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Lourdes et ses guérisons miraculeuses

Dusk in Lourdes / Lawrence OP via Flickr CC

Dusk in Lourdes / Lawrence OP via Flickr CC

Une étude partielle de la procédure d'authentification des guérisons miraculeuses de Lourdes.

Le miracle et l'enquête. Les guérisons inexpliquées à l'épreuve de la médecine

de Laetitia Ogorzelec-Guinchard

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Le pèlerinage de Lourdes est célèbre pour les guérisons spectaculaires survenant occasionnellement parmi les malades qui l'accomplissent. Non moins étonnante est l'existence d'une procédure scientifique institutionnalisée, ayant pour finalité d'évaluer leur caractère miraculeux: une telle coopération entre science et religion semble paradoxale en regard du dogme rationaliste, qui affirme leur irréductible opposition. Le présent ouvrage propose de l'éclairer de manière plus subtile, en analysant la fabrication des guérisons miraculeuses de Lourdes, et le rôle qu'y joue l'expertise médicale. Il est issu d'une thèse de sociologie soutenue en 2012.

La forme contemporaine de cette procédure d'authentification est présentée dans l'introduction. Elle comporte trois phases: en premier lieu, les guérisons sont enregistrées et documentées par le Bureau des Constatations Médicales (BCM), qui sélectionne celles qui apparaissent à la fois réelles et inexplicables. Celles-ci sont alors soumises au Comité Médical International de Lourdes (CMIL), qui se réunit annuellement et les évalue à nouveau selon ces deux critères. Lorsqu'il se prononce favorablement, les diocèses où résident les personnes guéries entreprennent d'évaluer leur vertu chrétienne, pour déterminer si leur guérison est légitimement concevable comme une grâce divine. Il leur appartient alors d'en reconnaître le caractère miraculeux. Cette procédure suppose ainsi une division du travail d'expertise, séparant son volet médical et son volet spirituel. L'auteure propose de se concentrer sur le premier.

Les deux premières parties de l'ouvrage exposent l'histoire de sa constitution, dans une perspective chronologique. La période initialement considérée («Encadrer») est consécutive aux apparitions de Bernadette Soubirous (1858). L'engouement populaire qu'elles suscitent inquiète à la fois les autorités politiques (tout phénomène de foule étant perçu comme menaçant dans un contexte politique instable) et ecclésiastiques (les excès de la piété populaire offrant une cible facile aux attaques rationalistes). Elles entreprennent donc de les encadrer, ainsi que les guérisons qui leur succèdent. Un médecin universitaire réputé est sollicité pour en évaluer le caractère «surnaturel»: c'est l'inauguration du recours systématique à l'expertise médicale.

Son institutionnalisation au cours des décennies suivantes est décrite dans la seconde partie («Contrôler»). Elle est rythmée par plusieurs temps forts comme la fondation du Bureau médical (ancêtre du BCM) en 1883, la modernisation radicale de ses équipements à partir de 1947, et la création du Comité Médical National de Lourdes la même année (il est internationalisé et devient le CMIL en 1954). Sa complexification répond à celle des connaissances médicales. L’Église est désormais le principal acteur intéressé à l'authentification des guérisons: il s'agit de sélectionner (sinon de fabriquer) des cas suffisamment incontestables pour qu'ils puissent sans risque être mis au service de la cause ecclésiale.

La dernière partie de l'ouvrage («S'accorder») est consacrée à l'examen détaillé du volet médical de la procédure d'authentification des guérisons survenant à Lourdes. Elle s'appuie sur la présentation extensive de deux guérisons miraculeuses, parmi les 67 qui ont été authentifiées à Lourdes (elles sont désormais 69, deux nouvelles guérisons ayant été reconnues en 2012 et 2013.). L'une (Mlle O., 1948) illustre le fonctionnement idéal de la procédure, lorsque toutes les preuves requises sont disponibles et concordantes; l'autre (M. A., 1987) exemplifie son fonctionnement agonistique, lorsque certaines preuves manquent, et que les experts du CMIL hésitent à se prononcer sur la réalité ou le caractère médicalement inexpliqué de la guérison. L'auteure présente ici différents documents (rapports d'expertise et courriers échangés par les acteurs impliqués) conservés dans les archives du BCM, qu'elle a pu consulter.

Elle conclut que l'expertise médicale se trouve au fondement de la procédure d'authentification des guérisons miraculeuses survenant à Lourdes, avant de revenir sur la raréfaction de celles-ci (seulement 2 ont été reconnues entre 1990 et 2010, contre 25 entre 1946 et 1989): la complexification des connaissances et des pratiques médicales aboutit –de manière moins paradoxale qu'il n'y paraît– à une impossibilité croissante de proclamer avec certitude le caractère médicalement inexpliqué d'une guérison.

L'objectif poursuivi par Laëtitia Ogorzelec-Guinchard dans cet ouvrage est de «comprendre la manière dont sont produits les miracles à Lourdes»et de «montrer comment, passant du constat d'une guérison à une proclamation, le miracle est produit par le travail collectif d'un ensemble d'acteurs (témoins, médecins, ecclésiastiques...) engagés dans une activité concertée, au cours d'une enquête complexe au résultat incertain ». Il est donc logique que son propos soit fondamentalement descriptif. Le problème est qu'il est également peu éclairant. Car tout en rejetant l'approche monographique, elle ne s'appuie sur aucun référent théorique qui lui permette d'interroger son objet de manière critique, et de procéder à des choix cohérents dans sa présentation. Elle revendique certes une approche pragmatiste, mais ne la caractérise pas au-delà d'allusions épisodiques à Dewey. Elle n'évoque par ailleurs qu'incidemment les recherches dédiées à la reconnaissance des miracles par l’Église romaine[1], ou au jugement médical[2].

Dépourvue des ressources nécessaires au développement d'une vision spécifique de son objet, l'auteure est fatalement amenée à reproduire naïvement celle des acteurs impliqués. Ainsi les deux premières parties présentent-elles les transformations institutionnelles de la procédure d'authentification des guérisons survenant à Lourdes, tandis que la troisième est focalisée sur les 67 guérisons reconnues comme miraculeuses. De l'aveu même de l'auteure, environ 2000 ont été jugées médicalement inexplicables: n'auraient-elles pas constitué un objet plus approprié pour une recherche censément consacrée à la seule expertise médicale? Ces «choix» ne sont malheureusement pas justifiés mais comment pourraient-ils l'être, sans prise théorique sur le phénomène étudié? De la même façon, des pans entiers de la procédure d'authentification sont ignorés sans explication, comme s'ils avaient échappé à l'attention de l'auteure (ce que nous n'osons croire). Deux exemples: des médecins intervenant au BCM et au CMIL, il est seulement précisé qu'ils sont recrutés par l'évêché de Lourdes. Qui sont-ils? Quelles sont leurs motivations à participer à cette procédure? Mystère. Sur le fonctionnement concret de ces deux organes, il nous a fallu consulter le site Internet des sanctuaires de Lourdes pour apprendre que le CMIL rend ses avis à l'issue de votes anonymes à la majorité des deux tiers...

La description proposée par Laëtitia Ogorzelec-Guinchard est donc excessivement partielle. Par suite, les interprétations qu'elle avance ne sont guère convaincantes. La troisième partie est la plus fastidieuse, y sont présentés extensivement divers documents d'archives dont le commentaire s'apparente à une longue paraphrase: les arguments employés par les acteurs s'y trouvent reformulés à l'aide de concepts sociologiques ou philosophiques mobilisés de manière éclectique. Logiquement, les conclusions sont majoritairement triviales (le recours à l'expertise médicale est une stratégie pour se doter de preuves convaincantes) quand elles ne sont pas incohérentes (par exemple lorsque nous apprenons que la crédibilité des preuves techniques résulte de leur caractère impersonnel, et immédiatement après que l'athéisme des médecins les fournissant constitue un solide argument en leur faveur).

Ces reproches sont sévères. Nous les aurions volontiers tempérés en admettant que les possibilités d'interprétations ont été restreintes par les archives elles-mêmes, qu'il s'est avéré difficile de trouver des sources complémentaires, etc.: nous sommes bien placés pour savoir que tout n'est pas possible à l'occasion d'une thèse. Encore aurait-il fallu qu'on nous l'explique. Mais l'auteure ne s'astreint jamais à présenter rigoureusement le travail empirique qu'elle a réalisé et le matériau qu'elle a collecté. Serons-nous les seuls à trouver paradoxal qu'une spécialiste des enquêtes, employant ce terme de manière quasi-incantatoire tout au long de son ouvrage, se montre aussi allusive quant à la sienne? Admettons finalement que les défauts de cet ouvrage résultent de décisions précipitées en vue de la publication, et ne reflètent pas les qualités d'une thèse primée par ailleurs: nous ne trouverons là qu'un regret supplémentaire.

1 — Élisabeth Claverie, Les Guerres de la Vierge. Une anthropologie des apparitions. Gallimard, 2003, p.452 ou Patrick Sbalchiero, L’Église face aux miracles. De l’Évangile à nos jours. Fayard, 2007, p.504 Retourner à l'article

2 — Aaron Cicourel, Le raisonnement médical, une approche socio-cognitive. Seuil, 2002, p.234, non cité, ou Nicolas Dodier, L'Expertise médicale. Essai de sociologie sur l'exercice du jugement. Métailié, 1993, p.367 Retourner à l'article

 

 

 

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