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«HMS Habbakuk», le monstre de glace dont Churchill rêvait pour gagner la guerre

Guetteurs sur un navire d'escorte (octobre 1941) via Wikipedia

Guetteurs sur un navire d'escorte (octobre 1941) via Wikipedia

C'est sur l'un des projets les plus fous de l'histoire militaire que se penche l'hebdomadaire allemand Der Spiegel: celui d'un immense porte-avions de glace croisant dans les eaux de l'Atlantique. Baptisé «HMS Habbakuk», du nom d'un prophète de l'Ancien testament (Habacuc, Habakkuk en anglais, mal orthographié sur le moment) ce projet de navire de guerre réfrigéré a été étudié par l'armée britannique durant la Seconde Guerre mondiale. Ses dimensions étaient impressionnantes:

«Le colosse devait mesurer 610 mètres de long et 180 mètres de large, avec une coque de 12 mètres d'épaisseur. À l'intérieur de la plateforme de glace flottante, il y aurait eu de la place pour 200 Spitfires et 1.500 matelots. Et sur le pont, les avions de chasse survolant l'Atlantique auraient pu atterrir en tout confort, se garer et faire le plein. Avec son poids de 2,2 millions de tonnes, le porte-avions aurait pesé exactement 48 fois le Titanic – contrairement à ce bateau, l'Habbakuk devait être insubmersible: les dégâts éventuels auraient pu être réparés à la vitesse de l'éclair avec de l'eau gelée.»

Le navire aurait dû être construit en pykrete, un mélange d'eau et de sciure de bois mis au point par l'inventeur britannique Geoffrey Pyke. Une fois gelée, cette matière était dure comme du béton. Contrairement à un bloc de glace qui se brise si l'on tire dessus, les balles ricochaient à la surface. Le «HMS Habbakuk» devait être réfrigéré par une ingénieuse tuyauterie de refroidissement intégrée à la structure.

Au début des années 1940, l'armée britannique était dans une situation critique. Les sous-marins allemands coulaient sans répit ses navires marchands. Rien qu'en novembre 1942, 134 bateaux ont été coulés. Comme le rappelait Die Welt en 2014, les avions de l'époque n'avaient pas suffisamment d'autonomie pour survoler toutes les zones de l'Atlantique où avaient lieu les combats, telles les Açores ou le sud du Groenland. Impuissante, l'armée britannique semblait donc condamnée à voir ses navires torpillés un à un.

Geoffrey Pyke n'a donc aucun mal à convaincre l'armée britannique de la faisabilité de son projet titanesque de porte-avions, grâce auquel les avions chasseurs alliés auraient pu se ravitailler dans les zones maritimes les plus éloignées. Selon l'inventeur, le choix du matériau permettait à la fois de faire des économies de métal, rare et hors de prix en temps de guerre, et de construire le navire très rapidement.

Winston Churchill lui-même accueillit le projet avec enthousiasme. Dans une note datée du 7 décembre 1942, il écrit:

«J'attache une grande importance à l'examen de cette idée.»

Le Premier ministre britannique parvint même à rallier à sa cause le président américain Franklin Roosevelt. Mais un des conseillers techniques de ce dernier, Vannevar Bush, tua l'année suivante le projet dans l'oeuf avec des arguments des plus convaincants, relate Der Spiegel:

«Il fallait certes continuer à renoncer au métal lors de la construction du porte-avion. Mais on aurait dû utiliser de grandes quantités du précieux métal pour les tuyaux où devait circuler le liquide de refroidissement, du fréon.  En outre, un bloc de glace aussi lourd aurait été pratiquement impossible à manoeuvrer. Et la construction du porte-avions HMS Habbakuk aurait coûté près de 80 millions de dollars, une somme folle en pleine guerre.»

L'abandon du projet fut sans conséquences, car de nouveaux modèles d'avions de chasse dotés d'une plus grande autonomie de vol furent bientôt mis en service, et à partir d'août 1943, les Alliés eurent l'autorisation du Portugal d'utiliser les Açores comme base aérienne. L'inventeur du «HMS Habbakuk» se suicida en 1948, cinq ans après que son projet a été abandonné, après avoir tenté sans succès de convaincre l'armée britannique de bâtir un système de tunnels permettant de catapulter des soldats entre la Birmanie et la Chine par air comprimé.

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