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«Je m’appelle Eva, j’ai 42 ans et ma deuxième vie commence le 11 décembre 2014»

Portrait de l'artiste danoise Lili Elbe, qui avait subi une chirurgie de réattribution sexuelle en 1930, par sa femme Gerda Wegener.  via Wikipedia, Licencse CC

Portrait de l'artiste danoise Lili Elbe, qui avait subi une chirurgie de réattribution sexuelle en 1930, par sa femme Gerda Wegener. via Wikipedia, Licencse CC

Cette semaine dans sa chronique, Lucile répond à Eva, qui a subi une vaginoplastie pour devenir la femme qu'elle s'était toujours sentie être et se demande désormais comment en parler aux hommes avec qui elle entame des relations.

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes

Je m’appelle Eva, j’ai 42 ans et ma deuxième vie commence le 11 décembre 2014. Pour moi, c'est une deuxième naissance car ce jour-là,  j’ai subi une vaginoplastie après 3 ans d'hormones pour devenir la femme que j'ai toujours été dans mon âme et dans mon cœur. J’ai enfin pu sortir de cette prison de corps d'homme qui ne m’a jamais vraiment appartenu. 

J'ai attendu 37 ans pour comprendre et accepter ma situation, diagnostiquée pourtant à 18 ans. Le psychiatre avait mis un nom sur mon mal: le syndrome de Benjamin.

Entre la peur de la transformation, la perte de la famille, mes amies et de mon travail, j'ai tout de même pris mon courage à deux mains pour suivre un protocole médical et devenir la femme que j'ai toujours été au plus profond de moi. Marre de cette vie qui ne m'appartenait pas, je vivais pour les autres et je n’avais plus le goût à rien. C'était mourir ou commencer une nouvelle vie.

Ma transition et ma réassignation sexuelle se sont très bien déroulées. Aujourd’hui, je ne laisse rien paraître de la personne que j'étais avant.   

J'ai beaucoup de succès auprès des hommes, pour eux je suis jolie, belle, sexy et j’ai beaucoup de charme.

Mais le plus dur pour moi, c'est de décider [de] raconter ou pas mon ancienne vie.

Si je le dis, pour certains je suis un objet, un fantasme, une curiosité ou  alors on ne souhaite plus me voir. Pour moi qui suis de nature romantique et sentimentale et très fleur bleue, c'est une situation inconfortable, car je souhaite une vie de couple et me poser avec un homme. 

Ma vie c'est Secret Story. 

Avant l’opération, je suis sortie avec des hommes quelques jours sans rien leur dire de ma situation, avec la peur au ventre, qu'ils découvrent mon secret! J'ai pris parfois de grands risques en dormant [avec eux] et en prétextant être indisposée pour qu'ils ne me touchent pas.  

Parfois, j'ai attendu une semaine le temps de voir si l'homme avec qui j'avais une relation était ouvert d’esprit pour tout lui dire.

Malgré les sentiments qu'il me témoignait, j'ai été trop bête de croire que l'amour allait passer au-delà de ma situation. 

Et bien souvent cela m’a brisé le cœur.

J'ai tout essayé. J'ai eu des relations avec des hommes à qui je l'ai dit dès le départ, mais, au final, ils étaient avec moi juste pour le plaisir sexuel. Me faisant croire que c'était du sérieux.

Maintenant que je suis opérée, c'est encore un autre problème. 

Il y a un mois, j'ai fait la rencontre d'un homme. Notre histoire d'amour a très vite commencé. Et c'est avec lui que j'ai eu ma première relation sexuelle avec ce nouveau sexe que je découvre doucement. Sans le savoir, c'est comme si il couchait avec une vierge de 41 ans. Et pour moi, c'était beau car je faisais l'amour avec un homme que j'aimais. Pour ne rien gâcher, j'ai eu cette première expérience le jour de la journée de la femme. C’était peut-être un hasard mais je l’ai vécu comme un signe.

Malgré tout, je n’étais pas bien, tiraillée entre le non-dit, le mensonge de cacher mon ancienne situation et la peur qu'il s’aperçoive de quelque chose.

C'était pourtant tellement beau pour moi, car tout fonctionnait!

Je suis tombée amoureuse aussi grâce à ses fleurs,  les sorties au restaurant et en boite, les petits mots d'amour, et la présentation à son fils.

Mais je n’étais pas bien. J'avais besoin de le dire, je voulais être honnête et surtout qu'il ne l'apprenne pas par quelqu'un d'autre. 

J'ai attendu une semaine.

J'avais peur de sa réaction mais il a été a l'écoute, et m’a posé beaucoup de questions. Comme il m'a dit, il a été bluffé.

Ce soir là, il m’a dit que ses sentiments ne changeraient pas qu’il aurait préféré que je ne lui dise pas. 

Je n'ai pas été surprise de son SMS du lendemain me disant qu'il avait malgré tout besoin de réfléchir. Il n'avait pas pu dormir et cela l'avait tout de même perturbé.

Après 2 jours de SMS, il a eu besoin de montrer ma photo à un collègue de travail. Je pense, pour se rassurer. J’ai trouvé ça bête, car pendant nos sorties personne n'avait rien vu, même son fils. Le collègue lui a répondu qu’à partir du moment où j'étais opérée et qu’il avait des sentiments pour moi, il n’y avait pas à se poser de questions.

Cette histoire a duré 1 mois. Et maintenant, je me demande si il y avait réellement de vrais sentiments.

Vers la fin, il me mentait, et disait finalement il n'était plus sûr de lui.

Il prétextait des  excuses, me disant que mon vagin ne m'appartenait pas car il avait vu une vidéo de l’opération et que c'était une vrai boucherie. Que parfois il s'imaginait comment j'étais avant ma transformation.

Mais malgré cela il  disait avoir des sentiments pour moi, et souhaitait que je lui laisse du temps.

Moi, je ne le croyais pas. Vers la fin, je suis convaincue qu’il revoyait son ex-amie soit disant dépressive et lunatique.

Et pourtant, le soir de notre première nuit j'étais la femme de sa vie! Le lendemain, il y avait eu un bouquet de roses rouges avec un petit mot «tu m'as redonné de nouveau le sourire, je suis de nouveau heureux».

Pour dire que finalement, l'honnêteté ne veut pas donner raison à l'amour.

Je pense que, psychologiquement, pour les hommes, ma situation est un blocage.

Est ce que pour l'avenir le mieux est de ne rien dire, par peur de perdre la personne qu'on aime?

Eva

Chère Eva,

Je voudrais tout d’abord vous dire bravo pour votre parcours, les années et les épreuves que cela a dû représenter. Il en faut du courage pour être vraiment soi-même et tenter de le faire accepter aux autres.

Mais comment le leur faire accepter? En étant simplement vous-même, Eva, ou en disant depuis quand vous êtes vous-mêmes et comment vous l’êtes devenue? Dans l’idéal, vous ne devriez pas avoir à le cacher à la personne avec laquelle vous voulez passer votre vie. Simplement parce que dans une histoire, on a souvent besoin de partager ses influences, ses cicatrices. L’amour et l’évolution de cet amour dépendent de l’honnêteté du regard que l’on pose sur l’autre et de celui qu’il pose sur nous. De ça, je suis intimement convaincue.

Surtout, la personne qui aura la chance de passer des années avec vous devrait être capable de vous soutenir et d’être fière de votre parcours. Parce qu’il y a de quoi être fier. Et je serais vous, j’essaierais de ne pas me formaliser de cet échec amoureux: le premier est rarement le bon, et c’était votre premier.

Je pense donc que quand vous tomberez de nouveau amoureuse vous devrez raconter votre histoire si vous en éprouvez le besoin. Mais comment? A quel moment? En faire le récit après avoir déjà eu des rapports sexuels avec la personne me paraît être une prise de risque inconsidérée. Vous ne voudriez pas qu’un de ces messieurs ait une réaction arriérée de fierté mal placée et vous frappe ou abuse de vous. Vous ne voudriez pas non plus qu'il parte en courant alors que vous commenciez à vous attacher. Si vous le dites en amont, vous avez aussi la possibilité de faire un écrémage: ceux qui resteront avant même d'avoir eu le temps d'avoir des rapports sexuels avec vous seront peut-être moins nombreux, mais ils seront les plus ouverts et les plus susceptibles de construire avec vous une histoire épanouissante.

Je crois que dans cette optique, dans la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, votre situation qui fait partie de votre identité devrait être une donnée à laquelle votre partenaire doit être préparé, dont il doit être conscient et consentant. Non pas pour le protéger mais pour VOUS protéger.

Je me permets aussi de vous conseiller de vous protéger en vous entourant d’une communauté, de gens qui vous comprennent et vous respectent. L’engagement d’Act up en faveur des transsexuels n’est plus à démontrer, il y a sûrement une branche près de chez vous. Et via cette association, vous aurez plus de chance de rencontrer des gens tolérants qui vous en feront rencontrer d’autres et ainsi de suite. Une mauvaise surprise serait certainement amoindrie. Même si, dans un monde parfait, vous devriez pouvoir rencontrer «the one» au coin de la rue, je suis bien d’accord.

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