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Et si la Grèce sortait de l’euro «par accident»?

Yanis Varoufakis, le 3 avril 2015 à Athènes, avec son casque de moto. REUTERS/Alkis Konstantinidis

Yanis Varoufakis, le 3 avril 2015 à Athènes, avec son casque de moto. REUTERS/Alkis Konstantinidis

La Grexit, ou sortie de la Grèce de la zone euro, est toujours d’actualité. Mais la question se pose en des termes nouveaux: la Grèce pourrait y être contrainte à la suite d’une défaillance, à force d'avoir trop tardé à se mettre d’accord avec ses créanciers.

Le 24 avril, l’Eurogroupe doit se réunir à Riga, en Lettonie, pour déterminer si les réformes annoncées par la Grèce sont jugées suffisamment crédibles pour permettre un déblocage des 7,2 milliards d’euros qu’elle doit encore recevoir au titre du second programme d’aide lancé en 2012. Jusqu’à ces derniers jours, cette réunion était présentée comme celle de la dernière chance, la Grèce ayant impérativement besoin d’un accord et d’un déblocage des fonds pour faire face à ses échéances. Mais, de plus en plus, il semble probable qu’un accord n’interviendra en fait que le 11 mai, date de la rencontre suivante de l’Eurogroupe.

Jeu dangereux

Comme d’habitude, c’est le ministre allemand des Finances qui a commencé à semer le doute. Tout en se disant confiant dans le fait que la Grèce ne sortirait pas de la zone euro, Wolfgang Schaüble a affirmé le 15 avril que, pour le moment, il n’y avait pas de solution, ajoutant:

«Je ne crois pas que nous aurons une solution la semaine prochaine.»

C’est aussi, de façon plus nuancée, l’opinion de Pierre Moscovici qui, tout en démentant l’idée d’un plan B de préparation de sortie de la Grèce de l’euro, semble estimer que le problème ne sera pas réglé à Riga. Mais, souligne le commissaire européen, «il est absolument indispensable que des progrès solides soient enregistrés» lors de cette réunion.

A propos des négociations en cours, Wolfgang Schaüble a employé le terme de «poker». Et c’est bien de cela qu’il s’agit, avec tous les risques que cela comporte. 

Comme les dirigeants grecs continuent de répéter qu’ils veulent que leur pays reste dans la zone euro, leurs partenaires européens se persuadent qu’ils finiront par rentrer dans le rang et se plier à leurs exigences. De leur côté, Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances grecs, convaincus que les autres pays européens voudront à tout prix éviter une nouvelle crise de la zone euro, jouent la montre en espérant obtenir in intremis un maximum de concessions.

Du Grexit au Grexident

Chaque camp a de bonnes raisons de vouloir ainsi pousser l’autre jusque dans ses ultimes retranchements en misant sur le fait que la sagesse finira par prévaloir. Il n’en demeure pas moins que ce jeu est extrêmement dangereux. 

Comme dans ces courses stupides où deux voitures roulent en parallèle vers le précipice, chaque conducteur espérant que l’autre freinera avant lui, on ne peut exclure une issue fatale. 

C’est à cela que pense l’économiste américain Nouriel Roubini lorsqu’il formule l’hypothèse d’un «accident involontaire», un «Grexident», «si aucun accord sur le financement du pays n’est atteint au cours des prochaines semaines».

Jusqu’à quelle date les membres de l’ex-troïka (BCE, Commission européenne et FMI) et la Grèce pourront-ils poursuivre ce jeu? Il est très difficile de le savoir avec précision.  Une seule certitude: le gouvernement grec doit avoir remboursé près d’un milliard d’euros au FMI le 12 mai, et il doit dans le même temps payer ses fonctionnaires en activité et à la  retraite, faire face aux intérêts de sa dette et au remboursement de bons du Trésor.

Christine Lagarde, commentant des rumeurs d’une demande de report des échéances, a fait clairement savoir, lors des réunions monétaires  qui se sont tenues du 17 au 19 avril à Washington, qu’il était hors de question d’accorder un traitement privilégié à la Grèce. Alexis Tsipras s’est rendu à Moscou, où il a été bien accueilli; il est question de d’investissements russes dans le secteur de l’énergie, mais pas d’aide financière.

Yanis Varoufakis a profité de son séjour à Washington pour avoir un bref tête-à-tête avec Barack Obama, mais il ne semble pas avoir obtenu autre chose qu’une écoute attentive et un encouragement à faire des réformes; Jack Lew, secrétaire américain au Trésor, tout en souhaitant pour la stabilité de l’Europe et de l’économie mondiale dans son ensemble que les deux parties arrivent à un accord, a surtout insisté publiquement sur le fait que la Grèce devait rapidement s’engager sur un programme plus détaillé de réformes.

Les milieux financiers s’inquiètent

Jusqu’à  ces derniers jours, l’hypothèse d’un Grexit ou d’un Grexident n’a pas semblé très redoutée. Mais le recul des marchés boursiers européens le 17 avril montre que ce calme pourrait ne pas durer. Il est vrai que la Bourse a tellement monté ces derniers mois du fait de l’action de la BCE que ces inquiétudes concernant la Grèce peuvent être simplement considérées comme un bon prétexte pour faire une pause. Mais c’est tout de même un indice de la montée des tensions. On peut en avoir une autre preuve dans les rumeurs qui circulent sur les moyens que la Grèce pourrait employer pour faire face à une situation difficile.

Il est temps d’admettre que le gouvernement grec a changé et que celui d'Alexis Tsipras doit pouvoir mener une politique qui n’est pas celle de son prédécesseur conservateur

 

Une solution pourrait être d’utiliser les réserves des entreprises publiques. Selon les estimations qui circulent, environ 2 milliards d’euros pourraient être ainsi mobilisés (si ce n’est pas déjà fait en partie).

Mais on commence aussi à entendre des rumeurs troublantes sur la possibilité pour la Grèce d’émettre des IOU (pour I owe you, je vous dois), comme cela avait été fait en Argentine au début des années 2000. Pour payer ses fonctionnaires, le gouvernement émettrait ces bons qui vaudraient reconnaissance de dette et pourraient être utilisés en réduction des impôts à venir.

La BCE a démenti avoir envisagé un scénario de ce genre et le plaisir avec lequel la presse de droite grecque évoque le recours à tels exercices de haute voltige doit inciter à la prudence sur la réalité de tels projets. Mais c’est bien le signe que l’on entre dans une zone dangereuse.

La tension va encore monter

Le 20 avril, le groupe de Bruxelles, composé de fonctionnaires de l’ex-troïka et de représentants de la Grèce a repris ses travaux. Il n’est pas sûr que ceux-ci puissent avancer suffisamment avant la réunion de Riga. Il est temps en tout cas pour la Grèce de préciser les mesures qu’elle compte prendre et leur impact budgétaire, quitte à déplaire à la frange la plus à gauche du parti Syriza.

Il est temps aussi pour ses partenaires d’admettre que le gouvernement grec a changé et que celui d'Alexis Tsipras doit pouvoir mener une politique qui n’est pas celle de son prédécesseur conservateur. Pour paraphraser une formule de Yanis Varoufakis, on ne voit pas encore très bien où se situera pour la Grèce et ses partenaires le curseur entre le compromis et la compromission, mais il faut trouver très vite ce point.

Certes, parier sur la raison des négociateurs n’est peut-être pas très raisonnable. Les propos équilibrés tenus par Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, pourtant peu suspect de sympathie envers la gauche radicale, laissent penser qu’un accord reste possible. Mais, d’ici là, la tension risque de monter encore.

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