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Tu vas l'adorer cet article ma petite pute

©Getty Images

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Hier, on aurait trouvé ça too much. Aujourd’hui, c’est presque chic. Comment la vulgarité est devenue cool.

C’est incontestable, l’innocente égérie Disney a bien changé. En mars dernier, à Atlanta, assise sur le capot d’un 4X4 tuné aux allures de lingot d’or, la chanteuse Miley Cyrus, jambes écartées comme en attente d’un spéculum, entreprend de faire chanter son vagin en collant son micro sur ses parties intimes. Cette étonnante session de play-back génital n’est qu’une des réjouissances parmi tant d’autres d’un show 100% vulgos où la nouvelle reine du trash crache sur son public, fait des fuck avec le doigt et twerke sans retenue en s’astiquant les fesses dans sa combinaison décorée de feuilles de cannabis. 

Dans un style un brin plus champêtre, sur Instagram, c’est le top model anglais Cara Delevingne qui pose avec une fiente de pigeon sur le front, semblant vouloir nous signifier que cette image dégradée d’elle-même tutoie le summum du cool. Un peu comme les jeunes filles lookées qui, dans les rues de Paris ou New York, arborent fièrement des colliers affichant «merde», «catin» ou «groscul» en lettres d’or. La marque Félicie, à l’origine du concept, a même eu les honneurs de la presse féminine la plus tradi. 

Cara Delevingne via son Instagram

Nouveau carburant

À croire que la vulgarité, autrefois chasse gardée des campings de Palavas-les-Flots et de Nicolas Sarkozy, est devenue cool. 

Voire le nouveau carburant de la pop culture mondiale. «Dans un monde dominé par l’économie du buzz, sortir des insanités est aujourd’hui le moyen le plus simple et le plus efficace pour exister», décrypte la sémiologue Virginie Spies. 

Grasse comme une cuisse de poulet KFC, la chanteuse de RnB Liza Monet s’inscrit parfaitement dans cet écosystème mental tout en vocabulaire fleuri et postures infamantes. Rappelant de très loin les épanchements de George Sand pour Chopin, son hit My Best Plan nous résume à peu près où en est le romantisme aujourd’hui. 

Extrait: 

«As-tu déjà goûté à la perfection au masculin? Connais-tu les courbatures causées par la baise entre tes reins? Vingt centimètres de bite, quand mon meilleur plan sort son gros calibre, miam, ça m’excite…» 

Et ça ne plaît pas seulement dans les cours de collège saturées d’hormones. Dans les milieux autorisés (c’est-à-dire autorisés à se sentir supérieurs), on regarde avec fascination cette débauche de grossièreté aux 4,5 millions de vues sur YouTube. 

Symbole de cette culture de rue de plus en plus grand public où le mot «bâtard» s’est transformé en point-virgule, la chroniqueuse de Touche pas à mon poste Enora Malagré pratique quant à elle une vulgarité décomplexée élevée au rang d’épure stylistique. À l’antenne, la poissonnière wesh wesh n’hésite pas à faire un doigt quand elle n’est pas contente, plutôt que de se perdre en longs discours qui finiront constellés de bip: «Moi, j’étais conne jusqu’au bout des ongles», reconnaît-elle volontiers, en évoquant sa jeunesse. 

Fuck Origins

C’est en 1970 dans MASH, le film d’Altman qui se déroule en pleine guerre de Corée, que les spectateurs peuvent entendre pour 

la première fois le mot fuck dans une production issue d’un grand studio hollywoodien. LaMecque du cinéma est en pleine mutation avec l’avènement de jeunes réal en pleine montée d’acide (Lucas, Spielberg, Friedkin, De Palma…). Le mot sera ensuite censuré systématiquement lors 

des diffusions télé du film. (Sauf une fois sur ABC en 1985).

Mais le phénomène ne se cantonne pas qu’aux anciennes cailles de cité ou aux aspirantes Foxy Brown. «Il est désormais plus acceptable de sortir des insanités. Même les femmes peuvent prononcer des vulgarités à la télé, dans des films ou dans la presse», déclarait récemment au New York Times Robin Lakoff, professeur de linguistique à l’université de Berkeley, Californie. 

La preuve, pas plus tard qu’il y a un mois, Julia Roberts et Sally Field – trois Oscars de la meilleure actrice à elles deux– se livraient à un concours de «dirty words» au Jimmy Kimmel Live. Comme si Catherine Deneuve et Juliette Binoche faisaient un duel de rots chez Ardisson. 

Il faut dire que, ces dernières années, le cinéma a largement contribué à assouplir notre seuil de tolérance à la vulgarité. Avec un prix du juron pour Judd Apatow et ses comédies encensées par la critique bourgeoise (de 40 ans toujours puceau à En cloque, mode d’emploi) qui marient angoisses des classes moyennes et blagues en dessous de la ceinture avec succès. Depuis, des comédies comme Ted (avec l’ours en peluche qui parle comme un charretier) ou Sous les jupes des filles (qui s’ouvre sur une scène de règles sanglantes) ont confirmé le potentiel fédérateur de la grivoiserie. Et un public qui se bouchait le nez devant les comédies franchouillardes (Les Visiteurs, l’œuvre intégrale de Dany Boon…) s’est mis à rire à gorge déployée devant un Teddy bear ballonné. 

Ours Ted

Second degré

Cette contamination de l’ensemble de la sphère du langage par le dirty talk pourrait traduire, selon la sexologue Sophie Brousseau, une volonté de mimer la culture porno, aujourd’hui devenue mainstream. 

La tendance est en tout cas à la surenchère: évoquant un enterrement de vie de jeune fille tournant à la catastrophe, le film Bachelorette rétrograde Very Bad Trip au rang de sympathique pochade, tant les scènes y sont crues, les gags trash et les langues déliées. 

Fuck Protest

Pour faire chier la prod qui lui demande d’y aller mollo sur les jurons, le créateur de la série The Wire imagine en 2002 une scène entière de reconstitution d’un crime durant laquelle les deux flics ne disent que fuck (avec quelques variations de type motherfucker), et rien d’autre, en relevant les indices. 38 fois en moins 

de 5 minutes. Fuckyeah.

«Si on arrive dans moins de deux minutes, je vous suce», balance Lizzy Caplan au chauffeur de taxi sur le chemin des noces. Pour marcher, chaque produit culturel doit-il désormais être certifié avec de bons gros morceaux d’insanités dedans? 

Ce qui est certain, c’est qu’Internet a élargi les frontières du bon goût en démocratisant la culture geek un peu potache et en faisant des blagues de vestiaire les plus osées des Tumblr à succès. Le second degré, qui est l’enzyme de base du Web, a gommé la hiérarchie traditionnelle entre le vulgaire (réservé aux beaufs) et le cool (réservé aux snobs). 

Gérard Depardieu, notre Obélix national, a par exemple, axé une grosse partie de son personal branding à la télé US en ressassant la fameuse anecdote du jour où il a fait pipi dans l’avion, rejouant avec gourmandise son dialogue avec l’hôtesse de l’air: «Madame, j’ai beaucoup de pipi, j’ai vraiment besoin d’aller uriner…» Hilarité générale sur le plateau d’Anderson Cooper, le présentateur ultra-strict de la chaîne CNN. Plus curieux, le très classe George Clooney a dû, lui aussi, s’adapter à cet air du temps, n’hésitant pas à mettre en avant sa passion pour les prouts: 

«C’est l’une des choses les plus drôles de l’histoire de l’humanité. Rien que l’idée me fait rire. Dire le mot péter me fait rire. J’ai un iFart sur mon téléphone et un coussin péteur à télécommande. Il n’y a rien de plus drôle.»  

Vulgarité citadine

D’une certaine manière, parce qu’elle est une forme de jeu conscient avec les codes du langage, cette vulgarité-là aurait presque un côté classe. «Contrairement à celle des Ch’tis à Miami, la vulgarité citadine, proche de l’esprit Canal, est le sommet du raffinement. On peut la retrouver, par exemple, dans le programme court Connasse, qui a très bien marché», explique la sémiologue Virginie Spies. Ses aventures sont d’ailleurs adaptées au cinéma. 

Fuck Record

And the fucking winner is… Le Loup de Wall Street, en 2013, qui cumule le plus grand nombre de fuck dans les dialogues d’un film de toute l’histoire du ciné. 569 fuck émaillent cette farce satirique sur les dérives de la finance. Un putain de coup pour Scorsese qui en avait déjà mis 422 dans Casino, 297 dans Les Affranchis, 265 dans Les Infiltrés et 207 dans Scarface (ce qui fait de lui le réalisateur le plus fuckable de la planète).

Des médias à la vie de tous les jours, il n’y a qu’un pas. «Moi, j’ai deux ou trois copines plutôt distinguées qui sont capables de dire sans ciller (mais en souriant) je me ferais bien faire la chatte ce week-end», m’explique un collègue, témoin de cette évolution. «Il y a, dans cette libération lexicale, une vraie jubilation enfantine», décrypte la sémiologue Virginie Spies. 

Confirmation de Sandra, critique littéraire: 

«Je me souviens de la fois où j’ai dit con devant mes parents à table pour la première fois, c’était une jouissance sans limites. Ado, dès qu’un truc craignait, je sortais: “Ça pue du sexe!, ce qui choquait beaucoup ma mère et ma grand-mère. Elles me disaient que le Prince charmant ne viendrait pas voir une fille comme moi. Mais justement, je pense qu’il y avait un plaisir inconscient chez moi à sortir de cette délicatesse qui est habituellement assignée au féminin.» 

Aujourd’hui, Sandra s’est un peu calmée, mais balance tout de même des «putain» à chaque bout de phrase, pour rythmer son propos. 

«Je ne fais pas ça avec n’importe qui, j’ai un usage très raisonné de la vulgarité. Je ne vais pas sortir des insanités devant ma chef de service. En revanche, entre copines, on peut balancer les pires horreurs, partir dans des gros rires gras et s’appeler Jacky Forain entre nous.» 

Et l’avenir, comment elle le voit dans ce monde 100% vulgos? «L’avenir? Moi j’aimerais bien être une vieille dame très coquette, malicieuse, capable de sortir à ses petits enfants qui veulent aller au parc: Vous n’allez pas me faire chier la bite…»

 

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