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Pourquoi changer la personnalité d'un robot n'est pas pour demain

Tin, le timide robot membre des Metal Men, et Tin Man (l'homme de fer blanc) du «Magicien d'Oz», n'ont pas la même personnalité | JD Hancock via Flickr CC License by

Tin, le timide robot membre des Metal Men, et Tin Man (l'homme de fer blanc) du «Magicien d'Oz», n'ont pas la même personnalité | JD Hancock via Flickr CC License by

Google investit pour que l'on puisse modifier le caractère de son robot humanoïde comme aujourd’hui sa sonnerie de téléphone. Mais, pour se produire, cette révolution doit franchir de sérieux obstacles, tant techniques que psychologiques.

Bientôt, une nouvelle rubrique pourrait apparaître dans les journaux et sur les sites de rencontre. Outre la recherche de la femme ou de l’homme idéal, les individus en quête de compagnie y décriront le robot de leur rêve. Non pas à l’aide de caractéristiques techniques comme ses performances athlétiques ou son autonomie de fonctionnement mais avec des traits de personnalités: amical, autoritaire, tendre, charmeur, blagueur, joueur ou docile... C’est, du moins, ce que Google anticipe clairement avec le brevet qui lui a été délivré le 31 mars 2015 sous le titre «Méthodes et systèmes pour le développement de la personnalité de robots». Originalité: les personnalités seront téléchargeables à partir du Cloud...

Même plus besoin de changer de robot. Il suffira de chercher dans une base de données la personnalité qui vous convient le mieux. Et si elle finit par vous lasser, vous pourrez en télécharger une autre. On pense irrésistiblement à cette expression devenue courante: changer le logiciel d’un parti politique ou d’un individu. Ce qui reste laborieux pour les humains se fera d’un clic avec un robot humanoïde.

Bien entendu, nous sommes dans l’anticipation. Il faudra encore des années, et plus probablement des décennies, pour qu’un robot soit capable d’exprimer une véritable personnalité. Et il faudra aussi que cette personnalité soit suffisamment marquée pour que l’utilisateur puisse avoir envie d’en changer. Néanmoins, les différentes composantes d’un tel robot sont en train de se mettre en place. Et c’est la raison pour laquelle Google avance ses pions. Le défi concerne trois domaines: le corps du robot, son intelligence artificielle et sa relation avec les êtres humains.

1.Le corpsEn passe d'être maîtrisé

Que Google soit à l’origine d’un tel brevet n’est guère surprenant. L’entreprise a clairement promu la robotique au rang d’objectif stratégique majeur. Sur les 176 sociétés qu’elle a déjà rachetées, elle a fait l’acquisition de pas moins de 7 compagnies de robotique au cours de la seule année 2013: Industrial Perception, Redwood Robotics, Meka Robotics, Holomni, Bot & Dolly, Autofuss et Boston Dynamics. Surtout cette dernière! En effet, elle n’est autre que l’une des plus avancées au monde en matière de maîtrise de l’équilibre de robots quadrupèdes destinés en priorité à l’armée mais également aux interventions en milieux hostiles, comme dans la centrale nucléaire de Fukushima, où ils auraient été précieux après l’accident de 2011.

Financée par l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa), Boston Dynamics crée des robots pour le moins impressionnants. Jugez plutôt la qualité du galop de ce chat sauvage qui fait un bruit de mobylette:

 

Pas encore de vraie personnalité, mais quelle mobilité!

Pas encore de véritable personnalité chez ce chat, pas plus que chez Cheetah, champion de la course à pied, ou Spot, le robot tout terrain. Mais quelle mobilité! En atteste cette vidéo, qui rassemble quelques-unes des productions financées par la Darpa:

 

En janvier 2015, la Darpa a aussi présenté la dernière version d’Atlas, un robot humanoïde réalisé pour elle par Boston Dynamics et qui participera à la compétition Darpa Robotics Challenge prévue les 5 et 6 juin 2015 à Pomona, en Californie.

Question aptitudes physiques d’un robot humanoïde, les Japonais ne sont pas en reste. Honda, avec son modèle Asimo, conserve une longueur d’avance en matière de fluidité des mouvements, comme nous avons pu le constater lors de la présentation de la dernière version en juillet 2014 à Bruxelles. Voici ce qu’Asimo a fait alors:

 

À ce stade, on peut considérer que la maîtrise des mouvements d’un robot, qu’il soit humanoïde ou non, est en passe d’être réglée. À l’intérieur de cette enveloppe, quel degré d’«intelligence» peut se loger?

2.L'intelligence artificielleEncore en développement

Aujourd’hui, le robot le plus intelligent disponible sur le marché est sans doute... l’aspirateur style Roomba d’iRobot. Pas question de communiquer avec lui. Ses relations sont strictement limitées à la reconnaissance de la géométrie des pièces de votre logis. On reste à des années-lumière de Real Humans, 100% humains, la série suédoise qui a fait grand bruit lors de sa diffusion sur Arte en 2013 et 2014. Le développement d’une intelligence artificielle capable de compréhension du langage humain et de dialogue avec nous semble en retard sur celui des aptitudes physiques des robots.

Nous avons pu en faire l’expérience lors de la préparation d’une émission de Science publique, sur France Culture, sur le thème «Les robots arrivent: comment allons-nous vivre ensemble?». À la table ronde qui a été enregistrée le 14 février 2015 lors du Forum «L’année vue par les sciences» à la Sorbonne était invité... Romeo, le robot humanoïde développé par l’entreprise Aldebaran Robotics.

Grâce à Rodolphe Gélin, directeur de la recherche, et Alexandre Mazel, architecte comportement de Romeo, la participation du robot a été préparée. Pour cela, il n’était pas question de laisser Romeo répondre seul aux questions. Il n’était simplement pas encore en mesure de dialoguer avec des êtres humains. La faute à une intelligence artificielle encore en développement. Le projet, qui a commencé en 2009, vise à fournir à terme un robot capable d’assister une personne âgée ou handicapée à domicile. Son module «interaction cognitive» jouera donc un rôle essentiel.

Aujourd'hui, le robot le plus intelligent est... un aspirateur

En attendant, nous n’avons pu éviter de faire appel à une télécommande de Romeo. En coulisse, Alexandre Mazel écrivait les réponses en direct ou bien choisissaient celles qui avait été préenregistrées lors d’une séance d’entraînement.

Cette vidéo montre le making-of de la table ronde:

 

Un robot intelligent n’est donc pas pour demain. Si certains doutent même qu’il puisse exister un jour, d’autres, comme Bill Gates et surtout le physicien Stephan Hawking, alertent sur le risque d’une intelligence artificielle échappant au contrôle de l’être humain. Pour eux, il est juste temps de se pencher sur le problème et de commencer à imaginer une société dans laquelle les robots deviennent des acteurs.

Le dépassement de l’intelligence humaine par celle des robots est daté par le futurologue et expert de Google Ray Kurzweil: 2029. Pour l’informaticien Bill Hibbard, cela se passera au cours du XXIe siècle, sans plus de précision, alors que l’un de ses collègues de l’Université de New York, lui, ne voit rien venir. Pour lui, les robots sont à des années-lumière d’atteindre les capacités d’un enfant de 7 ans. Les projections, dans ce domaine, ressemblent aux promesses qui n’engagent que ceux qui les croient.

3.La relation avec les humainsBlocage

Si, donc, le robot intelligent n’est pas pour demain et que nous avons encore du temps pour nous préparer à son arrivée, c’est plutôt une bonne nouvelle en ce qui concerne une autre capacité essentielle des robots: la communication avec les humains. Tel était de sujet de la table ronde de la Sorbonne à laquelle participaient, outre Romeo, un roboticien, Jean-Paul Laumond, une anthropologue, Daniela Cerqui, et un sociologue, Gérard Dubey.

Si des interférences avec les ondes des micros sans fil ont limité les prises de paroles du robot, le débat s’est rapidement déplacé sur un autre terrain, qui souligne la position actuelle d’une part importante de la société. Les réactions de Daniela Cerqui tout comme celles de Gérard Dubey ainsi que la plupart des interventions du public ont montré que la question n’est pas encore de savoir comment communiquer avec les robots mais plutôt de se demander pourquoi nous aurions besoin de tels nouveaux-venus. Voici ce qui s’est produit à la Sorbonne:

 

Intrusion insupportable au sein de la communauté des humains

L’éventualité d’une interaction entre les humains et les robots, voire de la possibilité d’une relation entre eux, provoque un rejet violent chez certaines personnes. Cette réaction semble motivée par le sentiment d’une intrusion insupportable au sein de la communauté des humains. En effet, le robot révèle souvent une imperfection de la société. Pourquoi donner à un robot la mission d’aider une personne âgée ou handicapée à continuer à habiter chez elle alors qu’un humain peut très bien assurer cette fonction?  

Il n’est plus possible, dans ce cas, d’alléguer les tâches trop pénibles pour les ouvriers, comme dans les usines. Et ce n’est même plus la création de chômage qui est stigmatisée. Le rejet est motivé par l’image de notre société que nous renvoie le recours au robot. Romeo, soudain, devient le symbole palpable, sinon vivant, de notre échec. Nous voilà devenus si incapables de nous occuper des personnes qui ont besoin d’aide que nous faisons appel à... des machines! Intolérable!

Nous voilà bien loin de nous pencher sur le perfectionnement d’une personnalité du robot domestique. Bien loin de nous amuser à télécharger un nouveau caractère comme nous le faisons avec une sonnerie de téléphone mobile. La symbolique du robot introduit dans le milieu familial se heurte à des obstacles bien plus profonds. Ni l’habileté physique du robot ni son intelligence artificielle supérieure ne suffiront pour établir le dialogue. Le débat à la Sorbonne l’a démontré de façon claire. Une part non négligeable de la société n’est pas prête, psychologiquement, à accepter la présence d’un robot.

Romeo devra donc faire de gros efforts de séduction, avant même de parfaire sa personnalité.

Cet article est publié dans le cadre d'un dossier innovation en partenariat avec le prix EDF Pulse.

 

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