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Football: les Bad Blue Boys, un morceau de l'Histoire croate

Des supporters du Dinamo Zagreb lors d'un match de Ligue Europa contre le Spartak Moscou, en 2008. REUTERS/Nikola Solic.

Des supporters du Dinamo Zagreb lors d'un match de Ligue Europa contre le Spartak Moscou, en 2008. REUTERS/Nikola Solic.

Nés peu avant la guerre, les bouillants ultras du Dinamo Zagreb ont grandi en même temps que la Croatie indépendante. Après avoir combattu pour défendre leur pays et joué des poings dans toute l'Europe, ils traversent aujourd'hui une crise qui met au jour un système gangrené par la corruption et l'affairisme.

Durant la décennie 80, le hooliganisme à l'anglaise fait des émules et se propage à toute l'Europe, Balkans inclus. Là, il plonge ses racines dans le même terreau qu'ailleurs –pauvreté, chômage, incertitudes politiques et économiques, désillusion croissante chez lez jeunes. Comme ailleurs, il est «juvénile, masculin et groupal». Comme ailleurs, il est un vecteur identitaire et exalte la notion de territoire à défendre. Mais comme nulle part ailleurs, il se charge d'une dimension nationaliste particulière et prospère dans les failles d'États en déliquescence.

Supporters du Dinamo Zagreb, les Bad Blue Boys (BBB) sont fondés en 1986. S'ils ne sont pas les premiers –leurs voisins et rivaux de la Torcida de Split, considérés comme le plus vieux groupe de supporters d'Europe, ont déjà 36 ans à l'époque–, ils vont rapidement s'imposer comme une formation de poids dans le supportérisme européen. Et très vite, tous les stades européens connaîtront leurs intimidations et provocations –verbales ou physiques.

A peine nés, les BBB sont emportés par le tourbillon de l'histoire. Au tournant des années 90, le nouveau maître à Belgrade, Slobodan Milosevic, rêve d'une «Grande Serbie» qui s'étendrait sur les deux tiers de la fédération, tandis qu'en Croatie voisine, les législatives du 6 mai 1990 portent au pouvoir le très nationaliste Franjo Tuđman. Le rapport de forces s'instaure rapidement entre les deux hommes et, dans une région déjà au bord de l'implosion, chacun joue à exacerber le sentiment national. Or le sentiment national, les BBB l'ont chevillé au corps: ils soutiennent Tuđman et ses aspirations indépendantistes.

Beaucoup d'entre eux vous diront que la guerre a réellement commencé le 13 mai 1990, une semaine après l'élection de Tuđman. Ce soir-là, au stade Maksimir de Zagreb, le Dinamo reçoit l’Étoile Rouge de Belgrade, et avec elle ses ultras, les féroces Delje. Côté serbe, les slogans fusent: «Nous tuerons Tuđman» ou encore «Zagreb est serbe». Côté croate, ce sont d'abord des insultes, puis bientôt des chaises et autres projectiles qui sont lancés. La pelouse ne tarde pas à être envahie et la police débordée.


Zvonimir Boban, 21 ans à l'époque, jeune prodige et capitaine du Dinamo, s'illustre par un magistral coup de semelle administré à un policier yougoslave qui s'en prenait à un supporter croate. Bilan de la soirée: match annulé, 147 blessés et un héros national bien malgré lui. Car si le geste de Boban lui coûtera six mois de suspension et sa place au Mondial en Italie, il lui vaudra d'être considéré par certains nationalistes comme l'auteur du premier coup porté à la Serbie dans la guerre pour l'indépendance croate.

Conflit précurseur

L'année suivante voit le bras de fer diplomatique se raidir entre Zagreb et Belgrade et la guerre se préciser. Lorsqu'elle éclate en 1991, après que la Croatie a déclaré unilatéralement son indépendance, les rivalités nationales s'ajoutent aux rivalités sportives et, dans chaque camp, les hooligans prennent les armes. Les Delje de l'Etoile Rouge suivent leur chef, Željko Ražnatović, dans les Tigres d'Arkan, qui se rendront coupables de nombreuses exactions. Quant aux Bad Blue Boys, ils restent fidèles au président Tuđman et sont les premiers à s'enrôler, en masse, dans l'armée croate naissante. L'armée ne disposant pas encore de ses propres couleurs, c'est le badge du Dinamo qui fera office d'insigne sur ses premiers treillis.

Une fois la guerre terminée, chacun retourne à la vie civile: les soldats redeviennent supporters et le badge du Dinamo ne sert plus que les soirs de match. Mais l'état de grâce est moins qu'éphèmère, il est inexistant: les nationalistes sont déçus de cette Croatie nouvelle, certes indépendante mais qu'ils jugent corrompue et dévoyée.

En 1993, le président Tuđman décide d'abandonner le nom de Dinamo Zagreb, adopté en 1945 sous la Yougoslavie communiste, pour le remplacer par l'appellation Croatia Zagreb, plus digne selon lui du premier club national et surtout moins connotée. Les BBB refusent de se voir dépossédés d'un nom qu'ils considèrent comme un morceau de patrimoine et se lancent dans une bataille symbolique et politique que le président croate perdra à double titre. Non seulement son parti, le HDZ, s'inclinera lors des législatives de 2000, juste après sa mort, mais en plus, l'opposition rendra au Dinamo son nom originel.

Selon le sociologue Srđan Vrcan, cette crise a marqué la première cristallisation de l'opinion contre Tuđman et a constitué les prémices de son déclin:

«L'intérêt de ce conflit réside dans le fait qu'il est intervenu avant même l'apparition d'une opposition politique sérieuse remettant en cause le président Tuđman et sa façon de gouverner. Non seulement il a préfiguré l'érosion croissante du soutien politique accordé par les Croates à Tuđman et au HDZ, mais en plus, il a renforcé cette érosion. En quelque sorte, ce conflit a anticipé et contribué au désastre électoral que le HDZ a connu en janvier 2000, juste après la mort de Tuđman.»

Frasques et provocations

Les affaires des BBB ne s'arrangent pas avec l'arrivée de Zdravko Mamić, qui prend la tête du Dinamo en 2003 et y installe une oligarchie népotique à but ouvertement lucratif. Mamić, 55 ans, est probablement l'homme le plus contesté du football croate. Outre ses frasques et provocations – l'éventail est impressionnant: déclarations outrancières, saluts nazis, insultes publiques assorties parfois de menaces de mort, voire de coups et blessures envers journalistes, arbitres et autres représentants de la fédération, etc.–, l'homme est aussi connu pour ses pratiques douteuses, allant des malversations aux matchs truqués en passant par la vente et l'achat frauduleux de joueurs en vue d'enrichissement personnel. Le tout supporté par un système aussi mafieux que réticulaire.

L'un des grands projets de Mamić est d'affaiblir les BBB par tous les moyens afin de phagocyter leur force de contestation. Aussi, sous couvert de respecter les oukases de l'UEFA en luttant contre le hooliganisme, il se lance dans une grande entreprise de nettoyage des tribunes, ce qui justifie et, mieux, nécessite d'en bannir les ultras. Et, à l'image de ce qui se pratique en Europe de l'ouest, supprime les places debout, interdit les fumigènes, multiplie les interdictions de stade, entre autres.

Selon Loïc Trégourès, journaliste au Courrier des Balkans et doctorant à Lille 2, spécialisé en sport, politique et identités dans l'espace yougoslave, «les tribunes se gentrifient, on expulse les pauvres, les jeunes à problèmes et on amène des gens qui vont au stade comme ils iraient au théâtre, avec la sainte Trinité "Paie, assieds-toi, tais-toi"». Avec pour conséquence des places de plus en plus chères, un public plus familial et des matchs sans ambiance. Et le chercheur de fustiger les autorités qui, pour parvenir à leurs fins, taxent tout acte jugé indésirable de «hooliganisme», en jouant sur l'ambigüité sémantique et la vacuité juridique qui entourent le terme. Il rappelle, non sans malice, qu'en Russie «les Pussy Riot ont été condamnées pour hooliganisme».

Au fond, la stratégie de Mamić et des autorités est d'une simplicité enfantine. Dans un premier temps, ternir l'image des ultras en les réduisant à leur caricature puis, dans un second temps, multiplier les interdits et les provocations pour les pousser à la faute afin de corroborer l'image répandue. Ce dont, pour l'instant, les BBB ont eu l'intelligence de se garder.

Tout de même, ces derniers ont perdu une partie du pouvoir de nuisance qu'ils avaient pendant la décennie Tuđman. Et un peu de leur lustre, aussi, auprès d'une population lassée de la violence et du nationalisme. «Les BBB n’ont pas une bonne réputation parce qu’ils sont de tradition britannique, davantage hooligans qu’ultras, et ne bénéficient plus de l’aura de ceux qui ont été les premiers à se battre physiquement contre le régime de Tuđman», décrypte Loïc Trégourès.

Pour faire entendre leurs réclamations, les BBB organisent depuis plusieurs années un boycottage massif des matchs, lequel vient s'ajouter aux interdictions de stade qui pleuvent sur les ultras et aux désertions des supporters lassés par la répression et l'inflation sécuritaire, avec pour résultat que le Dinamo joue dans un stade Maksimir quasiment vide.

Mais ce boycott, explique Loïc Trégourès, est économiquement peu pénalisant pour un club financé par la mairie de Zagreb et les transferts –parfois faramineux– des meilleurs jeunes. Dans ces conditions, explique-t-il, «le Dinamo peut bien jouer à huis clos, ce n'est pas grave», contrairement au Hajduk Split, dont le modèle économique «fait qu’il a besoin de la Torcida pour remplir son stade».

Une future privatisation?

Malgré tout, un soutien public commence à s'organiser autour du club. D'abord, une association de fans s'est créée, Ensemble pour le Dinamo, qui revendique des élections libres au conseil d'administration. Plus récemment, d'anciennes légendes du club (dont Robert Prosinečki, actuel sélectionneur de l'Azerbaïdjan) se sont eux aussi publiquement engagés pour des élections qui mettraient fin à l'ère Mamić.

Fait inimaginable il y a quelques années: en mai 2014, le derby éternel entre Zagreb et Split –qui a attiré moins de 2 000 spectateurs sur les 35.000 places que compte Maksimir– a vu la Torcida et les BBB se réunir dans la même tribune pour protester à l'unisson contre Mamić et la fédération complice, dont le président n'est autre que l'ancienne gloire Davor Šuker.

Plus spectaculaire encore: en novembre dernier, les supporters de Split ont boycotté le derby pour protester contre les interdictions de stade prononcées à l'encontre de centaines de fans placés sur une liste noire, établie et alimentée au bon vouloir du clan Mamić. Et dans un bel élan de solidarité, les joueurs du Hajduk eux-mêmes ont refusé d'entrer sur la pelouse, au prix d'une défaite par forfait et d'une grosse amende. Amplement relayé par les médias, l'évènement avait contraint le Président croate Ivo Josipović à admettre que la fédé rencontrait de «très sérieux problèmes» auxquels il allait falloir remédier en «changeant les bases [du] football [croate]».

Au Dinamo en tout cas, les choses pourraient être en train de changer. Mamić a récemment annoncé la future privatisation du club, sur l'air du «Si vous ne voulez plus de moi, je m'en vais, et il faudra pas venir pleurer». Mais en Croatie, plusieurs journalistes sportifs estiment que cette annonce ressemble moins à un véritable choix stratégique qu'à l'énième fanfaronnade d'un homme poussé vers la sortie par les supporters, critiqué tant par la presse que par l'opinion publique et de plus en plus désavoué par les cénacles politiques et institutionnels, lesquels tentent de faire pression pour une refonte des statuts (comme l'exige la loi croate) et un assainissement des finances du club, qui accuse une dette de 12 millions d'euros. Tout cela sous l’œil insistant de la Commission européenne, qui s'apprête à interdire le financement des clubs sportifs par les collectivités territoriales.

Tout pousse à croire que bon gré mal gré, Mamić devra un jour ou l'autre rendre les clefs du Dinamo. Si la privatisation est, comme beaucoup le croient, une hypothèse hautement improbable, peut-être n'est-il pas interdit de rêver à des élections libres au conseil d'administration. Élections auxquelles, bien sûr, les supporters devront être associés.

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