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Cette gauche qui attend le retour de la droite

Et si, pour la gauche, mieux valait une victoire de la droite en 2017? | Frédéric BISSON via Flickr CC License by

Et si, pour la gauche, mieux valait une victoire de la droite en 2017? | Frédéric BISSON via Flickr CC License by

Certains militants et sympathisants de gauche voient d'un bon œil une victoire de la droite en 2017. Cela aurait le mérite de rendre plus lisible le paysage politique.

C’est indicible –aussi, bien peu l’expriment ouvertement, en dehors de militants sans responsabilités, de sympathisants, d’électeurs ou d’abstentionnistes qui n’engagent qu’eux-mêmes, mais leurs conclusions d’après-départementales, pour retenues qu’elles soient, sont propres à décourager un peu plus un camp socialiste déjà mal en point: et si, à tout prendre, d’un point de vue de gauche, mieux valait, en 2017, une victoire de la droite?

Bien évidemment, pas du point de vue de toute la gauche; pas du  gouvernement, bien sûr, ni de la majorité du PS, qui tentent désormais de déjouer, par des recherches d’alliances pour l’instant introuvables, les sombres pronostics qui donnent les socialistes exclus, comme en 2002, du second tour de la prochaine élection présidentielle. Mais d’une certaine mouvance. Des rêveurs et des plus radicaux, des défenseurs du «maximalisme» –tout ou rien– et des tenants de l’idéalisme. Des plus jeunes, souvent, autour des universités des grandes villes, ou des vieux «compagnons de route» des banlieues ouvrières, rescapés de toutes les déceptions militantes. On les trouve un peu partout: parmi les écolos, à l’extrême gauche ou à la marge d’un Front de gauche lui-même assez désorienté. Ou encore dans les mille et une façons d’être anarchiste en France. Aussi parmi ceux –il s’en trouve– qui, de sensibilité de gauche, ne votent jamais, par principe.

«Gouverner, c’est décevoir», notait, en 2012, l’historien Michel Winock. Alors, disons que ceux-là se sont résolument placés dans la catégorie des déçus. Non du seul quinquennat de François Hollande. Ce serait trop simple. Sur la distance. Après trois expériences contemporaines, Mitterrand-Jospin-Hollande, la preuve est faite, à leurs yeux, que la gauche, celle qu’ils portent au cœur, n’est jamais capable de résister aux compromis et compromissions que suppose l’accession au pouvoir. Elle perd son âme à la gestion des affaires, et de décennie en décennie, a cédé de plus en plus de terrain devant les évolutions du libéralisme économique, du cynisme européen et de l’emprise de l’argent.

Cousinage idéologique

C’est surtout vrai pour les militants ou individus isolés qui, dans la galaxie des valeurs progressistes, se sont choisi un sujet d’engagement privilégié, à façon, et qui en ont fait leur baromètre personnel: les immigrés sans papiers, le sort des détenus dans les prisons du pays ou la jeunesse des cités. La laïcité, les demandeurs d’asile ou le soutien à la Palestine. Sur de tels chapitres, demandent-ils, à quoi bon un président socialiste, si de socialiste son quinquennat n’a plus que le nom? La présence des Roms sur le territoire national est à peine mieux tolérée par l’État que sous le mandat précédent, le nombre de bénéficiaires du droit d’asile est en constante diminution et les conditions de détention dans les prisons sont toujours critiquées, etc.

La perspective d’un retour de la droite est promesse de bagarres à venir, de celles qui rendent une meilleure image de soi

Pour ceux-là, on est d’abord de gauche dans la rue, pour la défense des droits et des libertés, soudés dans un même élan contre un État par nature sourd aux injustices. Or, il est malaisé de protester contre les oublis ou les refus d’un gouvernement auquel on est soi-même culturellement rattaché –même de fort loin. Certains ont éprouvé un sentiment mélangé, à la fois d’envie à voir l’éclat des manifestations parisiennes de l’opposition, en 2012 et 2013, contre «le mariage pour tous», et de dépit à savoir l’adversaire de classe occuper indûment l’espace historique de l’expression populaire, et ces drapeaux roses et bleus remplacer la mémoire collective du noir et du rouge.

Les mouvements sociaux, des intermittents du spectacle au «mal-logement», en passant par les liquidations d’entreprises, demeurent sans effet, comme amortis depuis deux ans par le cousinage idéologique même des interlocuteurs en présence, le pouvoir et la rue. La grève du RER à l’été 2014 a, de ce point de vue, constitué un sommet d’incongruité, avec des «partenaires sociaux» officiellement du même camp devant des usagers-citoyens écœurés, qui ignorent toujours quels bénéfices ont bien pu en être tirés. Idem pour la grève de Radio-France ce printemps: sous une tutelle UMP, les causes du  conflit auraient sans doute été plus lisibles, dans une radio qui passe pour compter surtout des auditeurs de gauche. Exemple plus récent encore: si elle avait été présentée par un gouvernement de droite, la loi sur le renseignement, que la rue a brièvement jugée «liberticide», aurait sûrement rencontré une plus vive opposition.

Depuis 2012, les groupes les plus résolus, les associations les plus offensives éprouvent des difficultés à promouvoir leurs mécontentements. Il se trouve toujours des médiateurs spontanés pour leur recommander la raison et le raisonnable. Prétendre dénoncer le ministère de l’Intérieur pour son attitude, par exemple, à l’égard des Roms et des immigrés de Calais? Mission difficile, dès lors qu’elle est dirigée par un socialiste qui, à la télévision ou à la tribune de l’Assemblée nationale, aura beau jeu d’assurer que les uns et les autres sont mieux traités que sous le quinquennat précédent, et que lui-même appartient au camp de ceux qui les ont toujours défendus.

Qu’il soit de droite ou de gauche, l’État, désormais, ne cille plus sur ces sujets, à quelques nuances près –à gauche, on assure encore de sa compassion. Les mêmes qui manifestent leur soutien aux Roms ou aux exilés de Calais s’entendent en outre reprocher de «faire le jeu du Front National» en ramenant le sort de leurs protégés dans l’actualité et de raviver les intolérances nationales sur l’immigration.

Complexe du pouvoir

Dès lors, à quoi bon avoir la gauche avec soi, s’interrogent certains militants associatifs, si cela ne change rien? Autant avoir à faire à la droite, et plutôt celle de Nicolas Sarkozy, dont on garde confusément une certaine nostalgie, pour son goût des confrontations directes, et dont les positions anti-immigrés sont clairement affichées. Au moins les désaccords seront-ils plus francs.

De tels songes, évidemment mortifères, s’avouent un peu plus depuis l’échec des départementales, à mesure qu’augmente la probabilité, d’un scrutin à l’autre et faute d’un succès social du gouvernement, d’une élimination de la gauche au tour final de 2017. Si le score du PS, ce quart restant de l’électorat, accable les socialistes, il déculpabiliserait plutôt ceux qui agitent de telles pensées paradoxales. Curieusement, la perspective d’un retour de la droite, surtout dans un contexte identitaire tendu, leur rendrait plutôt le moral, car elle est promesse de bagarres à venir, de celles qui rendent une meilleure image de soi.

Toute une partie de la gauche ne s’est jamais débarrassée du complexe du pouvoir. C’était vrai pour les communistes, sous Léon Blum. Cela le reste aujourd’hui, même si le camp des révolutionnaires et des «gauchistes», rivaux, rarement alliés, des républicains et des socialistes, s’est singulièrement rétréci en près d’un siècle.

La droite gouverne, la gauche s'oppose

L’histoire et la culture du mouvement émancipateur ont forgé une idée fausse qui a la vie dure: la droite gouverne, la gauche s’oppose. À la première, l’ordre et l’argent. À la seconde, la protestation et la solidarité. Comme si, en écho, par exemple, à la bourgeoisie française de 1981, stupéfaite de l’entrée de François Mitterrand à l’Élysée, le pouvoir des conservateurs était de droit divin. Qu’il le demeure encore dans certains esprits. Contrairement à MM. Hollande, Valls et Macron, qui combattent cette fatalité sur un mode désormais social-libéral, il reste des militants, des électeurs ou des abstentionnistes, pour s’en convaincre.

Aspiration du vide



 

Déclaration de Jean-Luc Mélenchon à l’issue du second tour des départementales

Quand elle est organisée, la gauche de la gauche, que le PS va une nouvelle fois tenter de se concilier, n’est d’ailleurs pas elle-même totalement délivrée du vieux dilemme historique. Depuis 2012, bien plus que sous les gouvernements de Lionel Jospin, à la fin des années 1990, la fraction la plus libertaire des écologistes, sous le nom aujourd’hui d’Europe-Écologie-les-Verts (EELV) et autour de Cécile Duflot, oscille entre une participation à l’exercice gouvernemental et le dédain hautain de celui-ci. Quant au Front de gauche, il paraît épuiser, par l’émiettement de ses scores électoraux, son songe d’«une majorité alternative».

Quelle majorité progressiste serait-elle possible quand celle dont le président de la République disposait à son arrivée, en 2012, s’effiloche elle-même dangereusement sans que le Front de gauche ne bénéficie d’aucun transfert? Et ce, contrairement au Front national, qui ne cesse d’engranger les «anciennes» voix  de gauche?

Celle-ci subit de plus en plus la tentation de l’aspiration du vide. Même le PS, malmené par ses «frondeurs» et qui donne avec eux au pays, par trop de querelles, l’impression de ne pas tenir tant que ça à l’exercice du pouvoir. Plus encore à «la gauche de la gauche», où s’entendent désormais nettement, même sans être encore avoués, les chants des sirènes de l’échec.

Les chances d’une conciliation possible entre chapelles, même de circonstance, sont de plus en plus minces, à mesure que le quinquennat découvre ses penchants socio-libéraux, mais toutes ne déplorent pas aussi intensément cet état de fait. À peu près aucun projet de loi du champ économique n’a vraiment trouvé grâce aux yeux des mandataires des 12-15% de suffrages qui manqueraient aujourd’hui à un candidat de gauche pour concourir au second tour d’une élection présidentielle. EELV et le Front de gauche se sont encore parfois prononcés pour le soutien à un socialiste, le 29 mars, lors du second tour des départementales. Mais du bout des lèvres; sans même, la plupart du temps, le désigner nommément; simplement en appelant leurs sympathisants à «faire barrage au Front national» ou à la droite. Les scrutins passant, le froid s’installe durablement.

«Majorité alternative»

Les mêmes pourraient encore aller plus loin, et certains, aussi bien chez les Verts que chez les communistes et leurs alliés, ont mis l’hypothèse à l’étude. Il suffirait aux deux partis –voire à l’un ou à l’autre–, de prétendre présenter leurs propres candidats en 2017, ce qui est légitime dans un système démocratique, pour priver la gauche du second tour. Depuis la montée du Front national et l’influence d’un tripartisme électoral, l’union la plus large est devenue une nécessité vitale.

D’où l’émergence d’idées machiavéliques, derrière le souci apparent de la situation politique. Le Parti socialiste ne survivrait pas à la répétition du traumatisme de 2002. Dès lors, les sociaux-libéraux, façon Manuel Valls, iraient fatalement vers le centre et les organisations plus à gauche se retrouveraient en situation de proposer aux socialistes restants, plus orthodoxes, la perspective de leur «majorité alternative».

Tel est le projet encore flou, l’idée folle mais tentante, que certains experts, même à l’Élysée, pourraient assez vite prêter au communiste Pierre Laurent, à Jean-Luc Mélenchon, même à Cécile Duflot. Leur «majorité alternative» passe forcément par une victoire de la droite en 2017. Tout comme ces «chantiers de l’espoir» (campagne de dépassement du système politique actuel par la recherche d’initiatives locales et de démocratie direct), que les mêmes, accompagnés par certains milieux d’extrême gauche, ont lancés, en janvier dernier. S’il est sérieux, un tel projet réclamera bien plus que les deux dernières années du quinquennat hollandais. Lui aussi supportera donc le poids d’un nouveau régime de droite. Sans doute ses animateurs y sont-ils prêts. Du temps, c’est ce qu’il faut à la gauche de la gauche pour espérer voir venir ou revenir à elle d’une manière ou d’une autre les «déçus» du quinquennat socialiste, et les milieux populaires égarés du côté du Front national. Au prix, pourquoi pas, d’un quinquennat de droite.

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