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Faut-il travailler tout nu en open space?

Le 1er avril 2015, l’agence de communication The Bold Italic a publié un article intitulé «Ce que notre équipe a appris en travaillant nu pendant un mois» | Sierra Hartman / The Bold Italic

Le 1er avril 2015, l’agence de communication The Bold Italic a publié un article intitulé «Ce que notre équipe a appris en travaillant nu pendant un mois» | Sierra Hartman / The Bold Italic

Comment une petite agence de communication de San Francisco a fait croire au monde que son staff avait travaillé tout nu pendant un mois, et ce que ce poisson d'avril trop crédible nous dit de l'évolution de l'organisation du travail.

Plusieurs auteurs ont observé ces dernières années qu’Internet avait poussé à réécrire les règles du poisson d’avril, cette inoffensive tradition journalistique qui consiste à écrire un article presque crédible, mais à partir de faits imaginaires, pour flouer ses lecteurs… et révéler la bonne blague dans l’édition du lendemain. Problème: sur le web, les articles ont tendance à être très vite partagés sur les réseaux sociaux, repris par d’autres sites de curation et d’agrégation, de sorte qu’une malheureuse farce peut survivre des années à son démenti par le média qui l’a lancée.

Comme l’a lucidement résumé un bloggeur, sur Internet, «il faut éviter absolument une blague qui pourrait être prise pour argent comptant le 2 avril ou vous coller au cul le reste de votre vie». Nombre de «hoax» et légendes urbaines ont profité de cette décontextualisation pour augmenter leur longévité.

C’est ce qui risque d’arriver à l’agence de communication événementielle The Bold Italic, basée à San Franciso (1), qui l’a certes un peu cherché. Le 1er avril, le site, qui est aussi un véritable média local, publie un article intitulé «Ce que notre équipe a appris en travaillant nu pendant un mois». L’article –retiré depuis– est illustré de nombreuses photos des salariés dans leur plus simple appareil travaillant à leur poste, participant à des réunions ou prenant leur pause dans la cuisine de la boîte.

On a pu voir depuis la farce reprise sans trop de recul sur Virgin Radio, Gentside et Atlantico, pour ne citer que les sites français, ainsi que bien entendu sur les innombrables sites de pièges à clic dont la chasse quotidienne à ce type d’info insolite dans les recoins du web constitue le fond de commerce.

Un extrait de l'article de The Bold Italic, depuis retiré du site. Photos: Sierra Hartman / The Bold Italic

J'étais persuadée que pratiquement tout le monde comprendrait qu’il s’agissait d’une blague rien qu’en lisant le titre

Jessica Saia, auteure du vrai-faux reportage ur le bureau tout nu

L’équipe a été très surprise du nombre de gens qui ont pris l’expérience au sérieux, comme nous le confirme Jessica Saia, l’auteure de l’article, qui est une habituée du genre puisqu’elle a publié l’année dernière un article sur un nouveau régime sans solide à base de jus de viande, et plus récemment un autre poisson d’avril sur les files d’attente devant un restaurant de brunchs censé proposer des «handjobs» gratuits à ses clients…

Mais l’article sur le bureau tout nu a dépassé toutes ses espérances, nous raconte-t-elle encore sous le choc:

«Au-delà des commentaires sur le site (qui étaient terriblement indignés par l’absence de serviette pour couvrir les fesses), j’ai reçu des tonnes d’emails de gens qui posaient des questions sur l’expérience, nombre desquels souhaitaient la tenter au sein de leur entreprise. Ils étaient tellement nombreux à penser que c’était vrai! Je n’avais honnêtement aucune idée que l’article serait aussi convaincant, j’étais persuadée que pratiquement tout le monde comprendrait qu’il s’agissait d’une blague rien qu’en lisant le titre, sinon le texte lui-même.»

Photos: Sierra Hartman / The Bold Italic

L’article, extrêmement crédible, a tout pour passer pour la dernière tendance en vogue des gourous de l’organisation du travail, jamais avares d’un nouveau concept pour améliorer la productivité et le bien-être au travail –ce qui était le but recherché:

«Sierra, le photographe, a lancé l’idée de prétendre que travailler nu était la dernière grosse tendance des modes de bureau. L’idée était clairement de se réapproprier les autres tendances de bureau, en particulier l’open space, dans la mesure où, à San Francisco et dans la Silicon Valley, c’est très commun dans la culture d’entreprise d’y aller à fond. Il y a de plus une vraie coolitude autour de la nudité qui fait partie de l’identité de San Francisco.»

Après tout, rappelle la journaliste dans son vrai-faux reportage, un psychologue du travail n’a-t-il pas il y a quelques années proposé des «naked friday», ou «vendredis nus», sur le modèle des casual friday, qui encouragent les salariés à venir en tenue décontractée le dernier jour de la semaine pour travailler dans une ambiance plus détendue et
profiter d'un avant-goût du week-end?

Le psychologue en question, qui –ironiquement– répond au nom de David Taylor, a mis son idée en pratique pour une émission de télévision anglaise en 2009, dans une petite entreprise où la crise avait durci les relations entre collègues. «En enlevant leurs vêtements, relate le Telegraph à l'époque, les membres de l'équipe pourraient aussi se défaire de leurs inhibitions et se parler plus ouvertement et honnêtement.»

Sans aller jusqu’à ces extrémités, la dimension intime de nos vies de bureaux semble envahir les livres de management qui, tout à leur recherche de la formule du bonheur au travail, imaginent des solutions qui renouent avec le paternalisme des patrons de l’industrie. David Gelles écrit dans Mindful Work qu’il faut généraliser la pratique de la méditation pleine conscience dans les entreprises –sur le modèle de ce que Google, qui a embauché une sorte de maître Yoda d’entreprise, propose déjà à ses très chouchoutés salariés. Tim Leberecht, auteur de The Business Romantic, conseille aux entreprises de «prioriser la joie sur l’optimisation» pour «réenchanter» la vie professionnelle. Et nombreuses sont les entreprises anglo-saxonnes à mettre en place des programmes de bien-être corporate, avec d'insidieuses conséquences pour les salariés aux modes de vie jugés pas suffisamment sains –alors même, rappelle le chercheur André Spicer dans le numéro de mai 2015 de la Harvard Business Review, que rien dans la littérature scientifique ne permet d'affirmer que, par exemple, les salariés les plus minces ou aux modes de vie les moins sédentaires sont les plus productifs de l'organisation...

Les vêtements, l’ultime barrière de l’entreprise ouverte?

La vogue des open spaces ou bureaux en plan ouvert s’est imposée pour des raisons qui ne sont pas uniquement financières et disciplinaires. Certes, ils permettaient de réduire le volume individuel par salarié et donc de faire des économies sur l’immobilier, et ils facilitaient le travail de surveillance des contre-maîtres dans les premiers open spaces, qui n’étaient jamais que l'équivalent des usines de montage pour travailleurs du tertiaire, dans lesquelles la production obéissait à une stricte division tayloriste des tâches. On peut le constater sur les photos d’archives sur lesquelles une armée de secrétaires sont disposées en rangs face à leur chef de service, qui arpente les allées et réprimande les bavardages des employées.

Photos: Sierra Hartman / The Bold Italic

Le bureau comme «concept» n’intéressera pas les designers et les architectes avant la moitié du XXe siècle. Le mouvement en faveur de l’open space sera alors porté par un courant beaucoup moins répressif: un peu comme dans un hymne hippie des années 1960, les promoteurs du bureau en plan ouvert ont commencé à expliquer qu’il fallait abattre les cloisons et les portes pour abattre les distances entre les gens et aplanir la hiérarchie. Laisser la communication, la transparence, la créativité s’exprimer librement dans des espaces libérés des barrières physiques et symboliques entre les travailleurs, accompagnant ainsi l’avènement d’une organisation du travail «en mode projet», réclamant plus d’interactions et de coopération.

La version ergonomique de l’open space, le «Bürolandschaft», est inventée à la fin des années 1950 par les frères allemands Eberhard and Wolfgang Schnelle:

«L’objectif était de casser les structures rigides et la plupart du temps inefficaces des grandes organisations bureaucratiques, et de concevoir l’organisation spatiale du bureau en accord avec le “workflow” et la communication interne nécessaires.»

Dans les années 1960, les séries «Action Office» sont conçues par la firme américaine Herman Miller sous l’influence du designer Robert Propst, qui imagine un bureau moderne modulaire et accueillant, responsabilisant le salarié en lui offrant une vision plus large de l’impact de son travail que s’il était coincé dans un box hermétique.

Abattre les cloisons et les portes pour aplanir la hiérarchie, comme dans un hymne hippie des années 1960

Des gourous de la productivité créative et de la disruption allaient ensuite inscrire la logique des espaces ouverts dans la mythologie des industries créatives. L’open space favoriserait un brainstorming géant ininterrompu d’où sortiraient les idées disruptives qui assureraient le succès de l’entreprise.

Avec le coworking, qui met en relation des communautés d’entrepreneurs individuels qui se regroupent par affinités, cette logique est amenée à se développer. Avec en tête toute cette culture de bureau, on comprend que l’article publié par The Bold Italic, entreprise basée à San Francisco, au cœur de la culture californienne, soit tellement malicieux… et tellement crédible. Comme l’écrit la journaliste dans son vrai-faux reportage:

«Peut-être que ce n’était pas l’absence de murs qui entravait notre travail au bureau. Peut-être qu’il y avait tout simplement plus de barrières qui devaient être abattues.»

Les vêtements sont alors considérés comme «la dernière obstruction à un environnement de travail vraiment perfectionné».  

La soi-disant tendance du «naked office», le bureau où tout le monde est nu, passe ainsi pour l’aboutissement logique du courant qui défend l’open space sous prétexte qu’il favorise la circulation de l’information, et que cette dernière est pour une firme de services un facteur-clé de productivité. Il s’agissait donc, bien heureusement, d’un poisson d’avril réussi. Mais pour combien de temps?

Lors du shooting photo, «il y avait une telle convivialité que je me demande s’il n’y a pas quelque chose à creuser dans cette idée, s’amuse l'auteure de l'article. Si les gens pouvaient dépasser l’étrangeté initiale de la chose, je pense que ça pourrait être une expérience vraiment intéressante à tenter pour de vrai».

1 — Le 7 avril, quelques jours à peine après cette farce, le site The Bold Italic a annoncé qu’il cessait son activité. Un arrêt soudain qui n'est pas cette fois un poisson d’avril, et n'a pas de lien avec l’article du 1er avril, mais illustre la difficulté pour un site Internet d'informations locales d'être viable. Retourner à l'article

 

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