Partager cet article

Le latin et l'allemand au collège, ou les subtilités de la lutte des classes en milieu scolaire

Les déclinaisons latines | OlivierAuber via Wikimedia Commons License by

Les déclinaisons latines | OlivierAuber via Wikimedia Commons License by

Présenter une réforme qui prend un peu aux plus favorisés pour repenser l'utilisation des moyens n'a rien d'évident en France, ce «pays amoureux d'égalité».

Avez-vous fait du latin? De l'allemand? Moi oui. De longues années. Sans résultats. Je suis incapable d'aligner trois mots dans la langue de Goethe et je me souviens à peine des premières déclinaisons latines. Je n'ai sûrement aucun don pour les langues. Quant à la connaissance de l'étymologie, un argument souvent utilisé pour défendre les langues anciennes, je n'ai pas l'impression qu'il faille en faire des heures pour savoir que ce que signifie phobie, penta-, homo-, chaos... D'ailleurs, je n'ai pas appris le grec.

Y a-t-il eu des bénéfices collatéraux? Impossible à dire, j'étais déjà bonne élève comme tous les élèves, absolument tous les élèves, qui choisissent les options latin, grec, allemand, etc. Et comme ceux qui choisissent aujourd'hui de commencer le collège en classe bilangue (apprendre une deuxième langue vivante dès la sixième, une possibilité qui va être supprimée par la réforme du collège pour remonter la LV2 en cinquième mais avec moins d'heures).

Aujourd'hui, la réforme du collège déchaîne les passions. Ce qui est très intéressant, c'est d'observer que le débat s'est cristallisé sur les options de langue.

Ces longues heures passées à m'ennuyer en cours d'allemand (j'aimais beaucoup le latin) ne sont qu'un lointain souvenir, et je suis certaine que cette langue est mieux enseignée aujourd'hui. Je n'ai rien contre cette langue. Rien. En fait, quand j'ai commencé à lire les textes sur la réforme du collège il y a quelques semaines, c'est plutôt une autre nouveauté qui a retenu mon attention: la liberté pour l'équipe éducative de chaque établissement d'utiliser un nombre d'heures conséquent, 20% du total hebdomadaire, baptisé EPI (pour «enseignement pratiques interdisciplinaires») de la manière qui lui semble la mieux adaptée à ses élèves et en fonction de son projet pédagogique. Huit thèmes seront proposés, aux enseignants de s'en saisir dans plusieurs disciplines. Ces prémices d'autonomisation auraient pu provoquer davantage de réactions, mais le sujet est un poil technique.

Alors que les langues... Disons que les choix de langue et des options qui y sont attachées  donnent au système la possibilité de trier les élèves au collège. Et c'est bien le drame de ces disciplines dont l'intérêt intrinsèque est du coup faiblement perçu.

Le latin et l'allemand restent des options, quoi qu'on en dise, de bons élèves

 

Et qui conteste la réforme? Les profs de latin (c'est de bonne guerre), les amis des langues anciennes, les profs d'allemand, la droite… avec des arguments qui laissent songeur quand on connaît les chiffres de l'échec scolaire et du décrochage: c'est la culture qu'on assassine, nos racines que l'on coupe, etc. Difficile de ne pas être un peu sensible à de telles accusations. Mais, d'une part, rien n'est à proprement parler supprimé par la réforme. D'autre part, concernant la culture, si c'est le cas, si le latien est essentiel, faisons faire du latin à tous!

Et, tiens, en passant, a-t-on scientifiquement évalué les bienfaits du latin et du grec? L'Opinion se saisissait du sujet fin mars et citait une étude de 2003 publiée dans le Journal of Educational Psychology par Ludwig Haag et Elsbeth Stern, «In search of the benefits of learning latin» (notons que l'objet précis de l'étude est l'impact du latin, comparé à celui du français, sur l'apprentissage de l'espagnol pour des locuteurs d'une langue non latine, ici l'allemand).

«Comme langage logiquement construit, le latin est réputé faciliter l'acquisition d'autres langues et améliorer la pensée formelle et logique. On doit cependant conclure, sur la base d'études empiriques portant sur des enseignements et des apprentissages, d'une manière toute différente: l'apprentissage du latin n'a pas d'effet sur la pensée logique ni sur l'apprentissage d'autres langues comme l'espagnol.»

Et puis le latin est-il une priorité que l'on enlève aux familles? Si ça l'était, l'option serait davantage prisée (moins de 20% des collégiens et moins de 5% des lycéens). Idem pour l'allemand, qui concerne peu d'élèves et doit sa survie aux classes bilangues (mais, qui sait, le choix de la LV2 en cinquième pourrait en favoriser la pratique).

Si on était un peu pragmatique?

Bref, difficile de contester que ces langues restent des options, quoi qu'on en dise, de bons élèves. Les adolescents élèves les plus faibles et peu motivés ne sont généralement pas de bons clients.

Alors, au vu des résultats globaux de l'école française, est-ce vraiment sur l'allemand et les langues anciennes qu'il faut porter son attention? Si les moyens ne sont pas extensibles à l'infini, pourquoi ne pas les concentrer davantage sur les élèves en difficulté? ou du moins sur les pédagogies qui permettent de réduire les inégalités?

C'est ce que Najat Vallaud-Belkacem a fini, au bout d'un mois, par déclarer, de manière franche, directe et assez inattendue à un journaliste spécialiste des médias, Emmanuel Berreta, pour Le Point:

«Ce qui est frappant, c'est que ce débat sérieux et profond –élitisme dynastique versus élitisme républicain, qui suppose qu'on rebatte vraiment les cartes en offrant de mêmes chances de réussite à chacun– n'est jamais mené de façon franche, en tombant les masques. Les défenseurs d'un système inégalitaire et de reproduction sociale ne vous le diront jamais frontalement, sans doute parce qu'ils perçoivent ce que leur position peut avoir d'intenable dans un pays amoureux d'égalité.»

Il s'agit surtout de ne pas perdre les options qui permettent de trier les élèves, des privilèges accordés aux bonnes classes et bons établissements. Pour ne jamais se mélanger

 

Il s'agit surtout de ne pas perdre les options qui permettent de trier les élèves, des privilèges accordés aux bonnes classes et bons établissements. Pour ne jamais se mélanger.

Mais la ministre ne le disait pas comme ça au départ. Elle n'opposait pas les camps. A-t-elle été trop prudente? Il faut dire que, en matière d'éducation comme ailleurs, la défense des pauvres ne fait pas rêver. Et beaucoup –peut-être même beaucoup d'enseignants– ne croient même pas que l'on puisse changer la donne et militent pour que rien n'évolue.

Pourtant les spécialistes, comme ceux de l'OCDE, ne cessent de rappeler que c'est possible (dans certains pays, les enfants des catégories populaires réussissent aussi bien que les autres; en Corée, les pauvres sont plus forts en maths que les riches). Mais les élites voient et verront toujours ce qu'elles ont à perdre dans une réforme. Et elles auront davantage accès aux médias. Le Figaro a consacré des articles virulents à la réforme du collège, Libération a publié une émouvante tribune... Et franchement, qui va écrire une tribune pour dire qu'il y a trop de profs d'allemand et que le latin ne sert à rien? (Ne comptez pas sur moi!)

L'équation reste difficile: les difficultés scolaires lourdes concernent surtout les enfants des milieux populaires. Redistribuer, ou même simplement repenser la distribution des moyens et des options en direction de ces derniers, inquiète les élites. À gauche comme à droite. Celles-ci donneront davantage de la voix, diffusant l'idée que la réforme est mauvaise pour tous quand elle l'est surtout, pensent-ils, pour eux.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte