Partager cet article

Arrêtez d'embêter les futurs parents avec vos conseils foireux

Une jeune femme observe la sculpture de Ron Mueck «Pregnant Woman», exposée au musée d'art contemporain de Berlin, le 12 septembre 2003 | REUTERS/Tobias Schwarz

Une jeune femme observe la sculpture de Ron Mueck «Pregnant Woman», exposée au musée d'art contemporain de Berlin, le 12 septembre 2003 | REUTERS/Tobias Schwarz

La grossesse est, pour les deux parents, le début d'un long parcours semé d'injonctions, qui résonnent comme autant de rappels à la norme, notamment sexuée.

Cela va du bon conseil d'amie sur l'allaitement au top 10 des choses à éviter pendant la grossesse, en passant par les injonctions sociales qui irriguent la société en profondeur. C'est ainsi: devenir père ou mère fait de vous un sujet de débat permanent. Or beaucoup de ces conseils véhiculent, plus ou moins à dessein ou parfois totalement inconsciemment, une certaine vision de la parentalité. Souvent, cette vision est sexuée et fonctionne comme un rappel à l'ordre qui procède d’une forme d’essentialisation subite et brutale pour les deux sexes.

1.Être un sujet de débat permanent

Pour les mères, la maternité est une expérience singulière d’essentialisation: être vue comme une mère avant d’être une personne, c’est un sacré changement. La grossesse, le fait de se faire sans cesse adresser la parole par des inconnues qui font des commentaires sur votre corps ou que des individus prennent des initiatives étranges comme toucher votre ventre, est déjà de ce point de vue un moment très particulier: votre état dépasse votre personne.

Pendant ce temps, le futur père vit une expérience moins visible mais tout aussi troublante… Les injonctions commencent à pleuvoir: il faut savoir que sur ce grand plateau de débat improvisé (imaginez une arène à la David Pujadas ou Arlette Chabot avec dix tables qui se font face), les pères sont pris pour des idiots.

Ça commence aux cours de préparation à l'accouchement –le cauchemar des couples pudiques qui pensaient jusqu'ici conserver un certain mystère dans leur vie quotidienne. Là, dans les salles feutrées d'une maternité, on s'adresse quasi exclusivement aux femmes, en n'oubliant jamais d'évoquer le rôle des futurs papas: «Bon, et il faudra être gentil avec elle hein, lui faire des massages, lui préparer des bons dîners...» ou «Pour aider la maman, vous pouvez commencer à préparer le sac de maternité avec elle, d'accord?».

Par petites touches, on installe un état de fait: les pères sont d'abord et avant tout considérés comme «annexes» et «complémentaires». Ils ne sont pas au centre du jeu. La mécanique est en place. Et, tout commence là, il faut trouver sa place au père. Mais que faut-il partager et que faut-il garder pour soi? Faut-il discuter épisiotomie et césarienne avec son compagnon? Et par exemple, comment gérer la délicate phase de l’accouchement?

En soi, l'accouchement est une vaste période d'objectivisation du corps. Ces moments sont laissés à la discrétion des médecins, qui ont alors le pouvoir. Il faut leur faire confiance. Ainsi, on se retrouve dépossédée, alors que le recours à la césarienne ou même à la péridurale diffère selon les pays. On ne parle plus d’infantilisation mais de biopouvoir, pour reprendre le terme de Foucault. Rien de grave si l’accouchement se passe bien. Mais la frustration de ne pas être associée à des choix qui concernent votre propre corps est difficile à vivre.

Vaste période d'objectivisation du corps

Le mieux reste d’en parler à ses paires. Quitte à entendre tout et n'importe quoi. Enceinte, c’est ainsi, on écoute les pires récits d’accouchement de copines, de collègues, de cousines etc. On préserve les pères de ces histoires sanglantes, terribles, fatales parfois. Les militantes de l’accouchement naturel qui ont éprouvé un bonheur fou à maîtriser ce moment en parlent, les fans de l’allaitement comme celles qui sont contre s’adressent aux futures mères, cherchent à les influencer. Et déjà des modèles, des visions du corps, de la place de chaque parent, se dessinent et se contredisent.

Mais rassurez-vous: les pères aussi font l'objet de sollicitudes. Ils peuvent même trouver des oreilles attentives et compréhensives aux «réunions papas». Si, si, ça existe. Organisées dans certaines maternités à l'heure de l'apéro, elles réunissent des pères anonymes qui peuvent ainsi confier leurs doutes les plus intimes devant des inconnus. Là, on reprend tout à la base, pour «conscientiser», disent les sages-femmes. Autour d'un plateau de cacahuètes, les pères qui ne se connaissent ni d'Ève ni d'Adam converseraient ainsi gaiement, sans honte ni tabou. Une véritable infantilisation qui paniquerait même ceux qui, jusqu'ici, se sont fait confiance.

2.Apprivoiser son futur enfant

C'est là que les papas échangent sur l’haptonomie:

«Tu as parlé à ton gosse pendant la grossesse? Tu as touché le ventre de la mère ?»

Mais personne n'a trouvé ça bizarre de parler à un nombril?! Ces questions qui brisent l'espace privé pour faire entrer le ventre de la femme dans un espace public font monter la pression. Pour certains couples, elles peuvent s'avérer oppressantes, gênantes. Car, même sans leur attacher une importance démesurée, on se pose forcément ces questions. On angoisse.

On se remet en question: suis-je en train de louper quelque chose? Et on finit malheureusement par culpabiliser: suis-je vraiment normal dans le fond? Avant même la naissance, cette atmosphère nous imprègne, qu'on le veuille ou non.

En réalité, on n’est pas obligé d’avoir besoin d’une méthode ou d’une tierce personne pour sentir la présence de son bébé. On peut aussi, tout simplement, ne pas en avoir envie.

Dans les magazines, c'est tout l'inverse: les conseils concernant l'accouchement sont souvent étranges. Celui-ci par exemple:

«Pendant l’accouchement, certains hommes servent de punching-ball aux futures mamans, qui se mettent en colère contre eux, les agressent, s’agrippent nerveusement à eux… Alors, si c’est ce dont votre femme a besoin dans ce moment difficile, prenez sur vous, et acceptez de jouer le jeu.»

L'accouchement, apothéose du «conseil parental»

Quelques semaines avant la date fatidique, les discours des amis ne sont pas forcément là non plus pour nous rassurer: «Moi je n'ai pas assisté à l'accouchement. Tu te rends comptes ; tu vois ta femme souffrir. Et après, comment tu fais l'amour avec elle?» ou «Quoi, tu ne veux pas assister à l'accouchement? Tu vas te priver des premiers instants de vie de ta fille?».

L'accouchement est l'apothéose du «conseil parental»: c'est aussi le moment le plus intime de l'arrivée d'un enfant. Pas suffisant pour gêner les spin doctors de la maternité. Si un père ose admettre qu'il n'a pas très envie d'assister à l'accouchement (pas au travail, mais au moment où le bébé arrive), alors arrive sa mise à mort:

«Quoi, tu ne seras pas là? Mais mon choux, c'est surtout la mère qui fait le job hein, toi tu sers à rien, mais en plus tu veux te défiler!»

Et si le père était un boulet à ce moment-là? Si en voyant une goutte de sang il s'évanouit, ne vaut-il pas mieux qu'il s'absente? Apparemment, ces questions ne traversent pas l'esprit de tout le monde. Douter de sa présence à l'accouchement, c'est encore le signe avant-coureur d'être un «mauvais» père malheureusement.

En définitive, l'accouchement est aussi un moment qui fait peur. Vraiment. Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas être accompagnées de quelqu’un d’autre que du père? Une amie, une sœur? Quelqu’un qui peut l'aider et la rassurer? Pour le coup, à la maternité, les sage-femmes nous rassurent: si une seule personne peut entrer dans la salle de naissance à la fois, c'est la personne de notre choix –oncle, tante, père ou meilleure copine, peu importe!

3.Lorsque l'enfant paraît

Quel comportement, quelle présence, quelle attention accorder au bébé? La parentalité n’est pas une seconde nature… Les conseils sont dès lors recherchés, ils arrivent même souvent sans qu’on les sollicite. La mère qu’il va s’agir d’être, quand on a choisi d’avoir un bébé, quant on l’a attendu et désiré, c’est le meilleur parent possible. Charge maintenant de s’organiser, matériellement, moralement, psychologiquement pour répondre aux exigences qui sont celles d’un enfant: sommeil, nourriture, confort, présence, etc. Et, avant cela, veiller au bon déroulement de son arrivée...

L'oppression de se voir confrontée à plusieurs discours qui se posent comme des vérités uniques

Et ils pleuvent, ces conseils, mais sous forme d’injonctions, spécialement pour vous inciter à vivre des moments exceptionnels:

«Il faut absolument que tu essaies le peau à peau avec le bébé. Tu vas voir, il va créer un lien avec toi, c'est fantastique.»

On peut remplacer le peau à peau par allaitement, co-dodo, portage en écharpe. Tout est toujours génial, incroyable: une expérience à ne pas rater. Et si on n’en a pas envie? Et si ça ne vous fait rien à part mal dormir, mal aux seins, au dos? C’est parfois un chagrin secret, dont on ne peut pas parler. L’incapacité à performer ces conseils et à mettre en pratique ce qui est censé être, au-dessus de toute chose, bénéfique pour le bébé.

Le problème avec les conseils en parentalité, c’est qu’ils privilégient toujours une méthode et la voient comme supérieure à toutes les autres. La question qu'il faudrait se poser, au-delà des bénéfices attendus, c’est quels effets produisent ces préconisations sur ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas les appliquer?

Les pays développés n’ont jamais eu à leur disposition autant de méthodes, de possibilités de choix quant à la manière de s’occuper des enfants. En théorie, ces choix devraient représenter une liberté. En réalité, il n’y a pas plus oppressant que de se voir confrontée à plusieurs discours qui se posent comme des vérités uniques.

Et les messages contradictoires se succèdent pendant les premiers mois de bébé:

«Il ne faut pas trop prendre le bébé dans ses bras et surtout qu'il termine son biberon à heures fixes.»

Avec le même aplomb, certains vous expliquent au contraire qu'il faut le nourrir «à la demande». Pareil pour le sommeil: pour qu'il ou elle dorme, «il faut le ou la laisser pleurer». Ne pas le ou la prendre dans ses bras, sinon il ou elle s'habitue. Et ne vous lâchera plus.

Et s'il n'y avait pas une seule bonne solution qui s'appliquerait à tout le monde indifféremment? Tout dépend du contexte, des enfants, des parents... Selon qu'ils travaillent plus ou moins, la situation peut changer complètement. Pour les parents dont le travail est important, on entend alors ce type de refrain:

«Ah, tu vas déjà le mettre chez la nounou? Tu recommences déjà à travailler...»

Oui, pourquoi? Avoir des enfants, c'est sacrifier sa vie? L'inverse, c'est être une bad mom ou un mauvais père?

Quand Rachida Dati était apparue sur le perron de l’Élysée, talons vertigineux et taille de guêpe, cinq jours seulement après la naissance de sa fille, les commentaires ont plu. Commentaires désobligeants évidemment. Sans être fan du look working girl, on peut dire que l’image est sacrément subversive. Faire bouger les représentations n’est pourtant pas inintéressant. Certes, c’est pour mieux coller à un autre cliché: celui de la femme de tête sexy en toutes circonstances. Mais tout de même, si tel est son choix…

Ne pas prendre en congé maternité ou paternité ne veut pas dire ne pas s'occuper de ses enfants

Si elle ne veut pas prendre de congé maternité, c'est aussi son choix. Certes, le congé maternité est essentiel pour reprendre son souffle, s’occuper du bébé, atterrir. C’est aussi un moment de solitude pour certaines femmes. Ou une expérience d’asservissement domestique. On peut dès lors avoir très envie de retourner au travail. Et le père, quant à lui, est dans une grande période de doute: comment vais-je faire pour assurer quand elle retournera bosser?  

Bien sûr, une fois revenue, il sera encore question de bébé. «Tu le laisses déjà?» Eh bien oui, on peut en avoir envie. Et puis aussi ne pas pouvoir faire autrement: tout le monde n’a pas les moyens de prendre un long congé. Techniquement, la base du congé légal, c’est juste deux mois et demi. Si cela vous choque, militez auprès des députés et arrêtez de faire chier les mères.

Quant aux pères, depuis 2002, ils ont droit à onze jours. Et maintenant qu'ils ont le choix, on leur reprocherait presque de ne pas en profiter. «Mais c'est dommage de ne pas prendre de congé paternité, tu sais hier les pères n'y avaient pas droit.» Ce n'est pas cool de laisser les femmes se débrouiller toutes seules. Mais ne pas prendre en congé paternité ne veut pas dire ne pas s'occuper de ses enfants. Il y a de nombreuses formules: pendant le congé maternité, le père peut prendre le relais le soir et les week-ends. Ou même après, le père n'est pas obligé de partir à 17 heures pour aller chercher ses enfants à l'école pour être sur d'être un «bon» père. Tout ça est discuté en famille (négocié parfois). L'important, c'est que la «charge» ne pèse pas plus sur l'un que sur l'autre. Égalité n'est pas identité.

4.Les «nouveaux pères», figures culpabilisantes

C'est là qu'émerge la figure du «nouveau père». Celui qui est censé faire «tout mieux que tout le monde» justement. Un modèle repoussant ou désirable, sans que personne n’arrive à quantifier la réalité qu’il recouvre.

Voici comment la presse féminine les décrit: ils sont «les premiers aux réunions parents profs [...],  préparent les soupes mieux que personne. Hyperinvestis, ils font tout comme les mamans, quitte à nous donner des complexes. Certains diront papas poules, d’autres préféreront parler de pères qui tiennent enfin leur rôle». Certains «nouveaux pères» décrits par les magazines sont tellement exceptionnels qu'ils consacrent même une journée par semaine à leurs enfants plutôt qu'à leur travail! Fou! Non, plutôt simplement normal.

«Les nouveaux pères, je les applaudis. Mais si j'étais un bébé, je dirais: qui est papa, qui est maman? Il faut qu'il y ait une différence», précise à Grazia le pédopsychiatre Marcel Rufo. Ce qui passerait comme naturel pour certains pères apparaît encore, dans la société, pour quelque chose qui sort de l'ordinaire. Beaucoup de papas du XXIe siècle n'ont aucune envie d'être absents ou de laisser leur compagne s'occuper de tout. Ils ont simplement envie d'un rôle «normal» mais aussi central par rapport aux enfants.

Il n’y a pas un gène qui donne une compétence spécifique pour changer une couche ou donner un petit pot

Ensuite, l'expression date des années 1970 et n'a pas de réelle existence statistique. Depuis, on accuse les «nouveaux pères» de brouiller, sans mauvais jeu de mots, les repères. Cette vision des choses repose finalement sur un schéma vieux comme la différence des sexes: les hommes et les femmes sont complémentaires.

Or il est très facile de balayer d’un revers de la main ces arguments. Il n’y a pas un gène qui donne une compétence spécifique pour changer une couche ou donner un petit pot. Un adulte émancipé, un couple d’adultes a fortiori, peut choisir la répartition des tâches sans l’aide d’un psy… Et même sans vos conseils, à TOUS!

Mais il reste quelque chose d’irréductible: le bien-être de l’enfant. Tant qu’on fera croire aux mères que leur présence spécifique, continue, maximale, proximale est la garantie du bien-être de l’enfant, la place du père sera accessoire. Le problème, c'est  de baliser le rôle parental avec une vision aussi normative que celle qui s’abat sur les femmes.

Pour conclure, l’expérience de la parentalité est donc aussi, et de manière très forte, celle du rappel à la norme. Il est peut-être aussi plus difficile de se détacher de celle-ci quand c’est son enfant qui justifie la règle et qui est censé en bénéficier. Il faut absolument renouveler le discours sur l’égalité et la parentalité, le rendre plus émancipateur pour les deux sexes et s’adresser aux parents comme à des adultes, au risque de continuer à entendre les mêmes conseils foireux pendant encore de nombreux siècles. 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte