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Comment les journalistes américains ont fait leur mea culpa sur le MonicaGate

Monica Lewinsky à l'after-party Vanity Fair pour les Oscar 2015, à Beverly Hills (Californie), le 22 février 2015 | REUTERS/Danny Moloshok

Monica Lewinsky à l'after-party Vanity Fair pour les Oscar 2015, à Beverly Hills (Californie), le 22 février 2015 | REUTERS/Danny Moloshok

Monica Lewinsky est de retour, et ce, sans avoir provoqué l'habituelle suspicion médiatique. Ses dernières interventions contre le cyber-harcèlement, étayées de son vécu de femme publiquement humiliée, ont incité les journalistes à faire amende honorable. Le signe d'un début d'évolution du sexisme dans les médias.

«En une nuit, je suis passée du statut de personne privée à celui de figure humiliée dans le monde entier. J’étais la patiente zéro, celle qui a perdu sa réputation personnelle sur une échelle mondiale, presque instantanément.»

Lors de sa conférence TED en mars 2015 baptisée «Le prix de la honte», Monica Lewinsky est revenue sur l’épisode qui a entaché sa réputation et sa vie, dix-sept ans auparavant. À savoir, une brève aventure avec le président d’alors, Bill Clinton, alors qu’elle était stagiaire à la Maison Blanche et dont les détails en ligne et dans la presse lui ont valu une célébrité mondiale acquise à ses dépens.

Après avoir été qualifiée à l’époque dans les journaux de «petite pouffiasse», de «grosse chaudière», de «prédatrice», d’«écervelée» ou réduite à «cette femme», comme résume le New York Times, Monica Lewinsky bénéficie depuis peu d’une certaine bienveillance médiatique.

Grâce à une tribune publiée dans le Vanity Fair US en mai 2014 (et dans la version française) et diverses interventions (dont la conférence TED) contre le cyber-harcèlement en tant que première victime autoproclamée, elle a réussi le tour de force de se réapproprier un story-telling et d’inciter les médias à réviser leur condamnation initiale.

En quelques mois, elle a su en effet trouver les bons mots pour décrypter le tourbillon politico-médiatique qui a emporté sa réputation: slut-shaming, sexisme, harcèlement en ligne. Des notions qui font aujourd’hui écho chez les journalistes dont les plumes sont moins promptes à accuser l’ancienne maitresse présidentielle d’opportunisme mal placé. Nombreux sont ceux qui révisent leur traitement de l’affaire et certaines personnalités s’excusent même pour leur rôle dans cette humiliation publique. Reste à savoir si ce mea culpa à l’égard de Monica Lewinsky est le signe d’un mieux en matière de sexisme dans les médias.

De la «petite pouffiasse» à la victime d’humiliation publique

Depuis le MonicaGate, l’ex-stagiaire de la Maison Blanche n’avait pas la faveur des médias, tantôt accusée de vouloir nuire à la carrière politique d’Hillary Clinton, tantôt soupçonnée de vouloir monétiser une notoriété bien mal acquise.

Ses précédentes tentatives de réinvention –design de sacs à main, présentation d’une émission de télé-réalité– ont été jugées maladroites ou opportunistes, c’est selon, mais ont entretenu le cercle de suspicion genrée à son égard. Marie-Joseph Bertini, professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice Sophia Antipolis, développe:

«Les esprits étaient à l'époque encore moins favorables qu'aujourd'hui à une jeune femme jugée coupable de servir ses ambitions par des moyens que la morale réprouve, mais que l'organisation sociale genrée facilite et entretient. Et la suite des événements fut suffisamment ambigüe pour que les mêmes esprits y voient la confirmation de ce qu'ils dénonçaient.»

Monica Lewinsky à la conférence TED baptisée «Le prix de la honte»

Le repositionnement de Monica Lewinsky depuis un an, contre le cyber-harcèlement (dont elle estime être le «patient zéro») et pour la défense de ses victimes, a ainsi permis un repositionnement des médias à son égard. Les prémices de ce tournant s’observaient déjà à la suite de la publication de sa tribune dans Vanity Fair. Le Time titrait alors: « L’humiliation de Monica Lewinsky: pourquoi nous lui devons des excuses ». Depuis la conférence TED, nombreux sont les journalistes à revoir l’affaire d’un regard contemporain et critique. Ainsi, le Washington Post, le New York Times, Slate US ou encore Elle US, entre autres, reconnaissent l’acharnement médiatique qui a accablé l’ancienne maîtresse présidentielle et le sexisme de certains commentaires. Les humoristes David Letterman et Bill Maher ont exprimé des regrets pour avoir nourri à l’époque le cercle de l’humiliation avec des blagues et des références récurrentes. D’autres louent son courage et des personnalités publiques qui avaient l’accablée s’excusent de leurs assauts, à l’instar d’Erica Jong, auteur du Complexe d’Icare.

Le statut de victime lui est accordé ou celui d’héroïne contemporaine pour une génération qui a vu éclore les slut-walks et a aussi bien saisi l’impact du harcèlement en ligne. Pour beaucoup, le sort de Monica Lewinsky n’aurait pas été le même aujourd’hui dans une société désormais consciente des représentations sexistes dont sont victimes les femmes.

L’homme puissant versus la femme anonyme 

Pourtant, des scandales autrement plus sordides d’agressions sexuelles impliquant la parole d’un homme puissant face à celle d’une femme anonyme illustrent bel et bien que, dans ce genre de canevas, la femme n’est toujours pas épargnée, voire tout à fait suspecte. Bien après le MonicaGate, les dérapages sexistes lors de l’affaire DSK, épisode Sofitel, malgré la mobilisation des féministes, étaient légion. L’expression d’une violence de genre dans ce genre d’affaire, selon Marie-Joseph Bertini:

«Androcentrés et misogynes, ces commentaires médiatiques ne sont finalement que le produit d'une société organisée autour du primat du masculin et de l'exclusion des femmes de l'espace public et politique.

 

Nafissatou Diallo (et dans une autre mesure Monica Lewinsky) est accusée de profiter de la célébrité que lui octroie ce présumé viol pour exister. À quoi s'ajoute le refrain médiatique des trois caractères classiquement attribués aux femmes, à savoir la mythomanie, la manipulation et la vénalité. L'asymétrie sociale et symbolique des femmes et des hommes sort paradoxalement renforcée par le traitement médiatique de ces deux affaires opposant femmes anonymes et hommes publics.»

Jurisprudence DSK

Pour autant, Marie-Joseph Bertini reconnaît que le vent a tourné et qu’il existe en France une «jurisprudence DSK», à savoir une prise de conscience sur les lignes franchies et donc une plus grande vigilance sur la couverture de ce type d’affaires.

Par ailleurs, le seuil d’intolérance quant à cette inégalité de traitement s’est élevé ces dernières années, grâce notamment à la mobilisation en ligne des mouvements féministes. C’est l’avis de Marlène Coulomb-Gully, professeure en sciences de la communication à Toulouse 2 et membre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes:

«Ces mouvements sont très attentifs aux interprétations des médias et occupent un rôle de veille important qui permet une réactivité bienvenue.»

Repérage des archétypes machistes

 

Cela n’empêche pas pour autant des comportements ou des représentations sexistes de perdurer. Mais cela permet, au moins, de les signaler et de répéter leur caractère intolérable.

Violence de genre en ligne

Reste qu’aujourd’hui les fronts se sont multipliés. Si Internet représente un champ multiple de mobilisations, contre les représentations sexistes perpétuées dans les médias ou ailleurs par exemple, il est aussi un lieu d’expression et de reproduction de ces archétypes machistes. Les victimes présumées de viol qui ont porté plainte contre l’acteur Bill Cosby ont dû affronter la violence des commentaires en ligne qui les accusaient, sans originalité, de vouloir profiter de la célébrité de l’acteur afin de monétiser le scandale. Pour Marie-Joseph Bertini, les réseaux sociaux restent des vecteurs efficaces de cette violence de genre:

«Mon étude des commentaires des articles publiés sur les sites des journaux en ligne, à travers l'analyse de l'affaire DSK, a montré le rôle spécifique joué par le Web dans le déploiement de ce que j'appelle l'impassibilité médiatique du genre, la manière dont les médias, dans leurs textes et leurs sous-textes, tendent à maintenir une grille de lecture genrée de l'information et de la communication.»

Or, lorsque Monica Lewinsky se positionne habilement contre le cyber-harcèlement, cette «culture de la honte» en ligne qui provoque parfois des drames IRL, elle permet de faire le lien entre les représentations véhiculées dans les médias et les comportements en ligne. Parce que, avant d’être la victime d’internautes sexistes, elle a surtout été la cible d’une violence de genre, véhiculée par les médias dits traditionnels. Leur certaine remise en question sur cette affaire-là, dix-sept ans après, est le signe que ce traitement explicitement sexiste est désormais intolérable dans leurs colonnes. Et ils alertent au passage sur le caractère dévastateur du harcèlement en ligne. Un début.

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