Monde

La seconde mort de Cameron Todd Willingham

Dahlia Lithwick, mis à jour le 13.09.2009 à 11 h 07

Malgré l’exécution d’un innocent, la Cour Suprême américaine ne changera pas de position sur la peine de mort.

Exécuté en 2004 pour l’incendie volontaire de sa maison ayant entraîné la mort de ses trois enfants, Cameron Todd Willingham avait toujours protesté de son innocence. Cette innocence déjà démontrée — bien avant la publication cette semaine d'une formidable enquête du magazine américain The New Yorker qui a relancé le débat sur la peine capitale — ne changera pourtant rien à la position de la plus haute juridiction américaine. Les explications de Dahlia Lithwick.

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Depuis des années, les anti et les pro peine de mort étaient engagés dans une sorte de chasse qui s'apparente désormais à une quête de l'introuvable: chacun attendait le moment où tout changerait, l'exécution par erreur de quelqu'un de clairement innocent.

Une telle créature peut-elle exister? En 2005, lors de l'examen par la Cour Suprême d'un cas qui n'avait d'ailleurs rien à voir avec l'exécution d'innocents, les juges David Souter et Antonin Scalia ne partageaient pas le même avis sur la question.

David Souter s'inquiétait:

«Depuis 1989, de nombreux condamnés à mort ont été innocentés, dans des proportions que l'on n'aurait pas pu imaginer avant le développement des tests ADN.»

A cela, Antonin Scalia répondait:

«Les opposants font tout un plat des nouvelles possibilités offertes par les tests ADN pour innocenter les condamnés. Pourtant, à ma connaissance, pour tous les cas de détenus exécutés, cette technologie a confirmé la culpabilité».

Il s'en prenait ensuite à ces «moralisateurs» d'opposants à la peine de mort et à une étude de 1987 sur les acquittements d'innocents — «obsolète dès sa publication». Il concluait que «dans aucun cas, absolument aucun», on ne pouvait «assurer que quelqu'un avait été exécuté pour un crime qu'il n'avait pas commis».

Ce type de discours laissait entendre que si un tel cas était découvert, les Scalia et compagnie pourraient revenir sur leur position. Innocence project, une association nationale qui tente d'innocenter les détenus condamnés par erreur grâce aux tests ADN, affirme qu'il y a eu jusqu'à aujourd'hui 241 innocentés après condamnation, dont 17 condamnés à la peine capitale qui ont ainsi échappé à la mort. Chaque année, l'écart entre les chiffres de l'association et ceux du juge Scalia s'amplifie. Et nous avons maintenant un nom à donner à ceux qui martèlent qu'aucun de ces soi-disant innocents ne l'est vraiment: Cameron Todd Willingham, exécuté par l'Etat du Texas en 2004 pour avoir prétendument tué ses trois filles en mettant le feu à sa maison en 1991.

David Grann, qui a écrit un article remarquable sur cette affaire dans le New Yorker de la semaine dernière, a passé au crible les preuves retenues contre Willingham. Il montre que l'accusation n'était basée que sur des témoignages douteux qui ont en outre changé avec le temps: celui d'une balance mentalement diminuée et qui avait en plus intérêt à témoigner contre Willingham, ceux de soi-disant psys qui ont assuré que l'accusé était «sociopathe» sans jamais l'examiner, en se basant sur ses tatouages et ses posters, et ceux de la police locale dont les conclusions étaient davantage basées sur une sorte d'art performance que sur la science. A chaque étape de la procédure d'appels, Willingham n'a cessé de clamer son innocence; on lui a répondu qu'il avait obtenu déjà la peine adéquate pour un tueur de bébés.

Mais on savait tout cela avant l'article de Grann. En 2004, le docteur Gerald Hurst, un expert en incendies criminels renommé, a mené une enquête indépendante sur les preuves retenues dans l'affaire Willingham. Il était au final quasi certain qu'il s'agissait d'un incendie accidentel, probablement provoqué par un chauffage d'appoint ou une mauvaise installation électrique. Hurst n'a trouvé aucune preuve pour étayer la thèse de l'incendie criminel, il l'a expliqué dans un rapport pour tenter d'ajourner l'exécution. Selon les documents que s'est procurés l'association Innocence Project, personne à la Commission des grâces et des libertés conditionnelles ou au bureau du gouverneur du Texas n'a pris en considération les conclusions de Hurst. «Le plus navrant, c'est que l'Etat du Texas va tuer un innocent et qu'il se fiche de faire une erreur», a déclaré à l'Associated Press Willingham avant de mourir, exécuté par injection létale.

En 2004, le Chicago Tribune a demandé à trois experts en incendies d'évaluer l'enquête menée dans l'affaire Willingham. Ils ont confirmé ce que Hurst avait écrit dans son rapport. En 2006, Innocence Project a commandé un autre rapport indépendant sur les preuves retenues contre Willingham. Les experts ont conclu que toutes les preuves «sans exception» d'incendie criminel avaient été «scientifiquement invalidées».

Enfin, en 2007, l'Etat du Texas a mis sur pied une commission chargée d'enquêter sur les soupçons d'erreurs et de fautes professionnelles et a chargé Craig Beyler, un autre expert en incendies criminels renommé, de se pencher sur les preuves de l'affaire Willingham. Le rapport de Beyler, rendu public il y a deux semaines, a conclu que les enquêteurs ne disposaient d'aucun élément scientifique à même de prouver que le feu était d'origine criminelle et que les façons de faire de l'un des enquêteurs semblaient échapper à «tout raisonnement rationnel», qu'elles relevaient davantage «de l'occulte et de la voyance». L'Etat du Texas a désormais l'opportunité d'analyser les conclusions de Beyler et de conclure qu'il a «exécuté un innocent».

On a pu penser qu'un tel événement jouerait en faveur des opposants à la peine de mort, qui affirment depuis longtemps que s'il était définitivement prouvé qu'un innocent a été assassiné par l'Etat, le débat s'en trouverait fondamentalement modifié. Mais la donne a changé cet été. En juin, par 5 voix contre 4, la Cour Suprême a décidé qu'un prisonnier n'avait pas le droit constitutionnel de demander un test ADN pour contester les preuves de la police, même à ses propres frais. «Un accusé reconnu coupable après un procès juste n'a pas les mêmes droits qu'un homme libre», a écrit le président de la Cour Suprême John Roberts.

Et deux mois plus tard, les juges Antonin Scalia et Clarence Thomas sont allés encore plus loin que lui, suite à la décision de la Cour Suprême d'accorder une nouvelle audience dans l'affaire Troy Davis, après que 7 des 9 témoins sont revenus sur leur témoignage.

Voici ce que les juges Scalia et Thomas, qui ont tous deux voté contre cette décision, ont expliqué:

«La Cour suprême n'a jamais déclaré que la Constitution interdisait l'exécution d'un accusé reconnu coupable après un procès complet et juste mais parvenu ensuite à convaincre une cour de son innocence».

D'un point de vue constitutionnel, Scalia n'a pas tort. La Cour n'a jamais trouvé de droit constitutionnel qui empêche un innocent d'être exécuté. Le débat avait été effleurée en 1993 : la Cour avait alors voté en majorité contre l'accusé mais son président William Rehnquist avait laissé la possibilité de déclarer inconstitutionnel le fait d'exécuter quelqu'un en présence d'«éléments vraiment convaincants» montrant son innocence. Bizarrement, au moins pour certains membres de la Cour actuelle, cette remarque ne semble désormais plus pertinente.

Dans l'Amérique de Scalia, Cameron Todd Willingham, dont l'existence même a jadis était remise en cause, est aujourd'hui constitutionnellement immatériel. Après avoir attendu pendant plusieurs décennies un innocent victime de la peine capitale, on en a finalement trouvé un, mais ça ne comptera pas. Dans cette nouvelle Amérique, on peut exécuter un homme pour un incendie accidentel, et la Constitution acquiesce par son silence.

Dahlia Lithwick

Traduit de l'anglais par Aurélie Blondel

Image de une: non daté, d'une chambre d'exécution de Raleigh, en Caroline du Nord. REUTERS

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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