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En campagne, Erdogan revêt les costumes d'une histoire mythique de la Turquie

Recep Tayyip Erdogan reçoit Mahmoud Abbas, le 12 janvier 2015 au palais présidentiel d'Ankara.  REUTERS/Adem Altan/Pool

Recep Tayyip Erdogan reçoit Mahmoud Abbas, le 12 janvier 2015 au palais présidentiel d'Ankara. REUTERS/Adem Altan/Pool

En vue du scrutin du 7 juin, le président turc tente de flatter les ultranationalistes.

Même les Turcs ont un moment pensé que c’était une blague. Incrédules, stupéfaits et sidérés de voir leur président de la République apparaître sur les marches de son nouveau et majestueux palais présidentiel d’Ankara entre une haie de guerriers portant armures, épées, casques, chaînes et vêtements d’époque.

L’objectif n’est pas nécessairement évident aux yeux des étrangers, mais cette scène a des visées électorales: récolter des suffrages auprès de la droite ultranationaliste dont elle flatte le panturquisme.

La mise en scène a rapidement été la risée des utilisateurs de Twitter et des opposants.


«Le Sultan devient fou.»


«Bienvenue au côté obscur. La Nouvelle Turquie est fantastique.»


«Khaleesi et Tayyip Erdogan sont d'accord pour 4.000 liras chacun.»

Et le Kurde Selahattin Demirtas, du Parti pour la démocratie des peuples (BDP-HDP),  l’un de ses rivaux aux élections présidentielles de 2014 a suggéré que la photo ne serait pas complète tant que Recep Tayyip Erdogan ne poserait pas lui-même déguisé en «Ibrahim le fou», un surnom donné à un sultan du XVIIe siècle.

Depuis cette première séance, en janvier 2015, la tendance s’est confirmée. En pleine campagne électorale, Recep Tayyip Erdogan et son parti de la Justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) multiplient les mises en scène costumées.

Cette référence largement mythique à des Turcs-fondateurs d'Etats, c'est un moyen de contrer l'image du Turc nomade

François Georgeon, historien

Le Président Erdogan et ses redoutables guerriers d’un autre âge, c’est un peu comme si notre président de la République française posait sur le perron de l’Elysée entouré d’une petite troupe de «figurants», Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Philippe Auguste ou encore le Prince de Condé, symbolisant la gloire passée et embellie de l’Histoire de France. Quant aux candidats AKP, c’est comme si une candidate UMP revêtait la cotte de mailles de Jeanne d’Arc. Le tout pour attirer les voix du Front national.

Les seize personnages costumés qui entourent le président de la République de Turquie représentent quant à eux chacun l'un des seize Etats supposés avoir été créés par des Turcs: hunniques, ottoman, seldjoukides, turcs-célestes, etc., en remontant jusqu’à deux siècles avant JC.

«Cette référence largement mythique à des Turcs-fondateurs d'Etats, c'est un moyen de contrer l'image, nettement moins valorisante, du Turc nomade», analyse l'historien français François Georgeon qui se désole de ce que vivent actuellement ses confrères turcs, lesquels «forment la seule vraie école historique du Moyen-Orient».  

L'un d'eux justement, Ahmet Kuyas, s'exclame:

«C'est du grand n'importe quoi, car parmi ces seize guerriers, certains ne sont pas considérés comme des Turcs, tandis que d'autres Etats qu'on peut en revanche définir comme turcs ne sont pas sur la photo!»

Quoi qu'il en soit, on retrouve ces seize Etats sous la forme de seize étoiles dans le cumhuriyet forsu, un emblème qui symbolise la force de la République. Le cumhuriyet forsu, l'enseigne présidentielle, revivifié par Recep Tayyip Erdogan lors de sa campagne présidentielle de 2014, n'a rien de nouveau. Il est apparu dans les années 1920, a été ressorti de l'oubli à la fin des années 1970 par le Parti d'action nationaliste (MHP) et surtout par le régime militaire issu du coup d'Etat de 1980.

Objectif loups gris

Or ce sont justement les suffrages du MHP, de ceux qu'on surnomme aussi «les loups gris» que Recep Tayyip Erdogan recherche en ranimant ces légendes et cette idéologie panturquiste.

Car s'il veut changer la Constitution pour un régime présidentiel à sa mesure, l'actuel homme fort de la Turquie a de quoi s'inquiéter. Il faudrait que son parti remporte deux tiers des sièges aux élections du 7 juin. Or, selon certains sondages, le MHP, qui avait obtenu 13,01% des voix en 2011, est crédité de 15% à 18% tandis que l'AKP ne serait même pas assuré d'obtenir la majorité des sièges (il en compte actuellement 327 sur un total de 550 sièges). «Après avoir usé de démagogie sur l'islam, versé dans l'antisémitisme, agité la fibre néo-ottomaniste, critiqué l'occidentalisation (discours sur l'alcool et sur les femmes) Recep Tayyip Erdogan joue une nouvelle –et dernière?– carte: essayer avec ces simagrées pan-turquistes d'attirer les électeurs du MHP», juge François Georgeon.

Ces Turcs de la lointaine Asie centrale étaient en revanche plutôt embarrassants pour le fondateur de la République, Mustafa Kemal, qui voulait inscrire la nation turque dans l'Anatolie.

Tout ça n'a rien à voir avec l'Histoire, sinon avec une certaine histoire mythique utilisée à des fins nationalistes réactionnaires.

Ahmet Kuyas, historien

Son nationalisme était un nationalisme du territoire, celui du droit du premier occupant pour autant qu'il ne soit ni assyrien, ni arménien –bref, pas chrétien. C'est pourquoi les kémalistes ont multiplié les références aux Hittites qui vivaient au cœur de l'Anatolie au IIe millénaire avant JC. Au contraire, les pas qu'esquisse aujourd'hui Erdogan vers les nationalistes turcs, en s'affichant avec l'emblème des 16 Etats turcs, relèvent clairement du panturquisme qu'avait écarté Mustafa Kemal.

«J'habitais à Istanbul à la fin des années 1970, et je me souviens que des députés, du MHP je crois, avaient proposé de remplacer le monument hittite de la place Sihhiye à Ankara par l'emblème des seize Etats que les Turcs avaient fondés dans l'histoire», se remémore François Georgeon.

Recep Tayyip Erdogan fait donc aujourd'hui ce que certains ultranationalistes –tendance fasciste– rêvaient de faire il y a quarante ans.

Le président turc est épaulé dans cette tâche par son vice-Premier ministre venu célébrer les 170 ans de l'Académie de police d'Ankara le 10 avril 2015. Le MHP est très représenté au sein des forces de police, alors Yalçın Akdoğan a fait une entrée remarquée entre deux rangées de supposés officiers habillés comme il y a trois cents ans.

Kitch et cocasse

«De plus en plus kitch et cocasse, rugit Ahmet Kuyas. A l'occasion des 170 années de l'académie de police, on veut nous faire croire qu'il y avait déjà des policiers dans l'empire ottoman il y a 300 ans, bien avant la création de notre système de police à l'occidentale.»


«Au lieu de l'Empire ottoman, ça tourne au Muppet Show»

Le lendemain, toujours à Ankara, cette fois pour le lancement du Centre de recherches stratégiques, le Président Recep Tayyip Erdogan est accueilli par une fanfare ottomane (les troupes de la Sublime Porte furent les premières à se doter de fanfares militaires). Celle-ci entonne «un hymne dont chaque couplet est à sa gloire, relève Jérôme Bastion, correspondant de RFI en Turquie, et qui l'inscrit dans une longue lignée de sultans grands turcs et ottomans, depuis Attila jusqu'à Abdülhamid, sa référence et son modèle».

«Quelles gesticulations! s'écrie François Georgeon, on a l'impression que l'AKP fait son marché à gauche, à droite, qu'il prend un peu de tout partout, au jugé.»

Ahmet Kuyas rappelle:

«Tout ça n'a rien à voir avec l'Histoire, sinon avec une certaine histoire mythique utilisée à des fins nationalistes réactionnaires. L'idéologie islamique est de retour en Turquie, au sommet de l'Etat, lequel accuse “tous ces républicains, ces francs-maçons, ces juifs d'avoir démantelé notre grande culture islamo-ottomane”.»

Le quotidien de gauche Birgün est plus expéditif: «Pour gagner 2% aux élections, écrit-il le 10 avril, ils ont transformé ce pays en un cirque.»

Un grand fatras idéologique

L'actuel président de la République de Turquie et son parti l'AKP «n'ont pas vraiment d'idéologie propre», d'après Ahmet Kuyas.

Après leur victoire en 2002, les islamo-conservateurs de l’AKP, et le premier d’entre eux, Recep Tayyip Erdogan, ont d'abord donné dans le néo-ottomanisme. Par leurs discours, mais aussi par la rénovation et la mise en valeur des monuments ottomans –ainsi que par leur politique étrangère moins réussie en revanche–, ils voulaient offrir aux Turcs une fierté, faire de la grandeur ottomane une grandeur turque, ce qui a indéniablement trouvé un écho dans l'opinion publique turque.

«Invoquer ce passé glorieux des ottomans, c'est une autre manière de se débarrasser de ce complexe d'infériorité propres à certaines classes sociales arrivées au pouvoir avec l'AKP», suggère Ahmet Kuyas, qui enseigne à l'Université francophone Galatasaray à Istanbul.

Puis, au cours de ces presque treize années de pouvoir, après le néo-ottomanisme, l'AKP a insisté sur sur l'identité musulmane et, maintenant, sur le panturquisme, trois éléments qu'avait rejetés Mustafa Kemal au profit d'un nationalisme ethnico-territorial.

Un virage à 180 degrés pour cet homme et son parti poussés en avant, voire montrés en exemple, dès le début des années 2000 par les Etats-Unis de Clinton puis d'Obama au nom de la lutte contre le «clash de civilisation».

«Rien ne va plus ni la politique étrangère, ni l'économie avec une augmentation de 11,3% du nombre de chômeurs et la remontée de l'inflation. Alors les réflexes du Millis Gorus [“vision nationale”, mouvement islamo-nationaliste fondé dans les années 1970 par le mentor de Recep Tayyip Erdogan] reviennent. Quand tu n'as pas beaucoup de choses sur lesquelles te vanter au présent, eh bien tu cherches refuge dans le passé. Plus question de Turquie européenne!» analyse Ahmet Kuyas.

Ce qui aurait pu constituer une tentative de révolution culturelle conciliant les aspirations d'une grande partie de la population avec un nouveau narratif moins exclusivement tourné vers l'Occident, vire au vinaigre.

Il y avait pourtant une vraie demande et un vrai espoir de la part d'une large moitié de la société qui s'était sentie ignorée et snobée par la révolution kémaliste. «La stratégie de l'AKP, c'est de s'attaquer au conflit culturel au fondement du système politique en Turquie; si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à ce qui se passe dans notre pays aujourd'hui», expliquait encore en 2013 Ahmet Buyukgumus, l'un des responsables de la branche jeunesse de l'AKP.

Or près de treize ans après l'accession de l'AKP au pouvoir, toujours pas trace de réelle révolution culturelle, pas de Kulturkampf à la Bismarck, mais bien plutôt des gesticulations électoralistes sur fond d'inculture abyssale. «Ah si Erdogan avait été plus éduqué, quel extraordinaire homme d'Etat aurait-il été!» nous confiait dernièrement un ancien ministre turc social-démocrate.

Le Président Erdogan et le Premier ministre Ahmet Davutoglu  savent qu'à moins de deux mois des élections, les ultranationalistes du MHP leur laissent peu de marge de manœuvre sur le dossier arménien comme sur les laborieuses négociations avec le mouvement kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, marxiste-léniniste, inscrit sur la liste des organisations terroristes aux Etats-Unis et en Europe).

Comme on vient de le voir avec le centenaire du génocide arménien, ce que les deux hommes n'avaient en revanche pas anticipé, c'est qu'à trop invoquer le passé, celui-ci peut leur revenir en boomerang. Quant à leur rapporter les suffrages des ultranationalistes, rendez-vous le 7 juin...

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