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#AbribusGate: les dessous des nouveaux abribus parisiens

Arrêt de bus Palais-Royal-Comédie française, le 9 octobre 2009 | Jean-François Gornet via Flickr CC License by

Arrêt de bus Palais-Royal-Comédie française, le 9 octobre 2009 | Jean-François Gornet via Flickr CC License by

Le contrat de la Ville de Paris avec JCDecaux prévoit que les anciens abribus parisiens soient remplacés par de nouveaux, plus design et connectés. Sans concertation avec les principaux concernés: les usagers de cette ville «intelligente». Tribune de l'un d'entre eux, Alexandre M.

Il était une fois, à Paris, des abribus. Wikipédia nous dit: «type d’abris destiné à équiper les arrêts de bus, proposé par l’entreprise JCDecaux aux collectivités territoriales en France, […] l’Académie française recommande l’utilisation du belgicisme aubette» –pour cause puisque l’abribus® est une marque déposée par JCDecaux en 1974 (Inpi).

Il était donc une fois, depuis à peu près trente-cinq ans, des abribus (nous emploierons ce terme consacré par l’usage/usager/usagé). Ils étaient rectangulaires, assez discrets, épousant la forme rectiligne des trottoirs et de l’alignement des immeubles. Sur trois côtés du rectangle, ils protégeaient aussi de la pluie et du vent.

Un abribus parisien, tel qu’on le trouvait encore avant la Ville 3.0. Quelques spécimens peuvent encore être observés (photo: bruno collinet via Flickr CC License by).

Or, depuis trois-quatre mois, une mutation génétique, non souhaitée par les Parisiens, affecte les 1.920 abribus parisiens. Ils ne mouraient pas (encore) tous, mais tous étaient tatin. Une mutation à effet rapide, défiant les lois darwiniennes du progrès: sont discrètement démontés (verre + métal) les abris précédents, après leurs trente années de bons et loyaux services; et poussent comme des champignons après la pluie des abribus d’une nouvelle race, peu discrets, chantournés, design (conçus par le designer Marc Aurel), illuminés, accompagnés par un mât de plus de quatre mètres de hauteur, parfois prenant sa racine dans l’abri lui-même, parfois isolé à plusieurs mètres de l’abri.

Bling-bling

Au début, on se frotte les yeux, on se dit «Non, pas ça!» ou «Pas là?!». Ou alors on croit que c’est expérimental. Jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il va falloir vivre avec. On s’habitue à tout, à la laideur, et même à la beauté –et c’est vrai que ces abribus sont beaux, et même beaux-beaux, voire bling-bling («Si à 50 ans t’as pas changé d’abribus t’as raté ta vie.»).

On va alors chercher un peu de littérature. «Écologiques, économiques, numériques, esthétiques, intelligents, ils vous permettront même de recharger votre portable. […] Chaque nouveau point d’arrêt est un micro-projet d’aménagement, impliquant toutes les parties prenantes», peut-on lire sur Mairie de Paris Actus.

«Travailler à la conception d’un nouvel abri voyageur pour Paris est avant tout une belle histoire car la poésie de cette ville amène à orienter le regard vers un design essentiel capable de s’inscrire dans un dialogue constructif entre mémoire et modernité. La végétation, très présente à Paris, a été une source d’inspiration qui nous a amené à concevoir des abris comme des îlets ponctuant la ville de leur forme végétale et organique.» (Pensées, de Marc Aurel)

Un nouvel abribus de la Ville Connectée 3.0, à l’arrêt Auguste Comte, localisation VC3.0,6e, 48°50’39.228’’N, 2°20’17.506’’E (photo: Alexandre M, in Système de politique positive, d’après Auguste Comte). À l’orée du XXIe s., la notion de politique positive fit florès de manière inattendue chez nos élus, notamment parisiens.

Les faits sont là, las. Fin 2013 (donc encore sous la mandature précédente), la Ville 3.0 a renouvelé avec la SOPACT (tiens, un sigle d’entreprise qui veut encore dire quelque chose, et qui la trahit: Société de Publicité des Abribus et Cabines Téléphoniques, filiale du groupe JCDecaux) un contrat de remplacement de ses 1.920 abribus, pour l’occasion portés à 2.000 –autant moderniser aussi la date, tant qu’on y est! À l’unanimité, à saluer, nous précise le communiqué, et donc aussi avec les élus EELV –tétanisés par tout ce qui touche aux transports en commun, à en oublier le souci du cadre de vie et l’analyse des rapports de force économiques.

Seconde vie

Amusons-nous un peu à faire un peu de debunking/debogging (normal pour une ville connectée, ça bogue): ce à quoi est réduit le simple citoyen qui n’avait rien demandé, et auquel ses élus imposent l’abribus 3.0. Au moins ces élus tiennent-ils leurs promesses (urbanistiques), puisque, comme le rappelait Jean-Laurent Cassely dans ces colonnes:

«Le 28 mai 2013 au Bataclan, la candidate municipale à Paris et ses soutiens ont à nouveau aligné les concepts d'intelligence collective, plateforme web, ville durable, followeurs, rencontres citoyennes, créativité collective, urbanisme joyeux, concertation, mobilité heureuse, etc. […]

 

Une vaste entreprise de “glamourisation” des villes est à l’œuvre. […] Anne Hidalgo rêve de transformer Paris en open-space city: “On organisera un concours artistique, avec la RATP, pour les nouvelles sorties de métro.”» [NB: ça promet!]

 

Sacrifice –assimilable à un potlatch– d’un vieil abribus, hélas pour lui non connecté, au profit d’un abribus de nouvelle génération (photo: Alexandre M, in Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations d’abribus, Raoul Vaneigem)

Quel besoin était-il de démonter 1.920 abribus et de les mettre à la ferraille? Cette fameuse «connectivité», à supposer qu’elle soit utile, ne pouvait-elle être réalisée moyennant un aménagement des abris existants? Heureusement, Mme la maire nous rassure par un tweet bienvenu (alors que de mauvais esprits sur Twitter avaient lancé un hashtag #AbribusGate):

Tweet pour le moins mystérieux –ceux qui voulaient comprendre ce qu’est l’économie circulaire en seront pour leur frais. Une seconde vie? Enfin connectés, ces abribus ringards, dans Second Life? Soit il s’agit de leur recyclage dans des fonderies de métal ou de verre: on se doute bien qu’ils ne sont pas mis à la décharge (il  semblerait d’ailleurs que ce type de recyclage existait avant la création d’EELV)! Soit, dans la plus pure tradition (post-)coloniale, ces abribus seront remontés par JCDecaux dans quelque ville lointaine qui aspirerait à être intelligente et connectée mais ne le peut encore: dans ce cas improbable, saluons bien bas le bilan carbone de l’opération! («Si tu revends un abribus d’occasion à une ville, tu encaisseras; si tu lui apprends à fabriquer des abribus, tu encaisseras moins», proverbe africain). Technologie partout, écologie nulle part.

Terminus du 84 (l’ancien autobus S cher à l’oulipien Raymond Queneau) place du Panthéon, en co-visibilité de monuments historiques 1.0. (photo: Emmanuelle S, in livre commémoratif Aux Grands-Maires la Cité reconnaissante)

AbriUSB

Ce qui semble donc être l’acmé du nouvel abribus, c’est la possibilité de recharger son portable sur la prise USB. Ça paraît tellement génial qu’on en oublie même l’essence: nous souhaitons interroger onto-logiquement la compatibilité entre les deux actions attendre un autobus / recharger un téléphone. Laissons le lecteur méditer sur cette insoluble contradiction temporelle. Au point qu’il se pourrait même que certains rechargent leur portable à l’arrêt de bus sans attendre le bus… On suppose donc que vous transportez en permanence votre câble de recharge USB dans votre sac: mais équipez-vous aussi de multiports USB, au cas où la prise serait prise.

Standardisation du monde par iPhonisation: Paris n'est pas encore la Big Apple, mais elle y aspire

Et, bien sûr, votre portable est censé se recharger par USB. Les abriUSB (appelons-les comme ça, tant qu’à faire) marquent la standardisation du monde par iPhonisation. Paris n’est pas encore la Big Apple (quoi qu’elle y aspire, cf. Cassely, op. cit.), mais c’est la ville d’Apple: ceux qui n’ont pas d’iPhone (ou, disons, de Samsung) ne pourront pas recharger leur portable. Peut-être ne pourront-ils plus prendre le bus non plus –je n’ai pas bien compris.

Mais le câble USB d’un smartphone a la double fonction «recharge électrique / câble de données» (pour la génération A, celle de bien avant la génération Y, on rappelle qu’il était un temps où un téléphone portable avait un câble de données et un câble de recharge distincts). De peur que les données individuelles soient éventuellement aspirées par l’abriUSB, certains vont même jusqu’à conseiller la «vasectomie» de votre câble abriUSB.

Mât Tzara, VC3.0, 18e (coordonnées GPS non disponibles –non transmises par l’abribus). Servir de monture à des antennes GSM: destin étrange et cavalier qu’eut finalement à subir le mouvement Dada.

Et le mât? Quatre mètres voire plus de hauteur au sol. Bienheureux les habitants du premier étage. Leur utilité n’est pas évidente –d’ailleurs la mairie en parle peu. Pour cause, puisque c’est dans ces mâts que seront logées les antennes GSM 3G et 4G de Huawei, selon l’accord signé avec JCDecaux («Bientôt de la 3G et 4G dans les abribus Decaux», Les Échos, 17 novembre 2014). Qui dit antennes GSM dit hauteur nécessaire. Ce mât de misère n’est donc pas inutile pour tous. Quant à vous, attention à ne pas être ondinisé quand vous attendez votre bus, en chargeant votre portable ou non.

Sur le même modèle design, nouvel ©abritaxi, ici à Glacière. Pour abriter des Parisiens qui ne viennent pas en station attendre des taxis, qui d’ailleurs n’y attendent pas (économie circulaire). Peut-être JCDecaux pourra-t-il revendre certains des services de ses abritaxis à l’entreprise Uber.

Quand ça ne coûte rien, c’est vous le produit: aphorisme qu’on peut étendre au mobilier urbain à la Decaux

Modèle «Google du mobilier urbain»

Mais si la Mairie ne parle guère de cet accord avec JCDecaux, elle tient à nous indiquer qu’il ne coûte rien à la ville, et qu’en plus il lui rapporte (4 millions d'euros par an pour les anciens abribus, 8 millions pour les nouveaux –pour avoir un ordre de grandeur, le budget de la ville est de 8 milliards d’euros; pour des regards critiques sur ces marchés de 2013, voir ici, ou ). «Quand ça ne coûte rien, c’est vous le produit»: aphorisme connu à propos d’Internet, mais qu’on peut étendre au mobilier urbain à la Decaux. S’est développé un partenariat public-privé, où la collectivité touche quelques royalties d’un marché entièrement piloté par le privé: Decaux est propriétaire de ses abribus®, pourtant situés sur le trottoir (donc sur l’espace public) –la RATP n’a plus rien à voir avec ses arrêts (sauf les particulièrement stupides anciens arrêts, sans abris et sans publicités –il en reste quelques-uns).

Et Decaux de vendre de la publicité aux annonceurs sur des écrans toujours plus grands, que ce soit dans les abribus ou sur des écrans isolés sur les trottoirs (en 2011, on l’a oublié maintenant, des immenses panneaux Decaux isolés sont venus remplacer des panneaux publicitaires Decaux plus étroits, non déroulants –et leur nombre a augmenté). Et Decaux de vendre à des entreprises des hauts de mâts d’abribus pour y installer des antennes GSM, ou d’autres services Internet de ces abribus «connectés». À travers nos élus, nous avons tous accepté le modèle «Google du mobilier urbain» (JCDecaux vivant sur la publicité et la revente de services), sans y réfléchir plus avant, qui plus est sur un service censément public (ce que n’est pas Google): celui des arrêts de nos transports en commun.

Il est certain que la façon dont Decaux a enlevé une épine du pied du précédent maire pour la gestion initialement hasardeuse du service Vélib’ a été un point positif pour l’entreprise. Mais ces liens trop forts entre une collectivité publique et un groupe privé, cette quasi-sujétion, ne concernent pas que la ville de Paris: d’autres villes, mais aussi l’État –quand, à rebours du Grenelle de l’environnement, ont été passés en 2011 des décrets élargissant grandement les possibilités d’affichage public (échafaudages, panneaux numériques, vidéos). C’est dans ces conditions, quand le matraquage pour le temps de cerveau disponible devient trop fort, trop visible, via des panneaux toujours plus grands, toujours plus nombreux, que l’on comprend mieux la première décision, pas si symbolique que cela, prise en novembre 2014 par le nouveau maire de Grenoble, Eric Piolle, de mettre fin aux contrats avec Decaux.

Ce tweet constitue un résumé (abstract) en 140 caractères du présent article.

Fin de l'humain

Nous terminons notre enquête, suivant une méthode bien connue en sociologie, par un micro-trottoir réalisé à proximité des nouveaux abribus®. Des voix de citoyens désemparés se sont élevées vers nous. Donnons-leur la parole:

Rébellion l'autre jour sous le nouvel abribus: les personnes âgées se plaignent des courants d'air et de l'affichage illisible.

(via @cyberneteek)

 

«Dépense inutile, les anciens étaient très bien.»

(via @Massmediaxe)

 

Un ouvrier d’un chantier d’abribus: «Oui, vous avez bien raison de prendre des photos et de les mettre sur Internet.»

 

Autour d'un ancien modèle, une dame: «On est bien assis, là.»

Une autre: «Les nouveaux sont bien plus petits!»

(via @Alexandre M)

 

«Ils sont trop massifs. Ils occupent intégralement le trottoir. Coupent la perspective des rues. Sont trop éclairés, trop voyants.»

 

Station spatiale internationale (ISS), bd. Saint-Michel. Dialogue entendu à travers mon casque connecté à l’abribus: ISS to bus 27 «Could you please confirm touching?» Rappelons la jolie phrase d’un astrophysicien poète à ses heures: «La pollution lumineuse empêche de voir les étoiles brillant au firmament.»

Disparaît le  geste humain qui créait une connivence avec le conducteur, , dont la réponse (généralement via son clignotant droit) était comme une invitation au voyage

Ainsi donc, les abris n’abriteraient plus? Ils n’ont plus que deux côtés (et non trois), et ont de plus larges ouvertures. Deux côtés: ce serait pour permettre aux personnes à mobilité réduite (PMR) d’accéder à l’abri. À discuter,  car c’est souvent l’argument-massue qu’on assène pour faire taire toute contestation: les personnes PMR ne pouvaient-elles pas accéder aux précédents abris? Ce n’est absolument pas certain, et l’argument a bon dos. Il est clair qu’avec la taille du panneau publicitaire, largement plus grande dans le nouvel abribus, et son empiètement sur le trottoir, elles ne pourront plus passer de ce côté-là! Et en passant de l’autre côté, elles pourront à présent s’abriter sous des abris qui ne protègent plus personne, ni du vent ni de la pluie qu’il entraîne.

Mais le mot de la fin sera laissé à l’opinion la plus absurde donnée sur cette affaire, qui l’est déjà passablement –un/une journaliste pendant l’inauguration du 23 mars 2015, jour de sacre des abribus organisé par JCDecaux et la mairie (tweet anonymisé, par charité –il ne semble pas qu’il soit ironique):

Quelle tristesse! Ainsi disparaît –et c’est présenté comme un plus!– le  geste humain (très rarement fait, pourtant) qui créait une connivence avec le conducteur, dont la réponse (généralement via son clignotant droit) était comme une invitation au voyage. Que diable sommes-nous, Parisiens, allés faire dans cette galère des nouveaux abribus, et leurs nouvelles technologies? Discours lénifiants sur les technologies et «connexions» partout, lien humain nulle part.

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