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Comment Leetchi vous fait raquer

© Stylist

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Anniversaire de sa BFF ou pot de départ du stagiaire dont on ne connaît pas vraiment le nom, peu importe. Leetchi vous propose dans tous les cas de raquer.

C’est votre anniversaire, vous trépignez d’impatience en essayant d’imaginer quelle délicate attention vous ont réservée vos proches. Vous vous voyez déjà dépaqueter les présents les plus fous. Sauf qu’on est en 2014. Les gens se rencontrent sur Tinder et les cadeaux se font via Leetchi. Vous aurez un virement avec un Iban en guise de dédicace.

Depuis sa création en 2011, la cagnotte en ligne a réussi à systématiser les cadeaux collectifs entre amis et à faire de son slogan la première pensée qui nous traverse l’esprit quand on reçoit une invitation: «Qui s’occupe de la cagnotte?» Plus d’un million d’utilisateurs a déjà rentré son code de carte bleue dans une de ces enveloppes numériques, «Un chihuahua pour Aurélia» ou «Un tour de l’océan indien en hydravion pour Pierre». Parce que, si les cadeaux sont moins personnalisés, ils ont en revanche tendance à être plus coûteux.

«Leetchi a créé un marché récurrent, confirme Catherine Lejealle, sociologue et professeure associée à l’ESG Management School, et a banalisé le très gros cadeau jusqu’ici réservé aux occasions exceptionnelles.»

La cagnotte moyenne est d’environ 400 euros pour 12 personnes, soit un peu plus de 30 euros par tête. Et, s’il a toujours été possible de savoir à la louche qui vous avait gâté –«Oh, le camé ancien dont je rêvais depuis toute petite!»– et qui vous avait enflé –«Oh, le coffret American Pie en VF»–, Leetchi a étendu cette transparence aux cagnottes communes. Aujourd’hui, plus moyen d’être radin en toute discrétion:

«Leetchi permet de rendre visible le montant donné par chacun, constate Catherine Lejealle. Maintenant, d’une certaine façon, on se benchmarke sur les autres.»

Et vous, vous êtes prêtes à donner combien?

LA LEETCHI ADDICT 

Comme Marine n’a pas beaucoup de goût –c’est elle qui le dit– et pas beaucoup plus d’imagination –c’est un fait–, faire des cadeaux a longtemps été pour elle une épreuve pénible.  Pour contourner l’obstacle, elle a passé les dix dernières années à offrir des bougies parfumées, sauf de novembre à janvier où elle opte pour le Goncourt du moment. Du coup, depuis l’arrivée de Leetchi, elle affiche le même air de madone qu’Íngrid Betancourt à sa libération. Que le cadeau plaise ou pas, ce n’est plus sa responsabilité. La preuve: quand sa copine Éléonore a reçu une vanité ignoble, résultat d’un consensus mou, elle n’a pas tiqué. Éléonore si:

«Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces 700 euros collectés pour acheter cette merde. J’ai chialé pendant trois heures.»

Le prix à payer: elle a dû sourire de toutes ses dents le jour où on lui a offert une trancheuse à jambon, alors que sa cuisine fait 4 mètres carrés.

LA COPINE OLD SCHOOL 

Leetchi, c'est la partouze du cadeau

Aurélie, pas du genre à acheter un cadeau deux heures avant l'anniv de sa besta

Quand Aurélie offre un truc, c’est toujours ultra-pensé. Un fil tendu entre elle et la personne (c’est une image, pas le cadeau). Elle n’est pas du genre à se retrouver chez Bijou Brigitte deux heures avant l’anniv de sa besta à se persuader que, l’important, c’est le champagne. Son motto pris chez Roland Barthes: «Le cadeau est attouchement, sensualité… tu vas toucher ce que j’ai touché.» Et pas: «Tu vas toucher ce qu’on n’a pas touché parce qu’on a fait une cagnotte en ligne.» Du coup, Leetchi c’est vraiment pour les gens qu’elle ne connaît que de loin –et qu’elle n’a pas trop envie de tripoter.

«Le cadeau, c’est un truc entre deux personnes, Leetchi c’est la partouze du cadeau, beaucoup de monde et peu de sentiments. Bref, c’est pas pour moi.» 

Le prix à payer: elle a cru que son patron lui proposait la botte le jour où il lui a offert, sur les conseils de son libraire, Il faut beaucoup aimer les hommes, de Marie Darrieussecq.

Qu’est-ce qu’on offre?

Mieux qu’une cagnotte, les conseils cadeaux de Nadine de Rothschild (auteure de Le bonheur de séduire, l’art de réussir, Éd. Robert-Laffont, édition revue et augmentée, 2001):

 

1/ Savoir toucher

La baronne n’a pas peur d’être franche: «Trouver un beau cadeau est un art qui exige du temps, de l’attention, de la réflexion et… de l’argent.» Mais elle sait vous toucher dans ce que vous avez de plus intime: «Si à l’une de vos amies, qui, il y a plusieurs semaines vous a parlé de son intention de refaire ses penderies, vous envoyez 12 ou 24 cintres en velours vert, elle sera très certainement touchée de votre attention.» Attention, 12 ou 24, pas 7, le gros impair.

 

2/ Être utile

Si aux enfants il faut offrir «des jouets, encore des jouets» et surtout pas des cadeaux utilitaires comme une lampe (sic), Nadine recommande ces derniers pour les amis proches ou lointains. Et si vous êtes à court d’idée, pas elle: «Le dernier presse-légume ou l’agenda informatisé» seront les bienvenus. Parfait pour préparer des petites verrines de purées et noter ses soirées à l’ambassade du Yémen (cf. le chapitre «Savoir-vivre sans sa valise»).

 

3/ Passer un message

«Rien n’est plus facile, rien n’est plus difficile qu’offrir des fleurs, nous révèle la baronne. Une femme en offre à des femmes célibataires ou mariées. Jamais à un homme, quel que soit son âge, sauf s’il exerce une haute fonction ou s’il est hospitalisé.» (Apprenez à devenir un «malade en or» dans le chapitre «Le savoir-vivre du malade»). Mais, «si vous voulez que la rupture soit définitive, envoyez un cactus dans un pot en plastique». Bien vu.

LA GESTIONNAIRE DE L’AMITIÉ

Depuis qu’une de ses «meilleures amies» lui a refilé pour son anniversaire un T-shirt promotionnel, Elsa a fait sien le principe selon lequel la somme qu’on met dans un cadeau doit être proportionnelle à l’amitié qu’on porte à ses copains. Tant pis pour la poésie, elle a mis au point une petite stratégie pour les cagnottes Leetchi: 5 euros pour les collègues et les «copains éloignés», 20 à 30 euros pour les anniversaires ronds et les copains proches, 40 à 50 euros pour les mariages: «Ce n’est pas gravé dans le marbre, mais ça m’évite de culpabiliser si je vois que les autres mettent plus.»

Le prix à payer: elle analyse les relations humaines à l’aune des dons sur Leetchi, et s’est surprise à penser «tiens, je savais pas qu’ils couchaient ensemble» quand une de ses copines a mis 70 euros pour un pote en commun. 

L’OPPRESSÉE NUMÉRIQUE

Après les e-mails, les messages Facebook, les invitations LinkedIn et Candy Crush, Manon s’est mise à crouler sous les invitations Leetchi, les relances Leetchi, les remerciements Leetchi. Si elle a d’abord répondu de bon cœur –elle avait bien accepté de jouer à FarmVille pour faire plaisir–, elle a complètement décroché le jour où elle a été sollicitée pour sa quatrième cagnotte du mois: Lucas? quel Lucas? Après avoir compris qu’il s’agissait d’offrir un saut en parachute au nouveau mec de sa belle-sœur, elle a hurlé au racket organisé: «J’ai l’impression de faire partie d’une chaîne de Ponzi. Sous prétexte de récolter plus de thune, les gens invitent un max de potes sur les cagnottes et tu te retrouves à devoir donner pour n’importe qui.» 

Le prix à payer: même si elle a raison sur le fond, elle est blacklistée des repas de famille, où, «vu qu’elle est perso», on ne lui propose plus de partager le gigot-purée.  

L’ÉGALITARISTE TOTALITAIRE

J'ai l'impression de faire partie d'une chaîne de Ponzi

Manon, qui croûle sous les invitations Leetchi

Persuadée qu’on peut réussir sa vie pour peu qu’on ait un bon tableur Excel, dès qu’elle participe à une cagnotte, Sarah vérifie qui a donné quoi à chaque fois que la cagnotte gonfle. Quand le participant masque le montant, elle le soustrait du précédent pour calculer, au centime près, qui a donné combien. Obsédée par la transparence et par la justice, elle confond Leetchi avec WikiLeaks et fait savoir discrètement qu’elle connaît ceux qui donnent moins que les autres, alors qu’ils gagnent plus, et ceux qui reçoivent sans jamais offrir. «Quand une de nos copines a organisé une fête avant son départ d’un an en Espagne, Sarah m’a lâché l’air de rien: “Tu sais, elle a été très généreuse avec toi pour ta crémaillère”», raconte Loubna, qui, du coup, s’est sentie obligée d’allonger 60 euros pour être équitable. Copine odieuse bien qu’attachante, Sarah a érigé la terreur comme socle d’une amitié réussie. Et ça marche (un peu).

Le prix à payer: excédée, une de ses copines un peu éméchée a fini par lui lâcher: «Tu sais, Antoine, ben il a rien donné du tout.» Depuis, elle fait la gueule en marmonnant: «Après tout ce que j’ai fait pour eux.»

 

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