Oui, le Parti communiste dans les années 1970 était chauvin et populiste. Non, le FN n'est pas l'équivalent du PCF

François Hollande sur le plateau du «Supplément», le 19 avril 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande sur le plateau du «Supplément», le 19 avril 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande a fait attention aux termes qu'il a employés. Mais le problème, c'est le sens que les téléspectateurs donnent à sa phrase.

«Madame Le Pen parle comme un tract du Parti communiste des années 1970 (...) sauf que le Parti communiste, il ne demandait pas qu'on chasse les étrangers, qu'on fasse la chasse aux pauvres», a déclaré François Hollande lors de l'émission «Le Supplément» sur Canal+ le 19 avril. Cela a déclenché cris scandalisés et même demandes d'excuses publiques de la part de membres du Front de Gauche et du Parti communiste, profondément choqués comme eût dit Jean-François Copé.

Certes, l'émotion a des arrières-pensées stratégiques quant à 2017 chez les ténors politiques (d'où le fait de citer ce propos en en enlevant la seconde partie). Mais, parmi les citoyens, d'aucuns avec sincérité s'émeuvent de ce rapprochement. Est-il fondé en raison?

Le choix des mots

François Hollande a parlé d'un «tract du Parti communiste des années 1970». Dire «un tract», c'est désigner le discours partisan, et non les militants en tant qu'individus, ou l'idéologie en-soi, etc. Spécifier cette période, c'est bien sûr songer aux «dérapages» du PCF, comme on dirait aujourd'hui...

Or, dans son discours d'alors, le PCF fustige le progressisme sociétal de la jeunesse post-1968, multiplie les saillies à l'encontre des populations d'origine arabo-musulmane, envoie ses bulldozers à leur rencontre, voit comme un point de détail d'un «bilan globalement positif» les crimes des régimes communistes, abandonne la réflexion économique marxiste à un «yakaisme» effréné et plus ou moins interclassiste, donne sa bénédiction à un «antisionisme» qui sombre parfois dans l'antisémitisme le plus grossier (après la guerre des Six Jours on dénonça lors du congrès de la CGT la «tribu cosmopolite de banquiers» se repaissant du sang des Arabes aux pieds du «Veau d'Or»...).

Sur le plan du discours, le PCF est à ce moment un parti qui recourt aux ficelles du chauvinisme et du populisme en tant que style. Un des journaux d'extrême droite en concluait en 1981 que Marchais «laissera forcément sur leur faim tous ceux qu'il aura ainsi attirés. Il s'ensuivra pour nous une aubaine extraordinaire dont nous lui sommes, par avance, reconnaissants».

Mais, est-ce cela qui importe vraiment? Au bout du compte, ce qui choque dans le propos de François Hollande, ce n'est pas tant ce qu'il dit, que les sens que les téléspectateurs y apportent. Les questions qui surgissent, éternels serpents de mer, sont celles de la jonction ou non des extrêmes. Et cela nous demande d'aller plus loin en arrière que les années 1970.

La thèse de la jonction des extrêmes

Au début des années 1930, des scissionnistes «socialistes» du Parti nazi rejoignant le Parti communiste allemand affirmèrent que la représentation du politique ne relevait pas d'une ligne droite-gauche mais d'un «fer à cheval» où, plus on s'éloignerait du centre, plus les révolutionnaires se rapprocheraient entre eux. Le terme et le thème du «fer à cheval» ont ensuite été popularisés par le politologue Armin Mohler après-guerre dans ses travaux sur la nébuleuse dite de la «Révolution conservatrice» de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres (l'universitaire avait par ailleurs été un candidat malheureux à l'intégration dans la SS, et participa ensuite à la Nouvelle droite).

Parmi les figures révolutionnaires-conservatrices, se trouvait ainsi Moeller van den Bruck, qui estimait que le socialisme consistait à ce qu'une nation forme un tout organique, pouvant prendre le visage du bolchevisme en Russie, du fascisme en Italie, et en appelant donc dans les années 1920 à un socialisme allemand qu'il qualifiait de Troisième Reich dix ans avant l'avènement de celui-ci.

L'idée d'un nationalisme politique qui équivaudrait au mot de «socialisme» se trouvait aussi en France. Maurice Barrès, figure doctrinale essentielle de l'extrême droite française, l'écrivait sans fioriture en 1889:

«Socialisme! c'est le mot où la France a mis son espoir. Soyons donc socialistes.»

Ces liens affirmés entre les deux bords ont donc une origine idéologique marquée, et il importe de faire un retour en arrière encore plus conséquent quant à la nature du phénomène communiste.

Le communisme: combien de divisions?

Si le terme «communiste» ne connaît la fortune qu'après 1840, il naît toutefois au XVIe siècle. Il désigne alors des groupes de chrétiens mettant leurs vies et leurs biens en commun, non un système politico-économique global.

Le «communisme» est chrétien au XVIIe siècle, républicain au XVIIIe, matérialiste au XIXe, totalitaire au XXe, capitaliste effréné aujourd'hui

 

Durant la Révolution française, certains républicains radicaux se mirent à parler de communisme: l'édification d'un nouveau régime d'égalité et de mise en commun des biens et des terres  qui, seul, constituerait une république véritable –c'était là, affirma ensuite Karl Marx, la première esquisse d'un parti communiste. Ce sont des brochures éditées à Paris par ceux qui se revendiquaient de cette expérience qui commencèrent à populariser vraiment le mot «communisme» à compter de 1840.

C'est l'ère libérale du XIXe siècle, considérant l'économique comme ultima ratio, mettant en avant une lecture positiviste du monde, qui produisit ce «socialisme scientifique» qu'affirme être le marxisme.

A compter de la publication du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels en 1848, les choses se clarifient: est «communiste» qui est en accord avec ce texte. Le communisme en tant que doctrine politique est défini. Lénine, ensuite, inscrit nettement son propos dans son propre cadre spatio-temporel.

Les méthodes de la terreur et le souhait de produire un «homme nouveau» marquent les expériences étatiques du XXe siècle, mais sont aussi très typiques des après-guerres mondiales.

Aujourd'hui, la plus grande puissance communiste, la République populaire de Chine, s'est faite la championne du capitalisme ultra socio-économiquement, et de la multipolarité géopolitiquement.

En somme, l'idée communiste naît entre l'effritement de la société d'ordres, société traditionnelle, et l'émergence de la société individualiste de masse.

Le «communisme» est chrétien au XVIIe siècle, républicain au XVIIIe, matérialiste au XIXe, totalitaire au XXe, capitaliste effréné aujourd'hui. Quoi qu'il puisse être politiquement, économiquement, il n'est guère révolutionnaire culturellement. Il ne s'inscrit dans le cadre de l'extrémisme qu'en adoptant les moyens de la Terreur et l'utopie de la production d'un «homme nouveau».

Qu'est-ce que l'extrémisme?

On est alors au cœur de ce qu'est l'«extrémisme», qu'il soit de droite ou de gauche: une volonté qui se veut héroïque de briser le monde tel qu'il est, au nom d'une foi qui ne supporte pas la contradiction, c'est-à-dire qui n'accepte pas l'idée libérale que plusieurs opinions divergentes puissent être justes et légitimes.

Alors que l'extrême droite s'était construite au cours du XIXe siècle sur le rejet de la République et des valeurs d'un nationalisme de contrat social, l'extrême gauche s'est développée en reprochant à la République non ses principes, mais la trahison de ceux-ci par la bourgeoisie.

Par rapport à la République, les valeurs (progrès, justice sociale, laïcité) sont globalement les mêmes, mais les moyens sont totalement différents (dictature du prolétariat, anarchie, etc., contre démocratie représentative). L'essentiel de la population est en désaccord avec l'extrême gauche sur ses moyens et ses fins, mais non tant sur ses valeurs (l'égalité étant une passion française).

Là où l'extrême droite cherche à corriger le système en produisant une hiérarchie sociale à ses yeux légitime, l'extrême gauche cherche à le corriger pour que l'égalité de droit devienne une égalité de fait.

Cet égalitarisme peut passer par des formes violentes d'exclusion de groupes dénoncés comme dominants d'où, par exemple, l'antisémitisme ou l'antisionisme radical de certains à l'extrême gauche. C'est pourquoi le racisme à l'extrême gauche s'habille d'analyses sociales et/ou de conspirationnisme, chargées de relégitimer une position non conforme à l'universalisme égalitaire initial.

Front de Gauche et Front national

Au vu de ces éléments, il faut donc disjoindre les questions et renoncer à un point de vue binaire quant aux propos de François Hollande.

Mélenchon, lui, n'entretient pas de confusion entre le peuple souverain et le peuple ethnique

 

En effet, d'une part, il est patent que ceux qui s'offusquent que l'on puisse désigner une égalité entre extrêmes ont raison. Les extrêmes ne se rejoignent pas de façon aussi simple que circulaire. Mais, plus encore, peut-on seulement parler d'extrémismes dans le cas présent?

Le Front de Gauche prône une défense du multiculturalisme et ne prône pas la sortie de l'euro. Il fustige volontiers une conjonction entre la bourgeoisie nationale et internationale contre les intérêts du peuple français.

Le Parti de Gauche et le Parti communiste français s'inscrivent dans la lignée de la Révolution française. Quand, par exemple, l'extrême droite met la «préférence nationale» en avant, il s'agit d'unifier le peuple socialement, ethniquement et politiquement.

Jean-Luc Mélenchon, lui, n'entretient pas de confusion entre le peuple souverain et le peuple ethnique. Ce qu'il fait, c'est lier ensemble la nation et les classes populaires, ce qui, en soi, s'inscrit dans la tradition révolutionnaire d'assimilation du Tiers-Etat au peuple et de celui-ci à la nation.

Certes, comme le PCF jadis avec Georges Marchais, le style discursif de Jean-Luc Mélenchon est «populiste», c'est-à-dire qu'il en appelle au peuple pour, selon le titre de l'un de ses ouvrages, «qu'ils s'en aillent tous». Il est d'ailleurs net que l'électorat correspond à ce style tribunicien: en 2012 seuls 4% des électeurs mélenchonistes considéraient qu'une qualité importante dans leur choix de vote était «la sérénité, le calme» du candidat (contre 28% pour les électeurs d'Hollande).

A dire vrai, au vu de leurs programmes, ni le PCF ni le PG ne sont redevables de l'«extrême gauche». Leurs préconisations relèvent de la social-démocratie, certes habillée d'un verbe musclé, mais cette stylistique est inscrite avant tout dans une continuité du patriotisme jacobin. C'est donc une gauche radicale, et non extrême.

Toutefois, en politique, la bonne foi n'est pas interdite. On peut comprendre ou rejeter la comparaison entre le social-chauvinisme des uns et d'une autre, selon ces éléments et l'idée que l'on s'en fait. Non, le FN n'est pas l'équivalent du PCF. Oui, il n'est pas interdit à la gauche radicale de regarder en face son histoire et de se soumettre au jugement éthique qu'elle applique aux autres avec tant d'ardeur.

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