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Reconnaissance du génocide arménien: comment les célébrités se sont placées en première ligne

Kim Kardashian à Gyumri, le 11 avril 2015. REUTERS/Hayk Baghdasaryan/Photolure.

Kim Kardashian à Gyumri, le 11 avril 2015. REUTERS/Hayk Baghdasaryan/Photolure.

System of A Down, Kim Kardashian, Amal Clooney... Alors que le monde commémore les cent ans du premier génocide du XXe siècle, la diaspora arménienne mobilise ses forces vives médiatiques pour sensibiliser l'opinion publique.

La star du hip-hop américain Kanye West se jetant dans un lac lors d’un concert surprise. Sa femme, la plus que people Kim Kardashian, créant l’émeute sur les réseaux sociaux, et postant sur son compte Instagram:

«Des milliers de personnes étaient là! Kanye a sauté dans le lac pour se rapprocher de la foule postée sur l’autre rive et plein de gens ont alors aussi sauté! C’était une nuit tellement folle et excitante!»

La scène aurait pu se dérouler presque naturellement à New York, Londres ou Paris. Elle s’est produite à Erevan, capitale de l’Arménie, petit pays de 3 millions d’habitants coincé entre la Turquie, l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. La famille Kardashian, composée de Kim, sa sœur Khloe, le mari Kanye et leur fille North, a organisé un surprenant voyage de mémoire en Arménie. L’occasion d’une rencontre avec le Premier ministre arménien, Hovik Abrahamian, avant de décoller pour Jérusalem et baptiser leur enfant dans une cathédrale arménienne. Kim Kardashian, productrice de télé-réalité, née à Los Angeles en 1980, est en effet la fille de Robert Kardashian, avocat américain et descendant de déportés du génocide arménien de 1915.

Georges Clooney avec Hollande et Poutine

A l’occasion du centenaire du génocide arménien, dont les principales commémorations ont lieu le 24 avril, les célébrités montent en première ligne pour la reconnaissance du génocide. L’avocate Amal Alamuddin-Clooney et son acteur de mari George feront le déplacement à Erevan le 24 avril aux côtés de chefs d’Etats comme François Hollande ou Vladimir Poutine. Amal Clooney, avocate chevronnée, défend déjà l’Arménie devant la Cour européenne des droits de l’Homme dans le procès contre le négationniste turc Dogu Perinçek.

Le groupe de rock américain System of A Down, dont les membres sont tous d’origine arménienne, a de son côté programmé en avril sept concerts spéciaux en Europe. Intitulée «Wake Up The Souls», la tournée a pour objectif de commémorer les 100 ans du génocide et s’achèvera par un show gratuit à Erevan le 23 avril. Lors de leur unique date française, à Lyon le 14 avril, le groupe avait déjà attaqué avec la chanson Holy Mountain, qui fait référence au Mont Ararat, symbole national de l’Arménie, bien que situé aujourd’hui en Turquie.

La diaspora arménienne de France, troisième en nombre (400.000 personnes) derrière la Russie (1,5 millions) et les Etats-Unis (1,3 millions), n’est pas en reste. Le monde de la culture, très importante dans la communauté arménienne, s’est fortement mobilisé pour le centenaire, à l’image de l’auteur-compositeur et juré de la Nouvelle Star André Manoukian, très présent dans les médias ces dernières semaines, qui donne un concert spécial à Villeurbanne le 23 avril. Mais aussi de l’acteur Simon Abkarian, à l’affiche de deux films sur le génocide cette année: The Cut, du Turc Fatih Akin, et 2015, The Movie de l’Américain Garin Hovannisian. L’acteur français d’origine arménienne avait déjà reçu le Molière du meilleur acteur en 2001, dans une pièce racontant la vie d’un rescapé du génocide arménien. L’humoriste Mathieu Madénian ou encore les chanteurs de variété Patrick Fiori et Hélène Ségara, tous d’origine arménienne, complètent la liste des artistes mobilisés côté français pour la reconnaissance du génocide.

«Aznavour ne s’engageait pas pour la communauté»

Dès les premiers massacres de 1894-1896, l’indifférence de la communauté internationale face au premier génocide contemporain indigne ceux qui comptent. «Afin de contrebalancer la puissance des chancelleries et des médias gouvernementaux, ils ont opposé leur notoriété, leur célébrité, pour informer et réveiller l’opinion publique», rappelle Vincent Duclert, historien, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et coauteur de Comprendre le génocide des Arméniens. «Aussi, devant ce que l’on a nommé le "crime de silence", des intellectuels, écrivains, artistes, savants, comme Anatole France, Charles Péguy ou Max Jacob, des parlementaires comme Jean Jaurès, des juristes comme André Mandelstam, se sont-ils engagés, pour la connaissance et sa transmission au monde.»

Après des années d’oubli, le séisme de 1988 et l’indépendance de 1991 vont être quant à eux les deux éléments déclencheurs du réveil de la diaspora. À l’image de leur plus fameux représentant, Charles Aznavour, classé en 2011 par le magazine de langue russe Luxury Arménien le plus célèbre du monde parmi 57 personnalités. «Charles Aznavour ne s’engageait pas du tout pour la communauté», rappelle Jeanine Paloulian, ex-présidente du club de la presse de Lyon et journaliste spécialisée sur les questions arméniennes. «Mais à partir du séisme, il s’est senti impliqué et a créé une ONG, Aznavour pour l’Arménie (APA).»

Le 7 décembre 1988, un tremblement de terre de 6,9 sur l’échelle de Richter anéantit la région de Spitak en Arménie. Entre 25.000 et 30.000 personnes décèdent dans la catastrophe. Le pays est meurtri. Aznavour, avec sa chanson caritative Pour toi Arménie, mais aussi la chanteuse américaine d’origine arménienne Cher, viennent en aide aux sinistrés. L’ONG Aznavour pour l’Arménie permet, au lendemain du séisme, de commander 300 préfabriqués pour les sans-abris, d’acheminer de l’aide d’urgence aux hôpitaux et de la nourriture aux familles.

Désormais pleinement impliqué dans la cause arménienne, le chanteur français obtient la nationalité arménienne en 2008. L’année suivante, il est nommé ambassadeur d’Arménie en Suisse, où il réside. A 90 ans, après avoir soufflé le chaud et le froid au sein de la communauté arménienne de France, il décide de se rendre à Erevan le 24-avril 2015 pour les commémorations du centenaire et signe une longue tribune pour la reconnaissance du génocide dans les pages du Monde.

«Les Arméniens étaient condamnés à réussir»

Comme Aznavour, quelques personnalités ont milité pour la reconnaissance du génocide sur le tard, presque le signe d’une trahison pour la diaspora. Edgar Boyadjian, cofondateur de Radio Arménie, se souvient que le réalisateur français Henri Verneuil, de son vrai nom Achod Malakian, «ne s’est engagé que sur la fin de sa carrière». D’autres, comme l’actrice Sylvie Vartan ou le pilote de F1 Alain Prost, n’ont jamais revendiqué leur arménité. Quant à l’ex-Premier ministre Edouard Balladur, il a toujours nié avoir des origines arméniennes, malgré des témoignages estimant le contraire.

Militant ou non, la liste des célébrités d’origine arménienne reste impressionnante pour  les quelques 10 millions d’Arméniens dans le monde (3 millions en Arménie, 7 millions en diaspora). Politique, culture mais aussi sport (deux champions du monde 98 avec Youri Djorkaeff et Alain Boghossian), l’intégration des Arméniens a été rapide et efficace, au service d’une cause unique, inscrite dans leur chair: la reconnaissance du génocide arménien. «Comme les Juifs, les Arméniens sont arrivés sans retour possible», rappelle Jeanine Paloulian. «On était condamnés à réussir. C’était même sur le passeport de nos parents: "Sans retour possible".»

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