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Hagai Levi: «Etre scénariste, c’est un peu comme être psy»

Nathalie Prébende /  SériesMania

Nathalie Prébende / SériesMania

Rencontre avec le créateur de «The Affair», dont la deuxième saison arrivera sur les écrans à l'automne.

Quand le journaliste spécialiste des séries Pierre Sérisier lui demande si l'idée originale de The Affair ne lui a pas un peu échappé, parce que la série n'est pas tout à fait ce qu'il envisageait au départ, Hagai Levi, son créateur, essaie d'esquiver avant de reconnaître qu'il a connu des doutes, des moments de frustration, mais que tout s'est envolé en une soirée:

«Quand on a obtenu le Golden Globe de la série dramatique.»

Ces dernières années, la plupart des Golden Globes de la catégorie ont récompensé des séries qui creusaient un héros en profondeur, apprenaient à le connaître: de Carrie Mathison dans Homeland à Walter White dans Breaking Bad en passant par Don Draper dans Mad Men, tous ont une personnalité forte que l'on découvre et que l'on cherche à apprivoiser au fur et à mesure des saisons. C'est dire si la récompense était prestigieuse pour Hagai Levi, que nous avons rencontré à Paris fin avril à l'occasion du sixième festival Séries Mania, où les deux premiers épisodes de The Affair étaient diffusés avant une rencontre avec le public.

La série raconte la rencontre, en apparence anodine, entre un homme et une femme, tous deux déjà mariés. Et la relation amoureuse et tumultueuse qui va naître entre les deux personnages aura des conséquences dévastatrices sur leurs familles respectives, et plus graves qu'on aurait pu le croire (une seconde saison a déjà été commandée et devrait arriver à l'automne prochain).


Quand il a commencé à travailler sur The Affair pour la chaîne Showtime, le scénariste israélien n'était pas un inconnu: il s'était révélé avec BeTipul, une série adaptée dans 17 pays, notamment aux Etats-Unis sous le nom de In Treatment. Un ovni télévisuel qui se déroulait dans le bureau d'un psy où les patients défilaient épisode après épisode.


La relation si particulière qu'entretient Hagai Levi avec la psychanalyse est sans doute liée à sa vie personnelle. Le scénariste israélien raconte avoir consulté plusieurs psys et que cela l'a aidé, même s'il estime que cette relation est désormais plus ambivalente.

La psychanalyse, et ce besoin de raconter des histoires, ne semble cependant pas l'avoir lâché et avec The Affair, il essaie là encore de comprendre l'esprit humain –cette fois-ci au travers d'une infidélité. Il a d'ailleurs songé à utiliser un psy comme ressort fictionnel pour développer les prémices de cette histoire d'infidélité, avant de finalement se prononcer pour un inspecteur:

«Bien sûr que ce n’est pas une série criminelle. Ce n’était qu’une technique pour raconter l’histoire. Elle est née quand nous cherchions [avec Sarah Treem, qui s'était occupé de l'adaptation de BeTipul aux Etats-Unis] un moyen de raconter l’histoire de façon rétrospective. Il était important de reconstruire l’histoire deux ans plus tard. Alison et Noah connaîtraient alors plus de choses et auraient une perspective plus spécifique. On a joué avec plusieurs idées de face à face. Un psy? Non. On avait déjà fait ça. Et puis, on eu l’idée d’un avocat pour un divorce. On a eu quelques idées et on a choisi un inspecteur mais, bien sûr, ce n’est pas l’essence de la série.»

Des personnages qui se mentent à eux-mêmes

D'ailleurs, il réfute l'idée que l'inspecteur joue le rôle du psy auxquels Noah (Dominic West) et Alison (Ruth Wilson), les deux amants, viendraient se confier. Et contrairement à la vision développée semaine après semaine sur le site IndieWire, les deux personnages principaux n'en profitent pas pour mentir délibérément. Le fait que la série utilise le procédé de Rashomon (raconter l'histoire depuis les points des vue successifs des deux personnages principaux) sert uniquement à montrer à quel point plusieurs personnes —en l'occurrence Noah et Alison— peuvent vivre différemment une même situation:

«Ils se mentent sûrement à eux-mêmes. Mais ils ne mentent pas aux autres. Sinon, c’est une toute autre série. L’idée, c’était: comment différentes personnes vivent une même histoire. Il n’était pas question de mensonges. [...] Cela ne m’intéresse pas beaucoup, à l’inverse de lorsque l’on se ment à soi-même, et la façon dont on tord la réalité.»

C'est ce qu'il expliquait déjà à L'Obs, en mars dernier:

«Il me semble, en effet, que nous nous efforçons de donner à nos existences le sens d’un récit, pour échapper à l’absurde. On le voit dans In Treatment, faire une psychanalyse n’est rien d’autre que cela: tenter d'écrire sa propre histoire, celle avec laquelle on arrive à vivre.»

Pourtant, quand on lui demande, Hagai Levi assure qu'il préfère associer le terme d'«anatomie» plutôt que celui de «psychanalyse» à sa série:

«C’est comme lors d'une opération, si l’on avait une maladie et qu’on cherchait comment cela avait commencé. Et tous les détails qui ont amené à cela.

Ils pensent au début que rien ne va se passer. Tous les deux –Noah surtout– pensent que rien ne va se passer. Et pourtant si. Alors comment? Tous les détails sont importants pour comprendre comment ils en sont arrivés là. A un point qu’ils n’auraient jamais pensé atteindre.»

L’action ou les histoires ne m’intéressent pas vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les esprits des gens fonctionnent

Hagai Levi

«99% des séries se ressemblent»

Creuser, creuser et encore creuser. Essayer de comprendre d'où viennent ses personnages, où ils vont et pourquoi. Lui qui avait fait des études de psychologie, qui se dit «obsédé par l'idée des conflits moraux» et qui avait raconté au quotidien espagnol El Diario qu'il souhaitait être psy quand il était petit, nous explique ainsi:

«Je pense qu'être scénariste, c’est un peu comme être psy. Dans les deux cas, on a besoin de comprendre l’âme humaine. Si vous êtes psychiatre et que vous avez quelqu’un en face de vous, vous essayez de comprendre et de déconstruire sa personnalité pour l’aider. Pour les scénaristes, c’est plus ou moins la même chose. Vous avez un personnage que vous devez comprendre pour savoir ce qu’il va faire, penser, comment il va réagir. Je suis très curieux des gens. C’est très intéressant, c’est un mystère pour moi. L’action ou les histoires ne m’intéressent pas vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les esprits des gens fonctionnent.»

Et Hagai Levi regrette d'ailleurs d'être l'un des seuls à se lancer dans cette voie:

«Tout le monde dit que c’est l’âge d'or de la télévision, mais 99% des séries se ressemblent. Des thrillers, des séries à suspense… Donc si vous évoquez et montrez les relations humaines comme nous le faisons, [...] alors c’est peut-être pour cela que ces deux séries (BeTipul et ses dérivés et The Affair) marchent si bien. C’est parce qu’elles essaient de comprendre les gens.»

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