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Comment sauver les fillettes esclaves sexuelles de l’État islamique

Ilham, jeune Yézidie kidnappée par l’État islamique en août 2014 et violée à plusieurs reprises par les combattants, dans un camp de réfugiés près de Duhok, le 26 février 2015 | REUTERS/Asmaa Waguih

Ilham, jeune Yézidie kidnappée par l’État islamique en août 2014 et violée à plusieurs reprises par les combattants, dans un camp de réfugiés près de Duhok, le 26 février 2015 | REUTERS/Asmaa Waguih

Même pour les jeunes victimes de la campagne de viols et d’emprisonnements systématiques qui parviennent à s’enfuir, les épreuves sont loin d’être terminées.

Le cauchemar de Jalila, 12 ans, a commencé lorsque les combattants de l’État islamique l’ont enlevée, elle et le reste de sa famille, dans le nord de l’Irak. Ils l’ont séparée d’eux et l’ont emprisonnée avec d’autre fillettes et femmes yézidies dans une maison dans le nord-est de la Syrie. Ensuite, des combattants djihadistes sont venus, les uns après les autres, pour les inspecter. L’un d’entre eux a sélectionné Jalila avant de l’emmener chez lui, où il l’a violée pendant trois jours. Six autres combattants de l’État islamique ont été propriétaires de Jalila pendant sa captivité, m’a-t-elle confié récemment. Dont trois l’ont violée.

Il ne s’agit pas d’un acte isolé. Lorsqu’en août 2014 l’État islamique a attaqué des villes du nord-ouest de l’Irak et enlevé des milliers de Yézidis en fuite, ses soldats ont systématiquement séparé les jeunes femmes et les fillettes de leurs familles et des autres prisonniers. Ils ont ensuite déplacé ces filles et ces femmes d’un lieu à l’autre en Irak et en Syrie, violant et battant nombre d’entre elles, et en ont fait des esclaves sexuelles.

Commerce de femmes

Jalila a fini par s’échapper, mais son calvaire est loin d’être terminé. Lorsque je me suis rendu en Irak en janvier et février pour interroger des femmes et des filles yézidies sur ce qu’elles avaient vécu, j’ai découvert que beaucoup d’entre elles avaient désespérément besoin d’une aide psychologique et de soins médicaux, souvent non disponibles ou inaccessibles.

«Je n’arrive pas à dormir la nuit parce que je pense à la manière dont ils me violaient, m’a confié Jalila dans la ville de Dahuk, au nord de l’Irak. Je veux faire quelque chose pour oublier mes problèmes psychologiques. Je veux quitter l’Irak jusqu’à ce que les choses s’arrangent; je ne veux pas être de nouveau capturée.»

En tant qu’enquêteur sur les violations des droits humains, j’ai eu l’occasion de rapporter de nombreuses violences sectaires atroces et autres actes sanguinaires gratuits au cours des dix dernières années. Mais la férocité avec laquelle l’État islamique s’en prend aux filles et aux femmes yézidies est inédite. Ces violences apparemment systématiques sont des crimes de guerre et peuvent même être assimilées à des crimes contre l’humanité.

Les dirigeants de l’État islamique tentent d’utiliser la religion pour légitimer l’asservissement et le viol des femmes yézidies. Dans un document apparemment publié par son département de recherche et des fatwas, le groupe propose son interprétation extrême de la loi islamique et expose qu’il autorise les relations sexuelles avec les «esclaves» non-musulmanes –y compris les fillettes pré-pubères– tant qu’elles sont «adéquates» pour les rapports. Le même document se réfère aux femmes esclaves comme à des biens, ce qui autorise leur commerce et les corrections disciplinaires. D’anciennes prisonnières m’ont confié que des combattants de l’État islamique se vendaient des filles et des femmes entre eux pour des sommes qui pouvaient aller jusqu’à 2.000 dollars.

Soutien lacunaire

Des fonctionnaires kurdes débordés et des groupes communautaires déploient des efforts courageux pour fournir des services de santé aux filles et aux femmes yézidies, mais les programmes proposés sont constellés d’immenses lacunes. Certaines femmes ont reçu des traitements immédiatement après être rentrées, tandis que d’autres n’ont pu obtenir de soins médicaux essentiels que plusieurs semaines après s’être échappées. Certaines qui ont reçu des traitements ou subi des tests pour dépister une grossesse ou des infections ignoraient le but de ces examens ou n’ont pas été informées du résultat.

Traitement des blessures et MST, contraception d'urgence, IVG...

Certaines femmes sont tombées enceintes. Celles-ci doivent impérativement avoir accès à des services de santé maternels –y compris à des interruptions de grossesse dans de bonnes conditions–, mais ceux-ci ne sont proposés que de façon erratique. Des organisations internationales et des ONG m’ont raconté qu’il manquait non seulement de soutien psychologique, mais que les femmes et les filles étaient réticentes à l’idée d’accepter ce genre d’aide. Et que, même quand celle-ci était proposée, les thérapeutes et les organisations n’étaient souvent pas formés ou équipés de façon appropriée pour évaluer les besoins psychologiques des anciennes prisonnières.

Le gouvernement régional du Kurdistan –avec l’aide du gouvernement central irakien, des Nations unies et de donateurs internationaux– doit s’assurer que ces femmes et ces fillettes ont un accès aux services psychologiques et médicaux nécessaires, notamment à un soutien pour gérer le traumatisme, et à un suivi psychologique. Cela inclut un traitement immédiat des blessures subies pendant les agressions, un accès à une contraception d’urgence et à des interruptions de grossesse sûres et légales lorsque c’est médicalement possible, des mesures préventives et des traitements des maladies sexuellement transmissibles, des services de soins prénataux et maternels, une aide financière, une éducation et l’apprentissage d’un métier pour les aider à se réintégrer dans la communauté.

Quelle que soit la direction que prendra le conflit contre l’État islamique, il faut s’occuper des besoins des survivants et de leurs communautés. Si, sous de nombreux aspects, Jalila a eu de la chance d’échapper à ses geôliers, elle n’a toujours aucune nouvelle de sa famille et son douloureux passé la hante. En s’assurant que des filles comme Jalila reçoivent l’aide psychologique dont elles ont besoin, le monde peut aider les anciennes prisonnières à se réadapter, reconstruire des communautés brisées et empêcher les atrocités misogynes de l’État islamique de briser des vies pour toujours.

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