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Bande dessinée: ils ont planché sur le génocide arménien

«Le fantôme arménien»

«Le fantôme arménien»

A l'occasion du centenaire du massacre qui a coûté la vie à 1,2 million de personnes, voici trois bandes dessinées qui permettent de revenir différemment sur l'histoire.

Varto

Scénario de Gorune Aprikian, dessins de Stéphane Torossian, mise en scène de Jean-Blaise Djian

editions Steinkis, 2015

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Avril 1915. Quelque part à l’est de la Turquie, deux enfants dans la tourmente du génocide arménien.

C’est le plus émouvant des trois albums. Deux enfants arméniens, Maryam et Varto, sont confiés par leur père, qui veut les sauver du génocide, à l’un de ses amis turcs. Mourant, ce dernier va charger Hassan, son fils, de les accompagner en lieu sûr.

Sur leur route chaotique, mouvementée et dangereuse, c’est l’horreur humaine du génocide qui défile avec ses épisodes les plus monstrueux, sa soldatesque, ses pillards et ses victimes.

L’histoire a été inventée, mais elle se fonde sur des anecdotes authentiques: les femmes qui se rasent la tête pour qu’on ne les attrape pas par les cheveux, le bébé déterré et mangé par un chien...

L’intention des auteurs était de «faire partager le ressenti du génocide arménien», explique Gorune Aprikian. Ils y sont parvenus grâce aux dessins très travaillés, style encre de chine, de Stéphane Torossian. Et par le dispositif particulier du scénario qui fait que le lecteur en connaît déjà plus que les protagonistes.

Le propos n’est pas tant d’expliquer ce qui s’est passé (un cahier pédagogique est là pour cela, à la fin de l’album), mais de faire passer l’émotion via ce travail artistique.

Avec au bout de l’horreur une petite lumière grâce à la rencontre entre les descendants de Varto et ceux de Maryam, quelque part de nos jours en France.

On espère que ce scénario donnera lieu à un film, puisque c’était le projet initial du producteur et scénariste Gorune Aprikian qui l’a sorti de ses tiroirs pour nous en offrir cette version dessinée sur papier.

Mission spéciale, Némésis

Scénario de Jean-Blaise Djian et Jan Varoujan, textes et documentation de Jan Varoujan, dessins de Paolo Cossi

éditions Sigest, 2014

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Berlin mars-juin 1921. Le plus historique de ces trois albums débute avec l’assassinat, en Allemagne où il s’est réfugié, de Talaat Pacha, l’un des trois ordonnateurs du génocide arménien, par un jeune homme qui l’abat en pleine rue au vu et au su de tous.

S’ouvre alors le procès du «vengeur-assassin», Soghomon Tehlirian, au tribunal fédéral de Berlin que les dessins de Paolo Cossi retracent en détail. Le trait, classique et un poil désuet, semble tiré des dessins noir et blanc de l’époque. Quant au scénario et au récit, ils se fondent sur les minutes du procès, 122 pages, trouvées dans les Archives en Arménie, et épluchées par Jan Varoujan.

C’est de nouveau Jean-Blaise Djian qui signe le scénario (il a aussi participé à celui de Varto) dont on salue l’astuce finale permettant au lecteur de découvrir ce que le Tribunal, lui, ne saura jamais: le jeune homme, qui encourait la peine de mort et sera finalement innocenté, est loin d’avoir agi seul.

Il était l’un des bras armé de l’Opération Némésis, une chasse à l’homme extraordinaire et peu connue menée sur trois continents, à propos de laquelle le journaliste Jacques Derogy a mené voilà une trentaine d’années une formidable enquête

Cet album ramassé est efficace pour comprendre ce que fut ce véritable thriller historique. Des versions anglaise, arménienne, grecque et russe de Mission Spéciale Némésis sont déjà parues. La turque est prête. Il manque seulement un éditeur stambouliote intéressé...

Le fantôme arménien

Reportage de Laure Marchand, Guillaume Perrier, Thomas Azuléos; dessins et couleur de Thomas Azuléos

Editions Futuropolis, 2015

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Avril 2014, 100 ans après le génocide arménien, un voyage dans la Turquie d’aujourd’hui.

Le plus créatif graphiquement, ce troisième album est aussi le plus politique. «Je sais tant de choses, cartes,  livres [...] et pourtant je ne sais rien dans la réalité. Ce voyage est un grand saut dans le réel», médite Christian Varoujan Artin, Arménien de Marseille, au seuil de ce premier voyage en Turquie. Il est le fil conducteur du lecteur: d’Istanbul à Boğazkere, d’où était originaire son grand-père, en passant par Diyarbakir et Dersim.

 

C’est à Varoujan, responsable d’Aram (centre pour la préservation de la mémoire et de la culture arménienne), que l’on doit la formidable exposition «99 portraits de l’exil, 99 photos de survivants du génocide des Arméniens» qui s’est tenue dans la ville kurde de Diyarbakir le 24 avril 2014 et dans laquelle l’album nous promène le temps de quelques cases.

Mais le cœur de l’ouvrage réside dans une double quête, en miroir, celle de Christian Varoujan Artin à la rencontre de descendants d’Arméniens ayant échappé au massacre en 1915 et la quête de ces derniers, aujourd’hui devenus kurdes, turcs, alévis et musulmans dont certains aspirent à retrouver leur identité arménienne perdue.  

L’itinéraire et les contacts sur les traces du «fantôme arménien» ont été préparés par Laure Marchand et Guillaume Perrier, anciens correspondants du Figaro et du Monde en Turquie.  


Ils ont mené l’enquête sur les dernières empreintes de cette Anatolie chrétienne qui reste, paradoxalement, omniprésente dans l’inconscient collectif, malgré le déni de l’Etat.

A cet égard, on trouve deux pages, assez caricaturales et lourdement à charge à l’égard du président turc actuel, Recep Tayyip Erdogan et du fondateur de la République de Turquie, Mustafa Kemal, tous deux également bottés, éructant et renvoyés dos à dos. Mais il y a aussi de jolis moments d’humour, grâce en particulier à la figure militante de Miran Pargiç à Dersim.


Thomas Azuelos a visiblement bénéficié d’une grande liberté pour procéder au montage de son travail, dont les différents niveaux de lecture sont facilités par la variété de la palette graphique et de couleurs. Avec deux belles trouvailles: l’incrustation de morceaux de photos de bas-reliefs arméniens dans certains croquis et le rouge sang pour signifier le fleuve charriant les corps d’hommes et de femmes jetés par les soldats turcs en 1915 du haut des falaises.    

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