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Le «pastorisme», cette religion des snobs récupérée par les profanes

Le 10 avril 2013, Javier Pastore avait failli offrir la qualification au PSG en quarts de finale de la Ligue des champions. REUTERS/Albert Gea.

Le 10 avril 2013, Javier Pastore avait failli offrir la qualification au PSG en quarts de finale de la Ligue des champions. REUTERS/Albert Gea.

Depuis son arrivée au PSG, Javier Pastore a clivé la planète football. Mais après les critiques, l'éternel incompris argentin fait presque l'unanimité. Comment a-t-il fait? Peut être a-t-il, un peu, vendu son âme au diable. Explications avec ses fidèles.

Faire l'unanimité est-il vraiment une bonne nouvelle? Tels Moïse et les Hébreux, les défenseurs de Javier Pastore furent longtemps bien seuls à marcher dans le désert médiatique, tressant des louanges à leur héros comme s'ils avaient été maraboutés à coups de vidéos YouTube. Jusqu'ici, les pontes du commentaire sportif criaient à l'arnaque du siècle, compte tenu du prix d'acquisition de la pépite: 42 millions d'euros, tout de même.

Mais depuis le début de la saison, le vent a tourné. Pastore est devenu «constant»: il a retrouvé confiance en lui, il s'arrache pour récupérer les ballons... On l'a même vu défendre et exercer un pressing sur les joueurs adverses! Bref, il a vendu son âme au système, lui qui se contentait de trottiner nonchalamment en baladant sa maigre carcasse sur les terrains. Ce mardi 21 avril, il devrait retrouver celui du Camp Nou où il y a deux ans, il avait failli (un but et une énorme occasion ratée) offrir la qualification au PSG, déjà au stade des quarts de finale.

Cette année, le numéro 10 argentin du PSG s'est donc trouvé, subitement, de nouveaux grand prêtres. «C'est un peu chiant d'ailleurs, parce qu'aimer Pastore est presque devenu banal, ça a perdu de son charme», regrette Mathieu Faure, journaliste à SoFoot, converti au pastorisme depuis les origines. «Mais tu restes droit dans tes pompes, même si t'as l'impression que les gens te le volent un peu. Toi, tu disais que c'était un génie quand il était nul contre Brest, par exemple. Ce qui te plaisait, c'est qu'il divisait. Mais c'est pas une surprise qu'il soit bon.»

Les premières années, les fidèles de ce culte footballistique eurent donc le tort d'avoir raison trop tôt. Comme Galilée ou Giordano Bruno, ils se limitaient à exprimer des évidences pour se prendre en retour des pelles de sarcasmes. «Ça me fait carrément chier que Pastore soit adulé par tous aujourd'hui», confesse Antoine Nachim, étudiant à Londres de 22 ans, qui a commis le compte Twitter @Pastorisme à la gloire de son idole. «C'est énervant parce qu'on l'aime et là, y'a un côté hipster de Pastore. On a envie qu'il soit rien que pour nous, même si c'est bon signe pour le football: ça veut dire que les gens découvrent enfin que c'est un excellent joueur. Mais la métamorphose de Javier, c'est débile. Il a toujours été un artiste.»

Les snobs contre les «footix»

Alors, snobs, les «pastoristes»? «Non, pas vraiment. C'est juste rigolo de voir les vestes se retourner. Mais c'est vrai qu'en ça, oui, y'a peut être un peu de snobisme», reconnaît Antoine Nachim, qui a toujours défendu Javier face à la meute. «Aimer Pastore n'est pas un snobisme, ça sous-entend qu'on le fait exprès. Or, pour moi, ça n'est pas une posture», contredit François Pinet, journaliste à i-Télé, dont l'épiphanie a lieu en 2011, quand il le vit se dandiner au Parc à son arrivée au PSG, par l'entremise de l'ancien directeur sportif Leonardo. «Ses deux premiers mois ont été superbes», continue le journaliste, qui comprend qu'on puisse venir au Parc «uniquement» pour lui:

«Quand je l'ai vu marquer contre Lyon, j'ai eu un flash. Un vrai coup de coeur. Pour te dire, parfois, je le fixe pendant le match, même s'il n'a pas le ballon. Il aime le beau geste, il est élégant, il s'amuse. Il ne ne contente pas du "plat du pied, sécurité". En Ligue 1, on était pas habitué à ça, franchement: les joueurs ont plutôt tendance à aller à l'essentiel.»

Mais l'essentiel, justement, c'est que propose Pastore sur un terrain. Javier est un bras d'honneur au football moderne, l'anti-Ronaldo, qui se flatte de faire 3.000 abdos par jour, quand Pastore fait à peine semblant de revenir défendre. «Je dis parfois que si on n'aime pas Pastore, on ne peut pas vraiment aimer le football», provoque François Pinet, qui a mis sa plume au service de la cause en écrivant une «Lettre à Javier Pastore». «C'est comme ceux qui disent qui n'aiment pas l'art contemporain. Il faut s'y mettre, c'est tout», résume Antoine Nachim.

REUTERS/Eric Gaillard

Contrairement aux joueurs qui trustent le Ballon d'Or, Pastore n'est pas une machine à enquiller 50 buts par saison (ou même seulement 30 les mauvaises). Ses mouvements et ses courses sont difficilement analysables grâce à des palettes 3D. Quant à ses stats, elles sont loin d'être incroyables, si l'on se contente de compiler les buts et les passes décisives. Cette saison, il a joué 28 matchs, dont 25 titularisations, pour cinq buts et six passes décisives, dont un doublé le week-end dernier à Nice. Sur 31 tirs, il en a cadré seulement une petite moitié (14). L'an dernier, en 29 matchs, il n'avait inscrit qu'un but et délivré trois passes décisives.

Mais est-ce vraiment l'important? «Ce que j'aime chez Pastore, c'est que ça n'est pas un robot», poursuit François Pinet. «Y'a une forme de romantisme dans son jeu, un peu à l'ancienne. Pastore est le meilleur avant-dernier passeur du monde. Il fait la passe qui fait la différence.» Antoine Nachim confirme: «Les stats, c'est un football que je n'aime pas. On fantasme sur les kilomètres de Matuidi et à la fin, on se retrouve avec des analyses qui ne tiennent pas debout. Le foot n'est pas une science. Ce qui est beau, c'est la poésie de Javier. Il est beau, tout simplement.» Il faut aussi s'imaginer les stats de Pastore avec d'autres attaquants que Cavani et Lavezzi, qui vendangent en moyenne trois occasions par match.

«Il a un côté surprenant, dans l'esprit Olive et Tom: il te rappelle tes rêves de môme. Toi, tu roupilles devant ton match et d'un coup, il te sort un éclair de génie qui te fait tomber de ta chaise», raconte Mathieu Faure, qui régale sur Twitter. «Pastore excelle dans la grâce et la poésie, donc ce qu'il fait n'est pas quantifiable. Il a ce que Dimitri Payet n'aura jamais: c'est un numéro 10 argentin. Un mec qui utilise encore l'extérieur du pied et qui fait fantasmer les gens. Le type de joueur qui est devenu obsolète dans le football moderne et à qui on doit dire: "Tiens, je te donne les clés, tu fais ce que tu veux sur le terrain".» Quand Cristiano Ronaldo, la machine à scorer, banalise l'extraordinaire, bat tous les records et donne l'image d'un animal froid, Pastore redonne au football un visage humain. Il doute, traverse des trous d'air. «Pastore rend les choses banales extraordinaires», conclut Mathieu Faure.  

Génie incompris et concurrence avec Zlatan

Ce qui est beau, c'est la poésie de Javier.
Il est beau, tout simplement.

Antoine Nachim, animateur du compte Twitter @pastorisme

S'il ne fallait qu'une seule preuve pour démontrer que les «pastoristes» sont les adeptes d'une secte, ce sont les mots qu'ils utilisent et répètent à l'envie, malgré les moqueries et quolibets qu'ils ont essuyé sans broncher: «classe», «poésie», «romantisme». Un langage fleuri qui détonne. On se dit qu'avec une telle prestance, une conduite de balle à se damner, le buste haut et la tête toujours levée, Pastore n'a pas pu rester aussi longtemps incompris. Est-ce le propre des génies? «Pourquoi Verratti est le chouchou du Parc, par exemple? Il est constant. Mais il a aussi eu des papas de substitution», éclaire Mathieu Faure. «Pastore, lui, n'en a pas eu. Il a eu Ibra. Ils se sont bouffés le même hot-dog pendant deux ans. Ce qui est fort, c'est que Pastore a réussi là où il n'y avait pas de poste. Il a mis Laurent Blanc dans la merde.»

«La posture anti-Pastore est née d'une incompréhension», croit savoir François Pinet. «On attendait qu'il termine la saison avec 20 passes décisives. Mais avec Zlatan, c'était impossible. Ils se marchaient dessus.» Ancien abonné, Mathieu Faure avance aussi l'explication du public, qui a bien changé depuis le plan Leproux de 2010, dont l'objectif était d'éradiquer la violence du Parc des Princes mais qui a jeté le bébé avec l'eau du bain:

«Aujourd'hui, une partie du Parc paie pour voir un spectacle, alors il siffle comme un débile, même quand son équipe gagne. Et puis, Pastore est clivant parce qu'on est en France, qu'il joue au PSG, qu'il vaut cher et que les boss de Paris, ce sont des Arabes et qu'ils sont riches.»

Première star: un statut trop lourd à porter

Première «star» de l'ère qatarie, Pastore a subi le prix de son transfert et l'a porté comme Jésus portait sa croix: 42 millions d'euros. C'était beaucoup trop, surtout pour un joueur qui n'avait pas encore prouvé grand chose en Italie, du côté de Palerme. Mais à l'époque, le fair-play financier n'existe pas. Et le rêve parisien n'est pas encore assez grand: il faut donc gonfler la voilure. «Ce qui compte en réalité, ça n'est pas le montant du transfert mais le salaire du joueur», rappelle Antoine Nachim. «Pastore gagne beaucoup moins qu'Ibra, qui émarge quand même à 14 millions par an et qui, au final, a coûté beaucoup plus cher.» Pendant des mois, il s'est aussi cherché sans jamais vraiment se trouver, comme le prouvent ses expérimentations capillaires, qu'il cachait à coups de bonnets ridicules.

Mais plus les «pastoristes» défendaient leur pépite, plus les critiques pleuvaient. Un dialogue de sourds s'est installé, teinté d'ironie et d'une bonne dose de mauvaise foi. C'était aussi une façon, disent ses contradicteurs, de l'encourager à s'améliorer. Pastore était définitivement trop doué pour être confiné aux seconds rôles: «Je n'ai jamais douté qu'il puisse s'imposer. J'ai pu être frustré parfois de le voir en difficulté, mais j'étais convaincu qu'il avait trop de talent pour ne pas y arriver», expliquait ainsi récemment Jérôme Rothen, ancien joueur du PSG reconverti en consultant sur la chaîne BeIn Sports. «Il sent le jeu, il a un vrai feeling, de vraies intuitions.»

«En fait, on l'a détesté à cause de FIFA 15», se convainc Antoine Nachim. « Dans cette logique, Lucas est le meilleur joueur du monde parce qu'il court vite et fait des passements de jambe. Ou Lavezzi parce qu'il se bat, alors qu'il n'en marque pas une.» Pastore, lui, ne met pas d'intensité. Il rate parce qu'il essaie. Talonnades, extérieurs du pied, contrôles orientés sont ses joyaux. Son travail, il le fait à la fois dans l'ombre et dans la lumière. S'il n'y a pas d'appels, il ne peut pas briller. C'est un «catalyseur», estime Antoine Nachim, «un type qui ne crée pas à partir de rien comme Zidane ou Pirlo, mais plutôt un joueur qui multiplie l'occasion».

L'anti-star, le joueur «normal» et le mythe du numéro 10

Sans jamais assumer son statut de «star», Pastore a toujours encaissé les critiques. Quand des joueurs français comme Ménez, Sakho, Gameiro et Chantôme sont partis parce qu'ils en avaient marre d'essuyer le banc de touche, Pastore s'est contenté le cirer en attendant son heure. Sans jamais l'ouvrir. Mieux, au lieu de faire sa diva, il est resté «normal»: on ne pouvait donc que le haïr. «Il joue pour les autres et n'est jamais égoïste», rappelle François Pinet. On le comparerait presque à un enfant qui a fait son apprentissage, sinon sa crise d'adolescence. «Plein de joueurs devraient s'inspirer de lui», défend Mathieu Faure. «Il a prouvé aux autres que ça n'est pas parce que t'es à la cave pendant des mois que tu dois y rester tout le temps.»

Pour moi,
le meilleur joueur
au monde
est Javier Pastore.

Eric Cantona

Avec ses grands compas et son mètre 87, Pastore ressemble à ces joueurs de Saint-Etienne des années 70, au profil longiligne, qui donnent l'impression de s'envoler aux premières bourrasques. Il n'a pas de coffre, pas de puissance, uniquement du style. C'est ce qui fait son charme. Il renvoie à cette époque où le numéro 10 était un mythe.

«En Espagne, on dit souvent: "Dis-moi quel 10 tu as et je te dirai comment joue ton équipe"», expliquait Michel, ancien meneur de jeu du Real à l'époque de la mythique «Quinta del Buitre», dans les colonnes de So Foot en 2014. «Cela veut dire beaucoup de choses. Cela veut surtout dire que la victoire, seule, ne vaut rien, s’il n’y a pas la manière. Et ceux qui se chargent de la manière et de mettre le sceau "qualité", ce sont les 10.»

Mais cette époque est révolue, ou n'a jamais existé en France. Rien de plus normal à ce que ce soit un joueur mythique des années 90 qui ait béni Pastore récemment. Dans l'Équipe, Éric Cantona a prononcé les mots parfaits pour relancer la polémique et énerver les deux camps:

«Pour moi, le meilleur joueur au monde est Javier Pastore. J'ai regardé deux matches du PSG juste pour le voir jouer. Faire des passes. Il possède quelque chose de spécial. Le football est un jeu interactif et Pastore fait des trucs qui vous surprennent toujours. Pas de buts spéciaux, non, mais des passes fantastiques. Il est je joueur le plus créatif au monde.»

C'est tout juste si, à la fin de l'interview, il n'a pas proposé de signer un mot des parents pour que Javier soit autorisé à quitter l'école plus tôt après la fin des cours. C'est qu'il a un match important à jouer, ce soir contre Barcelone.

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