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Le nucléaire français doit réviser ses fondamentaux

Sur le chantier de l'EPR de Flamanville, en 2013 | REUTERS/Benoît Teissier.

Sur le chantier de l'EPR de Flamanville, en 2013 | REUTERS/Benoît Teissier.

Sûreté, gouvernance, indépendance des autorités de contrôle, prestige à l'étranger... L’anomalie révélée sur la cuve du réacteur de Flamanville déclenche une série de questions, au moment où se joue l’avenir d’Areva.

Il est plutôt rassurant de constater que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), chargée d’assurer au nom de l’Etat la réglementation et le contrôle du nucléaire en France, s’acquitte bien de sa mission. Suspectant une anomalie dans la composition de l’acier de certaines zones du couvercle et du fond de la cuve du réacteur de l’EPR de la centrale en construction de Flamanville, l’Agence avait réclamé à Areva que des essais soient menés.

L’anomalie ayant été confirmée, elle est qualifiée par Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, de «sérieuse, voire très sérieuse» dans une interview aux Echos. Le gendarme du nucléaire a donc imposé des tests complémentaires, qui prendront plusieurs mois.

Mais l’affaire a alourdi le climat sur le sujet. Aussi bien en France, dans le feuilleton de la centrale de Flamanville qui accumule les déconvenues et dans le questionnement sur l'avenir d'Areva, qu’à l’international pour le rayonnement de la filière française.

Sûreté globale satisfaisante, mais peut mieux faire

Ce n’est pas la première fois que l’ASN procède à des rappels à l’ordre en ciblant les acteurs de la filière nucléaire. Certes, la situation de celle-ci reste «assez satisfaisante»,  comme l’Agence le confirme dans le rapport remis au Parlement le 15 avril sur l’état de la sûreté nucléaire et de la protection en France. Mais «l’importance des enjeux et les attentes de la société conduisent à relever progressivement les exigences de sûreté». Les conditions d’exploitation des installations existantes sont bonnes, mais les remises à niveau post-Fukushima destinées à renforcer la sûreté ne sont en revanche pas terminées.

Par le passé, l’ASN a dû recadrer EDF sur le recours à la sous-traitance et l’anticipation des conditions de sécurité. Et l’agence continue de manifester ses désaccords –procès-verbaux à l’appui–, comme à l’occasion du récent arrêt intempestif d’une unité de production de Fessenheim suite à une rupture de tuyauterie dans la salle des machines. «Il va falloir que l’on rediscute avec EDF, pas que sur l’incident, mais plus globalement sur ce qu’il révèle en terme de comportement», avait alors déclaré Pierre-Franck Chevet.

Les fabricants d’équipement sous pression sont aussi montrés du doigt, l’ASN estimant que leurs justifications de sûreté «sont encore souvent insatisfaisantes», comme pour les générateurs de vapeur de la centrale du Blayais. Mais toutes ces interpellations font progresser la sûreté du système des 58 réacteurs français, qui fournissent les trois quarts de l’électricité consommée dans le pays.

Creusot Forge, le fabricant interpelé

Cette fois, concernant la cuve de Flamanville, c’est Areva qui est sur la sellette. Les calottes du couvercle et le fond de cette cuve ont été élaborés en 2006 et 2007 par Creusot Forge, filiale du groupe. Et c’est en 2012 qu’Areva a proposé de réaliser des essais de traction et de résilience sur un couvercle de cuve similaire. Les résultats ont fait état, fin 2014, de valeurs qui ne respectent pas les limites imposées par la réglementation.

En cause, notamment: une présence excessive de carbone dégradant les propriétés thermiques de l’acier et sa capacité à absorber l’énergie sous l’effet d’un choc puissant. Or, il n’existe aucune marge d’erreur possible: le risque de rupture doit pouvoir être exclu, confirme Pierre-Franck Chevet.  

Certes, le procédé de fabrication, à partir d’un lingot de forge de 156 tonnes coulé sous vide et traité thermiquement puis embouti pour obtenir une calotte sphérique, est complexe. Il doit malgré tout être maîtrisé, afin que les éléments qui dégradent les propriétés mécaniques de l’acier soient éliminés. Creusot Forge est confronté, dans ce cas précis, au manque de respect du cahier des charges.

Une pierre dans la gouvernance d’Areva

On peut aussi s’étonner qu’il ait fallu plus de huit ans et attendre que la cuve soit logée dans son enceinte de confinement à Flamanville avant que l’anomalie soit identifiée. Au-delà du problème de fabrication se pose un problème de gestion du contrôle qualité et des procédures en place pour assurer le traitement des informations et les corrections qui s’imposent.

Le sujet, d’une extrême sensibilité, ne souffre pourtant aucune approximation; c’est le prix de l’acceptation du nucléaire par l’opinion publique. La rigueur, en l’occurrence, a été prise en défaut. Comme si, le temps aidant, la sensibilisation du nucléaire français aux impératifs de sécurité avait tendance à s’émousser…

Il est vrai que, une quarantaine d’années après avoir été lancé, le système nucléaire français connaît un renouvellement de génération des équipes d’ingénieurs. L’enjeu consiste à conserver toute l’expertise acquise alors que la banalisation de cette énergie pourrait engendrer un affaiblissement de la mobilisation pour maintenir les conditions d’exploitation à leur plus haut niveau de sécurité.

Par ailleurs, les antagonismes de la dernière décennie entre EDF et Areva ont créé un climat au sein de la filière nucléaire peu favorable à la recherche d’une coopération toujours plus étroite pour régler les éventuels problèmes en amont. Les récents remplacements simultanés des présidents à la tête des deux entreprises, avec l'arrivée de Jean-Bernard Lévy à la tête d'EDF et de Philippe Varin à celle d'Areva, créent forcément des bouleversements qui vont devoir être surmontés au sein des états-majors.

La question de l’avenir d’Areva, en situation financière critique, est posée, et Ségolène Royal a promis une décision rapide. Un démantèlement constitue une option possible. Areva NP (ex-Framatome), en charge de l’ingénierie et de la fabrication des réacteurs, pourrait notamment être cédé à EDF, à moins qu’une solution moins radicale comme le rapprochement des équipes soit retenue. Dans les deux cas toutefois, Areva perdrait la maîtrise de cette activité qui emploie 20.000 salariés dans le monde.

Cette anomalie sur la cuve d’un réacteur, révélée plusieurs années après sa fabrication et qui pose un problème de gouvernance, pourrait donc peser lourd dans la reconfiguration du groupe. On peut même s’étonner que l’affaire soit connue juste au moment où son avenir se joue…

Mais au-delà, c’est toute la structure de la filière nucléaire française qui est suspendue au sort d’Areva et au passage de relais qui va, d’une façon ou d’une autre, se matérialiser avec EDF. Car si l’électricien avait hérité du leadership de cette filière, l’élargissement de son rôle à celui d’industriel modifierait obligatoirement la répartition des tâches entre les autres acteurs du nucléaire.

L’indépendance de l’ASN, gage de crédibilité pour la filière

Dans l’immédiat, de nouveaux essais doivent être réalisés par Areva sur la cuve de l’EPR de Flamanville. Ils seront supervisés par l’ASN. Mais même si la résistance du matériau est démontrée, et même si les experts indépendants qui travaillent sur ces sujets le confirment, il faudra démontrer que le phénomène en cause n’altère pas la sécurité.

Ségolène Royal assure que l’EPR de Flamanville n’est pas condamné. Plutôt maladroit: pour qu’il n’y ait pas de doute sur l’indépendance du travail de l’ASN, mieux vaudrait attendre les résultats de la nouvelle campagne d’essais sans anticiper les conclusions de l’Agence, et sans qu’une pression des pouvoirs publics puisse être suspectée.

Dans le meilleur des cas, l’entrée en exploitation de la centrale, en 2017, avec déjà cinq ans de retard sur le calendrier initial, sera repoussée. Mais le scénario peut aussi être plus sombre, au cas où le projet devrait être abandonné… Le président de l’ASN assure qu’il se prononcera hors de toute contrainte. C’est le gage de sa crédibilité, pour que sa parole ne soit pas mise en doute au cas où elle se révèlerait apaisante.

Quant au rayonnement de l’expertise française dans le nucléaire, déjà entaché par les dérives enregistrées sur l’EPR finlandais, il va souffrir de ce nouveau problème. La Chine notamment, où deux EPR sont en construction avec des réacteurs dont les cuves proviennent du même fabricant, est suspendue aux résultats de nouveaux tests.

La filière française va devoir se montrer très persuasive, remise en question et décisions volontaristes à la clé, pour rassurer des clients (Chine, Grande-Bretagne et peut-être l’Inde...) sur ses capacités à assurer le niveau de sûreté requis. Dans tous les cas, en plus des solutions à apporter, des réorganisations profondes vont intervenir.

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