des témoignages de parents affirmant que la santé de leurs enfants avait été lésée par des vaccins, ce qui est plus compréhensible, mais reste alarmant, tant les preuves scientifiques attestant de la sûreté des vaccins sont écrasantes. Comme l'écrivait Jenny McCarthy dans son livre Mother Warriors, publié en 2008:

«Qui a besoin de science quand j'observe cela tous les jours chez moi?»

Des recherches laissent entendre que les femmes sont aussi plus susceptibles de gober des énoncés pseudoscientifiques dans d'autres domaines. Par rapport aux hommes, nous avons ainsi plus tendance (10 points de plus) à croire que les humains n'ont pas évolué au cours du temps –ils l'ont fait– et (19 points de plus) à dire que les aliments OGM sont dangereux –ils ne le sont pas. Les femmes ont aussi tendance à avoir davantage recours aux médecines alternatives, ce qui n'est pas sans rapport avec la rhétorique des anti-vaccins concernant les «toxines» et les «impuretés».

Pour le dire avec délicatesse, en termes d'informations médicales, les femmes semblent aussi se fonder sur des ressources plus diverses que les hommes. Selon une étude publiée l'an dernier, nous avons 30% de chances supplémentaires de nous appuyer sur des faits anecdotiques piochés sur Internet. Ce qui, est en un sens, logique: si les hommes étaient les premiers à rechercher des informations de santé pour leur famille, peut-être que ces chiffres seraient inversés. Les vies des femmes sont aussi émaillées d'expériences particulières, notamment la grossesse, qui nécessitent des soins médicaux spécifiques –et où le googlage de nouveaux et bizarres symptômes devient quasiment irrésistible.

Fracture sexuelle

En matière d'anecdotes, j'ai ce qu'il faut. (Youhou, je suis une femme!) Dans toutes les conversations sur les vaccins auxquelles j'ai pu assister sur Facebook, la majorité, si ce n'est la totalité, des commentateurs étaient des femmes. Dans mes recherches pour un article portant sur un sous-ensemble précis de parents anti-vaccins, je n'ai pu trouver qu'un seul homme partageant une telle défiance. En janvier, un article du New York Times sur les parents anti-vaccins donnait la parole à cinq femmes (dont une qui avait changé d'avis), pour aucun homme.

Un phénomène qui n'a rien d'une nouveauté. Dans une récente interview pour le L.A. Times, l'historienne Elena Conis identifiait une fracture sexuelle similaire dans un reportage de 1982 sur NBC:

«Toutes ces mères racontant les réactions de leurs enfants aux vaccins: J'ai consulté le PDR[1], il faut être sceptique. Et tous ces médecins hommes qui répondaient: Les vaccins sont sûrs, les mères ne savent pas de quoi elles parlent.»

Selon Elena Conis, le mouvement anti-vaccin actuel s'enracine dans le féminisme des années 1960 et 1970 et son accent porté sur la santé des femmes.

Certes, des hommes sont impliqués dans le mouvement anti-vaccination. Le chercheur responsable d'une étude frauduleuse parue en 1998 et faisant le lien entre autisme et vaccination est un homme, à l'instar du fondateur de l'Autism Research Institute, qui met en avant des corrélations fallacieuses entre le mercure contenu dans certains vaccins et l'autisme. Il y a tout un tas d'hommes et de pères qui s'en font les fers de lance.

Les mères contemporaines se voient souvent comme des guerrières se battant pour la santé de leurs enfants

Et sur la question politiquement chargée de la vaccination des enfants par contrainte gouvernementale, les hommes sont légèrement plus nombreux que les femmes à estimer que la décision finale devrait revenir aux parents. Mais, en matière de dangers supposés des vaccins, tous les faits dont nous disposons indiquent que ce sont bien les femmes qui mènent cette conversation.

Paternalisme

Cette disparité sexuelle est une question délicate à aborder pour plusieurs raisons, notamment parce que le «c'est la faute des mamans» n'est pas une thèse qui risque de vous attirer les faveurs de la gent féminine. «Les femmes aiment les belles histoires, les hommes préfèrent les données factuelles» est aussi l'un des stéréotypes les plus éculés qui soient. Mais la plus perturbante relève sans doute du peu de crédit accordé historiquement aux témoignages des femmes concernant leur propre santé. Leurs symptômes –épuisement, douleur chronique, anxiété– ont été minimisés par le corps médical et les femmes ont souvent été culpabilisées, non seulement pour leurs propres maladies, mais aussi pour celles de leurs enfants. Ainsi, la littérature psychiatrique aura passé des décennies à accuser le manque de bienveillance des «mères réfrigérateurs» et à les croire responsables de l'autisme de leurs enfants.

«Il existe une tradition paternaliste dans la médecine, affirme Jordynn Jack, maître de conférence en anglais à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, qui, dans son livre Autism and Gender, publié en 2014, explore l'impact des questions de genre sur les débats sur l'autisme et ses liens controversés avec les vaccins.

«Le langage utilisé par la communauté scientifique pour communiquer sur la sûreté des vaccins relève parfois d'un modèle paternaliste: Je vous dis ce qui est bien, et je vous le dis en tant qu'autorité scientifique.“ Cela persuade certaines personnes, d'autres non.»

Dans son livre, Jordynn Jack dissèque comment les mères contemporaines se voient souvent comme des «guerrières» se battant pour la santé de leurs enfants, pour la pose d'un diagnostic ou encore la mise en œuvre d'un traitement. Si les soins les plus basiques d'un enfant malade sont considérés comme une guerre, alors pourquoi faire confiance à la propagande de l'ennemi?

En fin de compte, il est possible d'avoir toute l'empathie du monde pour les parents anti-vaccins et toujours en conclure qu'ils ont dangereusement tort sur l'une des questions de santé publique les plus cruciales du moment. Et, pour avancer, il est peut-être temps de cibler plus directement les parents responsables de telles décisions: les mères.

1 — Note du traducteur: le Physicians' Desk Reference est un ensemble de ressources sur les médicaments et leurs effets secondaires, à destination des professionnels de santé et du grand public, équivalent américain du Vidal Retourner à l'article

 

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