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Les plaies de la diaspora arménienne, pansées par la soif de réussir

Camps de réfugiés arméniens en Syrie (1915-1916) via Wikipedia

Camps de réfugiés arméniens en Syrie (1915-1916) via Wikipedia

Un siècle après le massacre collectif de quelque 1,2 million de leurs ancêtres au sein de l'Empire ottoman, la réussite constitue le carburant de beaucoup d'Arméniens des générations post-génocide. Portraits.

Beyrouth (Liban)

Ils appartiennent à la troisième ou la quatrième génération des survivants du génocide commis au sein de l'Empire ottoman d'avril 1915 à juillet 1916 contre leurs aïeux. Ils ont tous un pied-à-terre ou habitent au Liban, l'une des principales terres d'accueil de la diaspora.

Ils ont en commun un parcours assez atypique et cette volonté fervente et singulière de progrès et de réussite. Rencontre avec cinq membres de cette diaspora.

Herbert Hrechdakian«Dans mon cas, la Guerre du Liban et la mort de mon père ont plus pesé que le génocide»

Herbert Hrechdakian fait partie de ces Libanais d'origine arménienne ayant sillonné le monde avant de revenir au «bercail». Né en 1957 à Alep, il s'installe à Beyrouth avec sa famille à l'âge de 5 ans.

Père de deux enfants, il est aujourd'hui à la tête du bureau local de l'Union bancaire privée (UPB), une société financière suisse dont les actifs sous gestion à travers le monde s'élèvent à plus de 85 milliards de dollars.

Son parcours débute outre-Atlantique au milieu des années 1970, aux prémices de la guerre du Liban.

«Après avoir survécu au génocide arménien, mes grands-parents et ma mère avaient peur que l'on ne soit piégés dans un autre cycle de violences et de rivalités sanglantes.»

Après des études à San Francisco, un stage au Crédit lyonnais à New York, et un MBA en poche, il s'envole pour Bruxelles en 1982, puis pour la France, un an plus tard, où il travaille pour la National Bank of Kuwait (NBK) à Paris avant d'intégrer en 1993 la banque d'investissement américaine Merrill Lynch. En 2000, il rejoint la filiale suisse de la banque britannique, HSBC, puis la BNP-Paribas à Genève. L'année 2013 marque la fin de ce long parcours à l'international, qui aura duré près de quarante ans.

Cette réussite et ce vécu cosmopolite n'ont pas empêché Herbert de garder des attaches avec ses origines et l'histoire de son peuple, même s'il avoue ne pas parler l'arménien avec ses enfants.

Tel un pèlerinage obligé, il se rend pour la première fois en 2004, à l'âge de 47 ans, dans l'Arménie actuelle, devenue indépendante en 1991, après l'effondrement de l'URSS.

Mais il n'a jamais trouvé le courage de marcher sur les traces de ces ancêtres.  

«Ma famille est originaire d'Urfa, une ville du sud-est de la Turquie actuelle, que je n'ai jamais voulu visiter [...]. Mon grand-père était médecin. Il avait épousé une infirmière allemande qu'il a rencontrée à Istanbul, avant qu'ils ne subissent ensemble les affres du génocide.»

In extremis, le couple germano-arménien réussit à s'échapper vers la frontière syrienne, laissant tout derrière lui, dont une grande résidence familiale, désormais transformée en hôtel. Les autres habitants de la ville, dont plusieurs proches, sont déportés, d'autres morts de famine ou d'épuisement sur le chemin de l'exil.

«Du côté paternel, mes grands-parents font partie des quelques survivants, tandis que la famille de ma grand-mère maternelle a été presque entièrement décimée.» 

Le 24 avril 1915 constitue le coup d'envoi de ces tueries de grande ampleur; à Constantinople, alors capitale de l'Empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du parti au pouvoir, connu sous le nom Jeunes-Turcs.

Le massacre coûtera la vie à près de 1,2 million de personnes, soit environ deux tiers de la population arménienne vivant entre l'Anatolie et l'Arménie occidentale, tandis que le tiers restant est exilé ou forcé à la conversion à l'Islam.

«Ces atrocités ont certes un impact sur le parcours de chaque Arménien. Mais dans mon cas, la Guerre du Liban et la maladie de mon père, mort d'Alzheimer au début des années 1960, ont pesé davantage que le génocide de 1915.»

Kevork Baboyan«Ma grand-mère maternelle est la seule rescapée de sa famille. Elle était en visite inopinée à Beyrouth»

Kevork Baboyan appartient à cette nouvelle génération «mondialisée» des héritiers du génocide. Installé depuis 2013 à Bangkok, il travaille désormais pour le bureau régional du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur un projet concernant le changement climatique dans sept pays asiatiques, dont l'Inde, le Pakistan, le Cambodge et l'Indonésie.

Né en 1981 de deux parents d'origine arménienne, il étudie au collège protestant français (CPF), fondé en 1926 à Beyrouth, avant de poursuivre ses études en économie à l'université américaine de Beyrouth (AUB) puis à l'université de Sussex à Londres. 

Trois de ses grands-parents ont vécu le génocide de 1915-1916. Originaires de Gaziantep, située à 60 kilomètres de la frontière syrienne, ils ont néanmoins réussi à échapper à la tuerie collective.

«Ma grand-mère maternelle est la seule rescapée de sa famille. Elle était en visite inopinée à Beyrouth au moment du massacre.»

Vingt ans après cette visite salvatrice, elle revient dans la capitale libanaise pour s'y installer de manière définitive, après plusieurs années passées à Alep, où sa belle famille avait emprunté des prénoms musulmans.

«Sans doute, le souvenir du génocide a-t-il eu une influence inconsciente sur chaque individu qui porte en lui cette mémoire collective. Mais ce n'est pas le seul facteur (…). Il y a également cette quête de la réussite intrinsèque à la nature humaine, quels que soient le passé ou les conditions sociales.»

Haig Papazian«À l'école, à la maison, la langue, la musique et l'histoire d'Arménie étaient omniprésentes»

Photo: Peglar K

Dans le domaine musical, les Libanais d'origine arménienne n'ont rien à envier à leurs compatriotes travaillant dans d'autres secteurs.

Haig Papazian est le violoniste du groupe de rock alternatif arabe, Mashrou' leila.

Aujourd'hui, il fait la fierté de sa communauté, notamment celle de la nouvelle génération. En quelques années, le groupe s'est forgé une réputation internationale, jouant dans plusieurs festivals et salles de renom, du Caire, à Amman, en passant par Tunis, Zurich, Milan, Paris (La Cigale, Hôtel de Ville, etc.), Londres (Royal Albert Hall, Scala, etc.) et bientôt les Etats-Unis.

Né en 1986 dans le quartier arménien populaire de Bourj Hammoud –ayant servi par le passé de vaste terrain vague abritant les tentes de fortune érigées par les premières vagues d'immigrés– il grandit dans une atmosphère relativement ghettoïsée.

«Durant mon enfance et mon adolescence, je n'étais entouré que d'Arméniens. À l'école, à la maison, au conservatoire, ou dans le voisinage, la langue, la musique et l'histoire d'Arménie étaient omniprésentes [...]. Nous n'avions aucune interaction avec les autres communautés du pays.»

A priori, rien ne laissait donc présager une telle ascension à l'international. Le déclic a lieu durant les années d'études en architecture. Dans un atelier de la faculté, à l'AUB, Haig décide d'organiser, avec d'autres étudiants, des rencontres musicales, qui finissent par déboucher sur la naissance du groupe, baptisé Mashrou' leila (qui veut dire «Projet Leila» mais aussi «Projet d'une nuit»), d'abord en allusion aux nombreuses nuits blanches passées sur des projets architecturaux.

Comme une traînée de poudre, le nom et les chansons du groupe se répandent de bars en salle de concerts, avant de voyager au-delà des frontières.  

Mais les origines et l'histoire restent ancrées, loin du vacarme des salles et de l'ascension rapide.

«Mon grand-père est devenu orphelin au lendemain du massacre. Il a fui en France où il a servi durant quinze ans au sein de la Légion étrangère. Il s'est ensuite installé au Liban qui était à l'époque encore sous mandat français. Sur son passeport, l'on voit encore le tampon du débarquement au Port de Beyrouth, daté de l'année 1931.»

Selon Haig, la réussite de nombreux Arméniens de la diaspora est une question assez complexe.

«Elle ne peut être confinée au seul souvenir du génocide. Certes, il y a l'Histoire et cette volonté de dépassement individuelle et collective. Certes, il y a la peur et cette résilience à l'inquiétude, forgée au fil du temps et des générations, mais aussi le choix humain du rôle du survivant, par opposition à la celui de la victime, et la question de l'identité et de l'adaptation, etc.

Il y a également d'autres facteurs, comme le bouillonnement culturel de Beyrouth dans les années 1960, dans le cas spécifique de la diaspora vivant au Liban, et plus récemment la mondialisation, qui a également favorisé la réussite de certains.»

Gretta Taslakian«Même si je n'étais pas Arménienne, mon amour pour le sport m'aurait emmené assez loin»

Photo:REUTERS/Mohammed Dabbous

Dans le domaine sportif, les noms arméniens s'imposent également au devant de la scène. Parmi les plus connus, figure celui de Gretta Taslakian, 29 ans. Cette athlète au palmarès fourni a déjà raflé plusieurs médailles et participé à plusieurs concours internationaux, dont les Jeux olympiques de 2004, 2008 et 2012.

«Ma famille s'était d'abord réfugiée en Syrie, où mon père est né, avant de s'installer au Liban [...]. Le frère de ma grand-mère et sa famille ont péri durant le génocide.»

Sans parcours universitaire –uniquement un bac en poche– elle se lance dans une carrière qui la passionne, misant sur son talent et une grande discipline sportive.

Celle-ci lui a permis de participer à plusieurs championnats dans le monde arabe comme en Asie.

«Même si je n'étais pas Arménienne, mon amour pour le sport m'aurait emmené assez loin», assure-t-elle.

«Je reste, par ailleurs, très sensible à ce qui s'est produit. C'est un souvenir très douloureux», ajoute-t-elle. 

Julie Sabounjian«La génération de nos grands-parents était celle de la lutte pour la survie. Nous en récoltons les bénéfices»

Enfin, dans l'arène industrielle, plusieurs familles ont connu une franche réussite au Liban comme ailleurs dans les pays de la diaspora.

Julie Sabounjian est l'héritière d'une de ses sagas. Née en 1983, partie vivre aux Etats-Unis durant la guerre civile libanaise, elle retourne en 1999 à Beyrouth pour y poursuivre ses études et contribuer à la poursuite de l'œuvre familiale, en devenant, à partir de 2007, la directrice financière de la compagnie.   

Son grand-père, accueilli dans un orphelinat au lendemain du massacre perpétré par les Turcs, s'était lancé en 1942 dans la construction de réfrigérateurs à Beyrouth, après avoir passé plusieurs années en Syrie, à Tripoli (Liban-Nord) et en Palestine.

De fil en aiguille, la petite boutique artisanale finit par devenir un petit empire d'équipement de cuisines, connu sous le nom de Vresso, avec une centaine de marques internationales à son compte, une grande usine locale et plusieurs branches à l'étranger (Jordanie, Kurdistan, Qatar). Pour couronner l'épopée, son père, Vreij, est nommé ministre de l'Industrie en 2011, dans un pays où la constitution garantit la représentation politique de la communauté arménienne (5% de la population), à travers notamment six sièges au Parlement. 

«Cette réussite n'aurait pas été possible sans les efforts titanesques de nos grands-parents. Ils ont travaillé très dur. Leur génération était celle de la lutte pour la survie. Nous en récoltons aujourd'hui les bénéfices», souligne Julie.

Mais le combat n'est pas terminé.

«Du temps de nos grands-parents, il fallait trouver un logement, s'assurer un gagne-pain, construire des écoles, des églises, organiser sa vie. Aujourd'hui, il s'agit davantage de lutter pour la reconnaissance du génocide par la Turquie. Cette campagne a commencé avec nos parents et se poursuit avec la nôtre», affirme Kevork Baboyan.

Dans ses yeux, comme dans ceux de Julie, Haig et des milliers d'autres jeunes d'origine arménienne, l'on devine certes un jusqu'au-boutisme à toute épreuve dans la réussite professionnelle, mais aussi et surtout les traces indélébiles d'une mémoire collective, toujours aussi pesante, un siècle plus tard.

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